IV INTRODUCTION
Depuis quinze cents ans, l'Eglise avait ouvert le banquet des noces sacrées ; elle y avait convié par ses enseignements et ses bienfaits les nations du vieux monde ; et plusieurs refusaient encore de prendre place au festin de la communion universelle ; plusieurs se retiraient, convives ingrats, la haine dans le cœur, le murmure sur les lèvres. L'Orient avait apostasie pour la troisième fois, le lendemain du concile de Florence, et le iSTord allait s'ébranler à la voix de Luther. Alors l'Eglise envoya ses serviteurs parles chemins de l'Océan, pour chercher les pauvres peuples errants sur ses plages. Colomb parut, et l'Amérique fut découverte. Les puissances qui les premières recueillirent le fruit de ses travaux, semblaient en prendre possession au nom du catholicisme. L'Espagne, maîtresse de l'isthme qui lie les deux parties du continent, et de la chaîne d'îles jetées entre elles, étendait ses conquêtes, au sud jusqu'au Chili, au septentrion jusqu'aux extrémités de la Californie. Elle rencontrait d'un côté les colonies du Portugal au Brésil, et de l'autre les établissements de la Louisiane et le Canada. Sans doute la domination espagnole ne fat pas sans reproche; mais, en accomplissant son œuvre d'assimilation, elle ne renia point sa foi, et l'Eglise
ISTRODrCïIOX
catholique put arborer son drapeau au milieu des Indiens infidèles. Aujourd'hui encore l'Amérique du Sud, bien qu'elle ait brisé les liens administratifs qui la rattachaient à l'Europe, n'a pas, pour une bonne partie, rompu ceux qui l'unissaient à l'Eglise de Rome.
Mais ailleurs, là où la moisson était moins abondante, l'ennemi, qui ne dort pas, devait semer l'ivraie. L'hérésie parut bientôt sur les côtes de l'Amérique septentrionale. Toutes les sectes protestantes vinrent jeter leur écume sur les rivages de la î^ouvelle - Angleterre, et le protestantisme fut souverain dans les treize colonies destinées à devenir un jour les Etats-Unis. La république nouvelle ne tarda pas à obtenir cession de la Louisiane et des Florides, en même temps que l'abandon du Canada à l'Angleterre donnait à la prétendue réforme un second empire dans le Xord. Le catholicisme, cependant, ne pouvait disparaître du territoire envahi, sans une lutte à outrance ; la lutte s'est faite, et notre foi, grâce au clergé, est restée victorieuse. Remercions aussi la Providence de nous avoir envoyé, dès le début de la colonie, des apôtres au courage surhumain, des ouvriers évangéliques
VI IXTRODUCTIOX
dont le cTévoiieTnent sans bornes a étonné le philosophe et conqnis l'admn'ation du protestant.
Ecoutons le témoignage d'un écrivain qui ne saurait être suspect. Macaulay, historien et politique, naquit de parents hérétiques ; il mourut aussi dans l'erreur. Mais il avait son franc-parler, et nous en avons la preuve, quand, abordant l'histoire de la Compagnie de Jésus, il s'écrie : " Toutes les pages des annales " européennes, durant grand nombre de générations» " témoignent de la véhémence de la politique, de la " discipline parfaite, du conrage intrépide, de " l'abnégation, de l'oubli des biens les plus chers à " l'homme privé, du profond et opiniâtre dévoue- " ment à atteindre le but proposé, de la prudence " infinie dans l'emploi des moyens qui distinguèrent " les Jésuites dans la lutte pour leur église. " L'esprit catholique s'était concentré dans le sein " de l'Ordre de Jésus, et son histoire est l'histoire " de la grande réaction catholique. Cette société " s'empara de toutes les institutions qui agissent le " plus puissammoit sur les esprits, la chaire, le " confessionnal, les académies. Où prêchait le " Jésuite, l'église était trop petite pour l'auditoire. " Le nom de Jésuite en tête d'un ouvrage en " assurait le succès. C'était à l'oreille d'un Jésuite
IXTRODUCTIOX vii
" que les puissants, les nobles et les seigneurs " confiaient l'histoire secrète de leur vie. C'était " de la bouche d'un Jésuite que les jeunes gens des '* classes hautes et moyennes apprenaient les " premiers rudiments des étudesjusqu'à la rhétorique " et la philosophie. La littérature et la science, " compagnes jusque-là de l'incrédulité et de l'hérésie, " se montrèrent les alliées de la foi orthodoxe. " Devenue reine du sud de l'Europe, la société de " Jésus, victorieuse, se prépara à d'autres conquêtes. " S'inquiétant peu des océans et des déserts, de la " faim, de la peste, des espions et des lois pénales, " des prisons et des tourments, des gibets et des " haches, les Jésuites apparurent sous toutes les " formes, dans tous les pays ; on les vit à la cour " hostile de Suède, dans les vieux clifiteaux du "' Chester, au milieu des campagnes du Connaught ; " ils disputaient, instruisaient, consolaient, attiraient " à eux les cœurs de la jeunesse, remuaient le "courage des timides, et portaient le crucifix aux " lèvres des agonisants ".
Ajoutons à cet éloge impartial les belles pages échappées de la phime de Bancroft, l'habile historien des colonies anglaises, et celles de Parkman, et nous pourrons nous dispenser de feuilleter les ouvrages
via INTRODUCTION'
des catliolif|ues, pour faire l'apologie ou la justification des Jésuites ; ils n'ont besoin, du reste, ni de l'une ni de l'autre.
Dans un grand discours surla^<(erre aux Jésuites, prononcé le 31 août 1877, en l'église du Jésus, à Paris, le E. r. Félix disait : " Depuis plus de trois cents " ans qu'il marche dans les orages de notre monde " nouveau, le bataillon d'Ignace n'a pu trouver un " jour de trêve, ni une heure de repos. On dit que " le créateur de cette légion militante eut la vision " prophétique de cette étrange destinée. Lorsqu'il " se rendit à Rome, pour obtenir du Saint-Siège la " confirmation de son œuvre, le Sauveur lui apparut " près de la ville, portant la croix sur ses épaules, et ' il lui dit en le regardant : " Ignace, je te serai " propice à Rome ; Romœ tibi propitias ero. " Cette " vision donna au saint fondateur la double " certitude qu'il surmonterait tous les obstacles que " son institution allait rencontrer à Rome même, et " que cette institution, une fois organisée, elle aussi, " porterait sa croix, et que la persécution ne lui " manquerait pas. On ajoute même qu'Ignace " demanda et obtint, pour les siens, ce singulier " privilège : être attaqués et persécutés toujours. "