UNE PINION SUR LA LITTÉRATURE
pitale, l’Athènes du nord américain comme elle s'intitule, ne lui ménagera ses aménités. Les castes jouent aussi un grand rôle dans la critique. Un professionnel acceptera difficilement l’opinion d’un connaisseur que les hasards de la vie ont placé dans une situation inférieure; et l’ouvrier qui vole son passe-temps littéraire au sommeil ne voudra pas toujours saluer le succès légitime d’un confrère mieux partagé sous le rapport des revenus.
Si la critique mal orientée était le seul obstacle à l’évolution littéraire logique, il y aurait lieu d’escompter une libération prochaïne; car cette critique tend à disparaître pour faire place à l’analyse. Mais il y a la haine invétérée des brasseurs d’affaires contre tous ceux qui pensent et qui écrivent. Citons des faits en voilant les noms. Un poète de talent, qui avait publié plusieurs volumes de prose et de vers tout en faisant de l’assurance-vie, reçut une lettre de son chef de bureau. Ce dernier lui reprochaïit, crime dont l'horreur est facile à comprendre, de lancer des sonnets remarquables dans un journal de Montréal au lieu de passer ses nuits à pâlir sur les tontines. Un autre, qui alliait à son imagination vive une aptitude réelle à la poésie lyrique, se voyait empêché de retoucher ses vers parce que la compilation des faits divers de la Presse Associée lui enlevait tout loisir, sous l'oeil vigilant d’un garde-chiourme jaloux. L'auteur d’une co-
médie en vers qui ne vit jamais ni les feux ni la presse, malheureusement pour nos lettres canadiennes, habillait des cigares quinze heures par jour à Québec pour se donner de l'inspiration, et ciselait, la nuit venue, les scènes qui n’auraient pas été déplacées à la omédie Française. Penser n’a jamais été le fort des meneurs d'hommes dans les grands journaux. En voici la preuve. Sarah Bernhardt venait de jouer à Montréal. Un journaliste préparait une appréciation soignée de la représentation. L'administrateur, voyant que le rédacteur levait vers le plafond des yeux vagues dont il ne pouvait pa: suivre les rêves, interpella le chroniqueur:
—Que faites-vous là à ne rien faire, Untel?
—Je pense à mon rapport.
-—Je ne vous paye pas pour penser, mais pour écrire,
Et dire que des optimistes veulent aujourd’hui prétendre que le pays n’est pas jeune.
Ces quelques traits pris au cours d’une intimité assez longue avec leurs héros n’entraîneront pas de thèse en faveur d’une pension, comme Louis XIV en accordait, —il y a trop de fierté de bon aloï chez nos gens,--mais ils démontrent que si les talents ne mauquent pas, l’encouragement n’est pas toujours proportionné au désir de bien faire. Notre pauvreté de production vient d’une autre
pauvreté, plus terrible celle-là, qui nous autoriserait à appliquer à plusieurs poètes du Canada français le secret de Sully Prudhomme:
‘Le meilleur demeure en moi-même, ‘Mes vrais vers ne seront pas lus.’”
parce que tout le monde n'a pas trois cents dollars à lancer, d’un geste désinvolte, en l’escarcelle déjà pleine d’un éditeur, pour le simple plaisir de voir sa prose ou ses vers s’empoussiérer dans les montres de librairie, sous les regards indifférents de passants qui vont au cinéma. Même quand une oeuvre sérieuse comme celle d'Emile Miller, Terres et peuples du Canada, est publiée avec l’appui d’une critique sérieuse, les revenus de la vente suffisent à peine à règler les déboursés généraux.
Ces dissections prosaïques ne plairont guère à ceux qui ne voient, dans la littérature naissante d’une population, que l’oeuvre accomplie, la représentation de gala; mais il faut aussi connaître, pour mieux apprécier l'effort, tous les obstacles surmontés, il faut voir dernière les frises. Ces choses serviront un jour à l’histoire des lettres canadiennes francaises et donneront des points de repère nécessaires à ceux qui voudront comprendre tout ce que Louis Arnould et Charles Ab der Halden ont dit sur notre évolution dans la manière de faire et de penser.
L'écrivain francais le plus heureux dans ses observations sur notre littérature est en-
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core Jean Lionnet. La mort l'a enlevé trop tôt à sa tâche. Ce Parisien de Fontainebleau avait vu la plupart de ces aspects, qui sont vrais, à côté des spéculations abstraites, et il avait compris ce qu'il en coûte d'écrire chez nous. Lionnet admettait la Littérature suisse ou belge, mais non pas came il constatait la littérature irlandaise d avant l’anglicisation. Il sentait que la Shan Van Vocht avait un idiome à elle propre pour dire ce qu’elle pensait dans son âme, pour chanter ses douleurs et ses espérances, mais quand il lisait un livre canadien, c'était un écho de sa propre patrie qu'il entendait, et non pas la voix d’un pays parfaitement constitué selon le critérium littéraire.
Le Canada français a-t-il assez d'oeuvres solides, aujourd’hui, pour anticiper le courc:aement prochain d’un travail séculaire? Nous répondons affirmativement, sans hésiter, N’aurions-nous que nos historiens, la base serait déjà trouvée. Gar. neau, Faillon, Ferland, Chapais, Sulte, De Celles, ont posé les jalons d’une littérature qui sera vraiment nationale dans son esprit si elle ne peut pas l'être par la langue. Bouchette et Gérin-Lajoie ont tracé la marche à suivre aux économistes, Comme roman de moeurs purement canadiennes, dont l’action se déroule dans un décor canadien, Marmette a donné une excellente leçon de savoirfaire. Faut-il ici rendre hommage à un savant disparu avant son heure, Coyteux-Prévost, dont