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^iofii ea effet réservé, plotàl comme nu offre qu'à litre Je pfoiDêssey de doimer coEltaissaiice au Gourernement pontifical du projet de loi sur le manage cm! lorsque les baies en aoraienl été arrêtées. Mats daji^ un entretien qye le cfaeTalier de Sambay, envoyé plus tard en qua* llté de miDJStre plénipotentiaire à Rome, eol if y a quelques mois atec le Sonyerain Poûlife loi-ioême, S. S. lui dît qij*ane loi sur te mariage ci\il ne devait pas donner lien à des négociations avec le Saint-Siéi^e, persuadé qu'il était qu^elle ne toucherait pas à certains miérêts religieux qu'il avait à cœur de sauvegarder. Ce projet de loi, dont la difficile compilation avait été confiée à une Commission composée de magistrats aussi sages qu^éclairés , n'était pas alors complètement élaboré en^ core, et il a été successivement modifié ou augmenté par les trois ministres des affaires ecclésiastiques, qui malheureusement se sont succédés dans le court espace d'une année. M. le chevalier Boncompagnî, à qui ce portefeuille a été confié dans la dernière composition ministérielle, y a fait lui-même quelques changementSj et le Conseil, persuadé que^ selon Topinion qu'avait émise le Saint Pére^ cet acte de législation intérieure ne devait pas faire le sujet de négociations avec le Saint-Siège, a déterminé de le présenter au Parlemenl, afin d'éviter la prolongation d'un retard qui commençait à exciter des observations, dont les conséquences auraient pu devenir fâcheuses pour l'esprit même de la loi.
« Le Souverain Pontife avait lémoigné, il est vrai, l'espoir qu'elle ne toucherait pas à certains intérêts religieux, et cette promesse il prétend aujourd'hui qu'elle n'a pas été tenue; mais c'est là que gîL toute la question, A son point de vue , le Sainl-Siége croit que les intérêts sont lésés* Le Gouvernement du Roi pense le contraire. Ce point, s'il eut été abordé d'avance, aurait été le sujet d'une grave discussion, et T expérience nous a trop montré
« combien la moindre négociation sur ces matières est dif- « ficile avec le Saint-Siège, pour ne pas être persuadé que « celle-ci eût ètè traînée indéfiniment en longueur. En « effet, dans les négociations dont M. de Sambuy a été « chargé par le passé, plus nos offres ont été raisonnables, « plus elles ont été empreintes d'un esprit de modération, « moins elles ont eu de solution et de succès.
« Du reste, dès que nous avons connu Timpression que « le projet de loi a produit à Rome, nous avons chargé le e plénipotentiaire de S. M. de faire connaître au Saint- « Siège que, dans un désir de conciliation et de déférence, « le Ministère mettra volontiers à profit son influence avant « que la loi ne soit transmise à l'approbation du Sénat « et à la sanction du Roi pour y faire introduire quelque c modification qui puisse la rendre plus conforme au vœu « de S. S. Si, comme nous devrions le croire , le Saint- « Siège est animé de dispositions conciliantes et d'un vé- « ritable désir de travailler aux intérêts de la religion, « nous espérons qu'il accueillera ce moyen de concilier les « exigences réciproques. Si, au contraire, la Cour de Rome « les repoussait, il faudrait pçnser alors que, dans l'op- « position qu'elle persisterait à faire au Gouvernement de € S. M., il y aurait bien plus d'intention de lui créer des « embarras que de concourir au but qui est aussi le nôtre, « celui de sauvegarder des intérêts qui nous sont égale- « ment chers, comme ils le sont et à notre auguste Sou- « verain et à la Nation tout entière
« Si le Gouvernement français, avec cette bienveillance « et cet intérêt dont nous avons déjà reçu de lui de si « nombreux témoignages, voulait se servir de la juste in- « fluence qu'il a acquise sur les Conseils du Souverain Pon- « tife, pour lui faire entendre encore des conseils de raoc dération, nous avons tout espoir que son obligeante I entremise aurait les meilleurs résultats. Il réussirait, nous « l'espérons, à faire comprendre au Saint-Père combien il
c serait plus désirable pour le bien de la religion de voir
« s'établir en Piémont, d'un commun accord plutôt que
< par la force de la nécessité, une législation qui né sau-
« rait, sans injustice, rencontrer une si vive opposition à
€ Rome, puisqu'elle est bien plus restreinte que celle de
« tant d'autres pays catholiques, où elle existe sans incon-
« vénients et d'accord avec l'Eglise (25). »
Les différends avec la Cour de Rome étaient à un tel point, lorsque le Ministère sarde pensa faire adresser une lettre autographe au Saint Père par le roi Victor-Emmanuel lui-mérae, dans l'espoir que cette démarche aurait produit une impression favorable sur l'esprit de S. S. Cette lettre, qui porte la date du 25 juillet, avait pour annexés quelques pages d'explications rédigées par MM. Boncompagni et Cibrario sur le projet de loi du mariage.
Dans la première partie de ces notes explicatives le Ministère sarde exposait que, si en Piémont tous reconnaissaient;^ que la sainteté et l'indissolubilité de l'union conjugale, intro— duites par le Christianisme et confirmées par la discipline d^ l'Eglise catholique, sont un des plus grands bienfaits que la. religion catholique ait procuré au genre humain, il existait d'autre part dès longtemps et même chez les hommes lesplus dévoués à la religion, le désir que les lois et les magistrats s'interposassent pour définir et pour sauvegarder les droits civils qui naissent du mariage. Ce désir, disait le Ministère, a survécu au souvenir du Code civil français qui a été en vigueur en Piémont, sans que le respect dû à la religion se soit affaibli; et qui a été abrogé en 181 4? par une loi que tout le monde regarde comme inconsidérée; ce désir est encore maintenu par l'exemple des États voisins, l'Autriche, la France et la Belgique. Durant le gouvernement absolu de Charles- Albert, continuait-il, la nation
n'ayant aucune part à la formation des lois, le Code sanctionné à cette époque ne put écarter cette partie de la juridiction ecclésiastique qu'un usage presque général avait condamné dans les autres États catholiques. Ce besoin se fit sentir plus vivement après la promulgation du Statut qui eut pour conséquence la loi du 9 avril 4850, une loi sur le contrat civil du mariage ne pouvant être considérée que comme partie intégrante des délibérations prises et sanctionnées en 4850.
Dans la seconde partie le Ministère examinait la loi même du mariage : « Quelles que soient les opinions qui prévalent parmi nous, y disait-on, les ministres du Roi ne consentiraient jamais à faire une proposition s'ils avaient la conscience qu'elle fût contraire aux préceptes de la religion. En proposant que les questions sur les effets du mariage soient dévolues aux tribunaux ordinaires, ils n'ont pas l'intention de contrevenir aux devoirs religieux : ils n'entendent aucunement attaquer le XII canon De Sacramento matrimonii du Concile de Trente ; mais ils n'ont pu se dispenser de considérer que ce canon ne qualifie pas d'usurpation la juridiction exercée tant de fois par les princes et les magistrats, et sans même subir de réclamations de la part de l'Eglise. Ils n'ont pu se dispenser de considérer que l'autorité de ces canons n'a jamais eu de force que par la promulgation; et qu'en beaucoup de régions de la Chrétienneté, bien plus, dans quelques provinces du royaume lui-même leur autorité n'a jamais été reconnue; que la juridiction contentieuse du for ecclésiastique a disparu dans presque tous les pays catholiques, sans qu'ils soient pour cela séparés de l'unité de l'Eglise: que sous ce point de vue, ce canon se distingue de ceux qui font partie de la ^ foi religieuse, et que les peuples et les individus ne peuvent s*y soustraire dans aucune circonstance de temps ou de lieu sans cesser d'appartenir à l'Eglise catholique. En conséquence de ces considérations, et en tenant compte, comme il est de leur devoir,
de la condition des temps, de la constitution et des lois de leurs pays, de Topinion publique et des dispositions du Parlement, avec lequel la Couronne doit être d'accord, les ministres de S. M. ont pensé qu'il était de leur devoir de proposer d'attribuer aux magistrats du royaume le jugement des causes ayant pour objet les droits civils qui dérivent du mariage. Les ministres de S. M. ne nient pas qu'il appartienne à l'Eglise de valider le lien matrimonial sous le point de vue de la religion et de la conscience : de définir quels sont les mariages permis, ou non, entre chrétiens: mais tout en reconnaissant à l'Eglise le droit de définir les empêchements du mariage , ils n'ont pu faire abstraction qu'un pareil droit appartient aussi au législateur civil : opinion, du reste, qui ne fut nullement condamnée par le Concile de Trente; qui est corroborée par les lois les plus anciennes promulguées sans opposition de la part de l'Eglise; qui fut toujours enseignée dans nos écoles, sans en excepter même les séminaires, et professée par notre magistrature, n'occasionnant jamais, de réclamations ni de censures de la part de l'Eglise. »
Dans la troisième et dernière partie le Ministère sarde constatait en Piémont l'existance d'un parti faisant un abus sacrilège de la religion pour détruire le respect aux lois et à la constitution de l'Etat. « L'audace de ce parti factieux avait trouvé (disait-il) un nouveau prétexte dans la proposition de cette loi sur le mariage. Le Gouvernement du Roi déplore ces faits qui troublent l'ordre public: il les déplore d'autant plus parce qu'ils fournissent de nouveaux arguments à ceux, qui profitent des fautes des défenseurs de la religion pour exciter au mépris de la religion même. Le Gouvernement du Roi désire et espère qu'aucun nouveau fait ne viendra accroître l'audace de cette faction, ni donner un surcroît d'excitation aux passions politiques, ni rendre plus difficile la conservation de l'ordre. Les ministres du Roi ont la conscience de n'avoir jamais flatté ni les passions
populaires, ni les ennemis de l'Eglise. S'ils ont pu faillir, ils ont aussi prouvé en bien des circonstances leur ferme volonté de combattre les passions delà multitude. Ils ont prouvé leur volonté de protéger la religion, ainsi que ses ministres tant qu'ils sont fidèles aux lois de l'Etat. Leur première pensée est celle de conserver la foi de leurs ancêtres , le respect à l'Eglise et à son chef: mais aussi par devoir de conscience ils se considèrent obligés à observer leur serment de maintenir le Statut et les lois du royaume. ^
La lettre du roi Victor-Emmanuel, avec le mémoire ministériel à présenter au Saint Père, parvint à M. de Sambuy le i août. Comme il devait se passer plusieurs jours avant qu'il fût réellement possible d'obtenir une audience du Pape, le plénipotentiaire sarde qui; avec un admirable coup d'œil et à la première lecture des documents reçus, avait aussitôt saisi que la question était totalement déplacée, et qu'au surplus, contre les usages d'un gouvernement constitutionnel, on plaçait la Couronne à découvert, en l'exposant au danger d'une discussion avec le chef de l'Eglise, dont pouvait s'en suivre une fâcheuse mésintelligence, profita d'une demi-heure de temps qui était à sa disposition avant le départ du courrier pour Civitavecchia , où un bateau à vapeur l'attendait, pour écrire au Gouvernement sarde quelques observations sur ce mémoire, en demandant s'il fallait absolument qu'il donnât cours à une telle lettre, ou si le Roi, en tenant compte de ses observations, aurait bien voulu daigner en écrire une autre.
Au sujet de la première partie du mémoire, où le Ministère sarde développait les preuves de la nécessité où il était de présenter le projet de loi sur le mariage, M. de Sambuy faisait observer qu'il était devenu superflu d'en faire mention, puisque la Cour de Rome en était elle-même
convaincue. Elle avait même admis que le Gouvernement pouvait le faire comme il l'en tendait, pourvu qu'il n'eût pas outrepassé les limites indiqués d'avance par lui-même pour fixer les effets civils à sa convenance, et pourvu qu'il eût laissé intacte pour les sujets catholiques la doctrine et l'observance des canons relatifs au Sacrement ^ au lien^ qui aux yeux de l'Eglise ne sont qu'une seule et même chose; d'ailleurs les arguments qu'on y développait ne persuaderaient ni le Pape ni personne à Rome. Quant à la citation de la France et de l'Autriche, le plénipotentiaire la trouvait déplacée et capable d'exaspérer le Saint Père, qui recevait à chaque instant de ces pays des demandes de dispenses accompagnées de la menace de se contenter du mariage civil ou de se faire protestant, et le Pape ne voudrait pas s'exposer à de semblables difficultés avec un troisième Etat. Quant à l'argument tiré de la loi du 9 avril 1850, il indisposerait davantage le Pape qui n'avait pas encore consenti à cette loi qui avait détruit les concordats et était la cause des différends survenus. Par conséquent, en sa qualité de plénipotentiaire de S. M. chargé de traiter les questions pendantes, M. de Sambuy protestait contre l'insertion, dans ce mémoire ou dans tout autre qu'on eût présenté au Saint- Siège, d'arguments semblables, et de la mention de la loi Siccardi à l'appui d'autres demandes qui blessaient le Saint Père.
M. de Sambuy poursuivait en disant que, quant à la citation de Y opinion publique et au désir d'une loi sur le mariage, à Rome on aurait tout simplement nié la chose; ou, si on admettait l'existence d'une opinion et d'un désir a cet égard, on aurait objecté que ce n'était pas en faveur de la loi en discussion, qui détruisait le dogme et le droit de l'Église , et donnerait à César ce qui appartient à Dieu. Par conséquent les raisons exposées dans la première partie étaient les unes superflues, et les autres propres à indisposer le Saint Père envers le Piémont.
Quant à la seconde partie, le chevalier de Sambuy faisait observer que la protestation de sincérité des ministres aurait pu être admise lors de la présentation du projet au Parlement, mais qu'elle ne pouvait plus l'être après la connaissance positive qu'ils avaient du mécontentement qu'en avaient éprouvé l'Épiscopat et le Saint-Siège. Pour ce qui concerne la citation du xii canon du Concile de Trente, on lui donnait une signification plus restreinte , que l'Église n'avait jamais admise depuis ce Concile, et qu'elle ne pouvait admettre, parce que ce canon donnait à toute la matière matrimoniale un caractère sacramentel qui ne peut laisser aux tribunaux civils le jugement des questions. Il en serait autrement et l'on n'éprouverait pas d'opposition de la part de Rome si, après avoir faite une loi purement sur les effets civils j les tribunaux jugeraient d'après cette loi. Du reste, c'était une erreur de dire que ce canon n'avait pas de force là où n'avait pas été promulgué, car il était dogmatique autant que tout autre ; ainsi il rentrait dans la même catégorie que ceux auxquels le mémoire faisait allusion, en disant qu'ils font partie de la foi religieuse, et que les peuples et les individus ne peuvent s'y soustraire dans aucune circonstance de temps ou de lieu sans cesser d'appartenir à l'Eglise catholique. N'était-ce pas se condamner soi-même, et le mémoire ne condamnerait-il pas la loi qui serait contraire à ce canon dogmatique?
M. de Sambuy réfutait de même ce que disait le mémoire sur la doctrine des empêchements impédients, qui n'avait pas été condamnée par le Concile de Trente, et qui avait toujours été enseignée dans nos écoles, et qui n'avait jamais donné lieu à des protestations ou à des censures de l'Église. Qu'il me soit permis, écrivait le plénipotentiaire sarde, de citer e cardinal Gerdil , notre estimable professeur, qui enseigna tout le contraire, qui publia un livre pour combattre la loi française sur le mariage civil et qui fut l'auteur de la bulle de Pie YI, Auctorem fidei , bulle dogmatique qui
ne
explique et complète le Concile de Trente sur cette matière, et qui fut acceptée presque partout et promulguée dans notre royaume. Qu'il me soit encore permis de dire qu'il y a eu vraiment des censures de l'Eglise, parmi lesquelles je citerai la plus récente contre les propositions du traité du professeur Nuytz. Il s'en suit que cette seconde partie du mémoire ne peut pas être présentée parce qu'elle est contraire à l'histoire et à la science canonique.
M. de Sambuy concluait en disant qu'il aurait bien encore eu d'autres observations de détail à ajouter aux raisons exposées sur les deux premières parties, ainsi que sur la troisième ; mais que, le temps lui manquant, il se bornait à une réflexion générale : c'est-à-dire que le mémoire était un long plaidoyer (avocatesco)y ni politique ni religieux, et ne pouvait convenablement être présenté par un Roi catholique au Souverain Pontife. Quel en était le but? Serait-ce de prouver au Pape qu'on ne pouvait se dispenser de présenter un projet de loi contenant les dispositions <fu'il y avait dans celui-ci? Ce résultat on ne pouvait l'obtenir. Le Pape n'en aurait rien cru, et le mémoire ne l'aurait pas convaincu. Serait-ce de l'adoucir en lui offrant de modifier le projet comme le Gouvernement l'avait proposé dans d'autres dépêches? Mais ce mémoire n'en parlait pas ; au contraire il pourrait faire croire que le plénipotentiaire sarde se trompait dans les assertions conciliantes qu'il avait soumises au plénipotentiarie pontifical et on apercevrait une divergence et un désaccord qui auraient été fatals. Malgré la hâte forcée avec laquelle il écrivait et qui lui faisait demander grâce à qui aurait dû lire ses observations, le chevalier de Sambuy parlait de son espoir qu'on les soumettrait à S. M., puisque c'était le Roi qui avait adressé le mémoire au Pape sous sa propre responsabilité.
Les observations de M. de Sambuy blessèrent très vivement le Ministère sarde, et particulièrement ceux de ses membres qui avaient rédigé le mémoire. Ils trouvèrent
2Î7 étonnant qu'un diplomate, leur subordonné, eût osé se servir d'un langage si fier et si hautain. Ils croyaient qu'il suffisait de commander pour être obéis sans observation. Ils prirent la rudesse de la forme et la franchise de Texposilion du plénipotentiaire pour un acte d'hostilité personnelle contre les ministres. M. de Sambuy s'aperçut qu'il n'avait plus à faire avec le chevalier d'Azeglio, qui aur^iit su distinguer, sous la rude écorce du diplomate sarde, le cœur d'un patriote dévoué sans limites aux intérêts et à la dignité de la monarchie constitutionnelle (26). Le 9 août M. de Lamarmora lui répondit sèchement qu'il avait reçu ses dépêches du 4, et qu'à la suite de la délibération prise avec qui de droit, il l'invitait à s'acquitter immédiatement du mandat qu'on lui avait confié le 28 juillet.
Sur cet ordre péremptoire, le chevalier de Sambuy, quoique contre-cœur et uniquement pour remplir son devoir , n'hésita plus un instant et présenta a Sa Sainteté la lettre du roi Victor-Emmanuel avec les annexés du Ministère. Cet ordre donné à M. de Sambuy fut une très grande faute , en ce qu'on mettait le représentant sarde en flagrante contradiction avec les instructions primitives qu'il avait reçues du chevalier d'Azeglio lorsqu'on lui avait confié la mission de Rome, et d'après lesquelles il lui était enjoint de ne jamais entrer avec le Saiflt-Siége dans des questions de principe (27). Ce fut aussi une faute en ce que le Ministère sarde, voulant entamer des discussions dogmatiques avec le Saint Père, il se mettait dans l'inévitable nécessité d'en recevoir une réponse qui n'aurait plus admis de réplique, parce que la question, portée sur ce terrain, était par cela seul résolue, eu égard à la position respective des parties. On eut quelques mois après une preuve éclatante de la sage répugnance qui poussait M. de Sambuy à protester contre la présentation de la lettre du Roi au Pape, Car, la réponse du Souverain Pontife à cette lettre ayant été publiée pendant que la question de la loi sur le niariage était vivement débattue dans le Sénat du royaume,
beaucoup de ses membres, de conscience assez timorée^ croyant plus à la parole du Pape qu'à celles des ministres dans une question si intimement liée à la religion, furent cause, par la prépondérance de leur vote, que la loi fût rejetée. Ce qui probablement ne serait pas arrivé si une voix de si haute autorité avait gardé lé silence.
Le Saint Père lut avec plaisir la lettre du roi Victor- Emmanuel, qui lui donnait l'assurance que sa réponse aurait été d'un grand poids. Il dit à M. de Sambuy que , puisque la question avait été portée à son tribunal, en sa qualité de chef de l'Église il se croyait obligé de répondre et d'exposer à ce sujet la doctrine constamment maintenue par l'Église, et que sans délai il obtempérerait au désir du Roi du Piémont en lui répondant. Mais, comme le chevalier de Sambuy annonça au Saint Père que dans peu de jours il devait se rendre temporairement à Turin, Sa Sainteté le pria de bien vouloir remettre lui-même en propres mains du Roi la réponse dont il allait aussitôt s'occuper.
En effet M. de Sambuy, en envoyant ses observations sur le mémoire, avait demandé au Ministère la permission de venir passer quelques jours à Turin pour s'entendre de vive voix sur certains points relatifs aux négociations avec la Cour de Rome. II y avait déjà quelque temps que le plénipotentiaire sarde ne recevait pas exactement réponse à ses demandes. Pendant le cours de sa mission à Rome, il y eut jusqu'à trois ministres des affaires ecclésiastiques qui se succédèrent; de là il s'ensuivait des ordres contradictoires, ou on le laissait quelquefois sans instructions. Chargé d'arranger la question des dîmes et celle de la réorganisation des affaires ecclésiastiques, soit dans l'île de Sardaigne, soit sur la terre-ferme, il avait réussi à établir d'accord avec le Saint-Siège la création de deux Commissions mixtes, compo-
sées de trois évoques au choix du Saint Père et de trois magistrats au choix du Roi. Ces Commissions devaient être chargées d'examiner et d'indiquer la manière de résoudre toutes les difficultés locales et proposer toutes les réformes utiles. Mais le Saint Père avait demandé et le gouvernement du Roi avait consenti que les articles de la convention à faire seraient précédés d'un préambule, sur les expressions duquel il avait été difficile aux plénipotentiaires de se mettre d'accord. Le Saint Père était animé de tels sentiments de conciliation visà-vis du Piémont (28), qu'il était disposé à nommer, parmi les évoques à choisir pour membres de la Commission, monseigneur Charvaz, personnage qui jouissait de la pleine confiance du Roi de Sârdaigne (29). En outre, comme il était probable que les travaux de la Commission exigeraient un temps fort considérable, le cardinal Antonelli, afin de soulager les finances sardes des fortes sommes qu'elles devaient payer pour le culte, avait offert à M. de Sambuy que les revenus de tous les bénéfices situés dans les États du Roi fussent, à l'occasion de leur vacance, destinés pendant un an (et peut-être aurait-il consenti pour deux) à subvenir aux susdits frais du culte. Après six mois le gouvernement n'avait pas encore mis son ministre en état de répondre aux notes du plénipotentiaire pontifical concernantes cette affaire. Une question également très importante, et de laquelle dépendait la rédaction du préambule, c'était celle qui concernait la manière de traiter les évêques qui se seraient rendus coupables de quelque délit. En 4847 ayant été question de traduire l'évêque d'Asti devant les tribunaux civils , le Saint-Siège avait réclamé contre ce procédé par une note du nonce apostolique à Turin, déclarant que selon la convention de 1841, la cause devait être déférée à la Cour de Rome. Le comte de la Marguerite, ministre des affaires étrangères, avait protesté contre une pareille prétention du Saint-Siège par une note en réponse à celle du nonce (30). Cet acte du gouvernement absolu apportait plus d'obstacles aux
accords avec Rome que ceux du gouvernement constitutionnel. M. de Sambuy avait trouvé un très bon moyen de mettre un à celle dispute, en proposant, comme un avis qui lui était particulier, de retirer la note de M. de la Marguerite, et que, de son côté, le Saint-Siège retirât celle du nonce. Ainsi cette question très vitale , dans laquelle ni le gouvernement sarde , ni celui de l'Église n'auraient point cédé d'un seul pas, aurait pu se résoudre d'une manière très satisfaisante pour chacune des parties ; attendu qu'elle laissait de côté la question des principes. Monseigneur Sanlucci n'ayant pas fait d'opposition à cette manière de s'accorder, M. de Sambuy trouvait très à propos d'en parler verbalement aux ministres du roi, et s'il obtenait leur consentement, il aurait procédé à la conclusion d'un arrangement dès que l'on aurait enlevé les obstacles survenus pendant les négociations par la présentation de la loi sur le mariage. Le plénipotentiaire sarde se proposait encore, en venant à Turin, d'avoir du Ministère quelques éclaircissements pour être à même de faire une réponse catégorique à la note que le cardinal Antonelli lui avait adressée le 24 juin à propos de la vente de quelques biens domaniaux, parmi lesquels il y en avait qui avaient été possédés par les collèges confiés aux soins des jésuites. Il insistait constamment pour avoir de tels éclaircissements, et ils ne lui arrivaient jamais. Il y avait en outre pour M. de Sambuy un motif de haute convenance de s'éloigner de Rome. Après la présentation de la loi sur le mariage, il s'y trouvait dans une situation très difficile. La Cour de Rome, qui soutenait que le gouvernement sarde lui avait manqué de parole en ne lui soumettant pas préalablement le projet qui était l'objet des controverses, se déchargeait de sa mauvaise humeur contre l'envoyé de ce gouvernement. La froideur et l'aversion qui régnaient dans les hautes sphères à Rome étaient arrivées au point que les procureurs généraux de l'ordre des Dominicains et de celui des
Carmes, tous deux sujets du Roi, qui étaient allés visiter M- de Sambuy et passer la nuit chez lui à Frascati, en avaient été blâmés par des cardinaux et des prélats. Pendant tout ce temps, il était évident que le but de la mission de M. de Sambuy ne pouvait obtenir en aucune manière. Au contraire il était à craindre qu'en entrant en question, soit avec monseigneur Santucci , soit avec le cardinal Antonelli, les choses ne vinssent à empirer. Déterminé par tous ces motifs, M. de Sambuy partit de Rome vers la fin du mois d'août, après en avoir obtenu la permission de la part de son gouvernement.
Le Saint Père répondit, en date du 19 septembre, à la lettre du roi Victor-Emmanuel. Après avoir exprimé avec quelle joie il avait reçu l'interpellation qui lui avait été adressée sur la grave matière du projet de loi concernant les mariages civils, et déclaré qu'il n'entrerait point dans la discussion du contenu des papiers du Ministère sarde, dans lesquels on prétendait faire l'apologie de la loi du 9 avril, en même temps que du projet de loi pour le mariage civil, en faisant dériver celui-ci des engagements contractés par la publication de celle-là; apologie faite au moment même où étaient pendantes les négociations commencées pour la conciliation du droit de l'Église violé par cette loi ; le Pape prit à exposer la doctrine catholique sur l'objet de l'interpellation que lui avait adressée le Souverain de Sardaigne. « C'est un dogme, lui écrivit-il, que le contrat de mariage a été élevé par N. S. J.-C. à la dignité de sacrement, et c'est la doctrine de l'Église catholique que le sacrement n'est pas une qualité accidentelle ajoutée au contrat, mais qu'il est de l'essence même du mariage, si bien que l'union conjugale entre chrétiens n'est légitime que dans le mariage-sacrement, hors duquel il n'y a qu'un
pof eoneubiiiage. Une loi ciTile qnî suppose que, pour les eaihûHqiie$, il peut y avoir mariage sâas sacrement, et qui prétend en régler la yalidilé, eontredîl la doctrine de l^lise, enrahit ses droits maliénables el met pratiquement le œnciibiiiage sur le même pied que le sacrement du mariage, en déclarant Fun légitime comme l'autre* 11 n'y a^ par conséquent , d'autre moyen de réconciliation que de laisser i relise ce qui lui appartient , et que César garde ce qui est â lui ; que le pouvoir civil dispose seulement des effets civils qui dérivent des noces^ mais qu'il laisse TÉglise en régler la validité entre les chrétiens. Que la loi civile prenne pour point de départ la validité ou rinviolabilité du mariage comme elle sera déterminée par T Église, et que, partant de ce point qui est en dehors de sa sphère, il dispose alors des effets civils, i Ensuite le Saint Père passait à la réponse aux objeclioDs que lui faisait le roi Victor-Emmanuel, c*esl'à-dire que des lois semblables à celle du Parlement piémontais, relative au mariage , étaient en vigueur dans certains États limitrophes du royaume de Sardaigne, et que néanmoins elles n'empêchaient pas le Saint-Siège de les regarder avec amour et bienveillance. « Le Saint-Siège ^ disait le Pape, n'a jamais acquiescé aux faits qui sont cilés^ et il a toujours protesté contre ces lois dès rinslant qu'il en a connu l'existence; et les documents s'en trouvent encore dans nos archives; mais ces protestations n'ont jamais empêché et n'empêcheront point d'aimer les catholiques de ces nations qui ont été forcés de se soumettre à l'exigence de ces lois (31)... Nous sentons qu'il est de notre devoir de prévenir le mal, autant que cela dépend de nous ; et nous déclarons à Votre Majesté, que si le Saint-Siège a déjà réclamé d'autres fois contre cette loi, aujourd'hui plus que jamais son devoir le presse de le faire à l'égard du Piémont et de la manière la plus solennelle, précisément parce que le Ministère de Votre Majesté invoque les exemples des autres États, exemples funestes que nous devons empêcher de se renouveler. D'autre part des négo-
dations étant ouvertes en ce moment, notre silence en cette circonstance pourrait faire croire que cette loi ait notre assentiment. »
En même temps que la lettre destinée au roi Victor-Emmanuel , M. de Sambuy avait reçu une note du plénipotentiaire pontifical, en date du 18 septembre, en réponse à celle qu'il lui avait adressée le 24- août, peu avant de partir de Rome, en réponse à celle du 28 février de la même année , relativement au préambule et aux articles de la convention sur lesquels ils s'élaient entendus. Mais il est à observer que si toutes les diflipultés étaient à peu près aplanies avant la présentation du projet de loi sur le mariage, depuis, monseigneur Santucci, avec l'adresse qui distingue la Cour de Rome, avait trouvé manière de faire naître de nouveaux embarras, et sa note du 24 août en est la preuve. En effet, en parlant du préambule, il insistait sur des raisons devenues inutiles si la restitution des notes du nonce et du comte de la Marguerite s'effectuait , et il persistait à y introduire des détails qu'il avait été convenu d'expliquer par des notes diplomatiques en dehors du préambule. Puis, en envoyant les articles dispositifs de la convention , il avait changé la rédaction des quatre premiers , qui avait été arrêtée à Rome avant le départ de M. de Sambuy , qui comptait les soumettre à l'approbation des ministres du roi avant de les signer. Il avait faij; plus : il avait ajouté à ces quatre articles convenus sept autres dont il n'avait pas du tout été question , et dont aucun n'aurait été admis par le plénipotentiaire du Roi dans cette convention ; car il avait été formellement entendu qu'elle se stipulait uniquement pour abolir les dîmes, et pour nommer les deux Commissions mixtes. Il est impossible d'ailleurs de ne pas attribuer la cause de ce changement complet à la présentation du projet Boncompagni. Évidemment la Cour de Rome ne pouvait pas faire un accord avec le Gouvernement sarde dans le moment où était très vive la controverse au sujet de cette loi. Néanmoins
les difficultés qu'elle suscitait n'étaient point telles qu'elles ne pussent pas être surmontées , et quiconque saura bien pénétrer la chose, y apercevra clairement qu'elles n'étaient dictées que par la pensée de prolonger les négociations pendant un temps indéterminé, jusqu'à ce que la controverse suscitée par la loi sur le mariage eût abouti à une solution.
Pendant qu'il s'épuisait en ces démêlés avec la Cour de Rome, le Ministère, présidé par M. d'Azeglio, était chaque jour en butte aux attaques de la presse. Tantôt c'étaient les cléricaux qui le combattaient avec acharnement pour un procès qu'il avait intenté à un magistrat du royaume, auteur d'un ouvrage contre la loi sur le mariage; tantôt c'étaient les libéraux exaltés qui l'accusaient d'être rétrograde, parce qu'il avait cru de son devoir d'ordonner la clôture des boutiques et des auberges pendant les heures consacrées, les jours de fête, aux offices divins. C'était surtout la question financière qui, après la question religieuse, attirait le plus l'attention universelle. M. le chevalier Cibrario, homme très apprécié à plus d'un titre pour sa science, n'était pas néanmoins considéré comme l'homme de la situation. Les yeux de tout le monde se portaient naturellement vers M. de Cavour, qui, pendant le court espace de temps qu'il eut le Ministère des finances, avait donné des preuves remarquables et fréquentes de sa rare expérience et de son intelligente activité.
C'était au mois d'avril 1851 que M. de Cavour avait été chargé du portefeuille des finances. Son prédécesseur, M. Nigra, dans la relation qu'il avait présentée l'année précédente (2 avril 1850), en même temps qu'il admettait un déficit de 29 millions sur le seul budget ordinaire à condition que l'exercice fût mis sur le pied de 1847, n'avait^ proposé aucune économie de quelque importance. Les nou —
veaux moyens qu'il indiquait pour augmenter les recettes ne devaient fournir qu'environ 13 millions de plus que le budget actif ordinaire. Le déficit du seul budget ordinaire serait demeuré, selon ses calculs, de 16 millions; et en y ajoutant les dépenses extraordinaires pour chemins de fer, fortifications, etc., sans tenir compte de l'indemnité des 75 millions à l'Autriche, il y aurait eu un découvert de plus de 30 millions. Plein de sollicitude pour la question financière, il avait du reste tout à fait négligé la question économique, qui, pourtant, était étroitement liée avec l'autre (32); et, dans le rapport cité, il s'était explicitement déclaré contraire au libre échange. M. Nigra laissait les Chambres et le pays dans l'incertitude relativement à l'état des finances; car, ayant dû contracter un emprunt, il craignait que le crédit public n'eût à souffrir des révélations qu'il aurait fallu faire, au lieu que les soupçons s'accroissaient à cause de l'incertitude même. C'est au milieu de ces hésitations que M. de Cavour prît la place de M. Nigra. Son premier acte avait été de préparer la publication d'un état des finances; et telle avait été l'activité et la diligence qu'il y avait déployé, que, le 8 mai, il se trouvait à même de présenter au Parlement un rapport à ce sujet. Une Commission avait été nommée pour l'examiner. Il en était résulté que les calculs du ministre étaient fondés et pouvaient être pris comme I)ase, pour l'avenir, des mesures financières réclamées par les besoins de l'État.
Le budget ordinaire et extraordinaire de 1851 fut fixé, pour les dépenses, à 162,076,736 francs, et, pour les recettes, à 94,515,507 francs. Il y avait donc un découvert de 67,561,229 francs, qui pouvaient se porter à la somme ronde de 68 millions ; et qui, après qu'aurait été terminé le compte de l'actif arriéré des années antérieures, se trouvaient réduits, selon l'hypothèse de M. de Cavour, à environ 17 millions, et selon la Commission, à environ 25. Cet état des finances, qui semblait ne pas présenter de
grandes difficultés immédiates et laisser un temps suffisant pour préparer le nouveau système financier , était plus apparent que réel. Les moyens dont le trésor pouvait disposer étaient extrêmement restreints , et il y en avait quelques-uns auxquels on ne pouvait pas recourir immédiatement. En effet, parmi les résidus actifs de 402,030,733 fr. laissés des exercices antérieurs à celui de 1851 , étaient comptés les produits de deux emprunts autorisés par les lois du 9 et du 12 juillet 1850, dont l'un n'avait été contracté qu'en partie et l'autre était tenu en réserve par M. Nigra, peut-être pour un temps plus opportun. Pour avoir le restant actif calculé par M. le rapporteur Carquet, et pour subvenir aux besoins les plus urgents du trésor il fallait, par conséquent , aliéner la rente des deux emprunts et spécialement les obligations de l'État créées par la loi du 9 juillet 1850, pour le remboursement de la banque nationale et pour faire cesser le cours forcé de ces billets. Ainsi le nouveau ministre des finances se trouvait dans la nécessité d'éprouver la confiance que le pays mettait en lui en faisant appel au crédit public. Si une telle épreuve est toujours difficile en inaugurant une nouvelle administration^ elle l'était beaucoup plus alors et à cause de l'incertitude où étaient les esprits relativement à la vraie situation des finances, et à cause des préventions que quelques-uns nourrissaient contre M. de Cavour, et auxquelles n'étaient point étrangères les intrigues de quelques banquiers nationaux et étrangers. L'aliénation de 18000 obligations fut la première opération financière de M. de Cavour.
M. Nigra avait fait ses opérations exclusivement avec les banquiers Rothschild, et il avait mis le trésor dans une telle position vis-à-vis d'eux qu'il devenait assez difficile de s'en débarrasser. Lorsque les gouvernements se trouvent avoir besoin d'argent, il ne faut pas qu'ils s'adressent à une seule maison de banque, spécialement quand elle est fort puissante. Un banquier, qui a une grande influence sur la
bourse, tient ses débiteurs enveloppés dans un réseau, dont ils ne peuvent que très difficilement s'échapper. M. Nigra avait effectué avec MM. Rothschild, en octobre 184-9 et en octobre 1850, les deux emprunts autorisés par la loi du 12 juin 1849 et celle du 3 février 1850; et certes il est difficile de pouvoir constater si alors on aurait pu avoir des conditions plus convenables que celles qui furent faites au ministre des finances de ce temps. On n'avait pas encore aliéné cette rente de 7,100,000 livres que, pour couvrir le déficit des budgets de 1850 et 1851, M. Nigra fut autorisé à une nouvelle aliénation de 6 millions. M. Nigra s'adressa de nouveau a MM. Rothschild et négocia ladite rente, dont ils se chargèrent eux-mêmes pour leur propre compte et à prix fixe de 500,000 livres de rente, et de la vente pour commission de 3 millions et demi ; en tout, 4 millions : en sorte qu'il restait encore à la disposition du Gouvernement 2 millions. Dans les derniers mois du 1850 une partie de la rente fut aliénée. Mais, au commencement de 1851, M. Nigra en fit suspendre la vente, peut-être dans l'espoir d'une hausse du cours à la bourse. MM. Rothschild s'étant obligés, dans le cas où ils ne pourraient pas vendre par commission à mesure des besoins du trésor, à faire des avances jusqu'à 10 millions en quatre mois, ils firent alors, non-seulement l'avance, mais ils fournirent en outre d'autres sommes, si bien qu'en avril ils étaient créanciers en compte courant d'environ 25 millions, en même temps qu'il était resté à aliéner une rente de 1,870,000 livres sur les 4 millions. Si peu qu'ils eussent continué à fournir de l'argent, le ministre aurait dû leur transmettre les 2 millions de rente , s'il n'avait pas dans ce même temps demandé à se retirer.
M. de Cavour entreprit aussitôt de rendre les finances indépendantes des Rothschild. La difficulté résidait dans la grande influence que ceux-ci avaient à Paris et à Londres. Quant aux moyens de leur faire des remboursements, le ministre pouvait disposer d'un actif d'environ 50 millions : il pou-
vait éraellre des bons du trésor, dont l'émission avait été autorisée en 1850, et à laquelle M. Nigra n'avait pas eu recours, et se servir de la banque nationale pour des avances temporaires, à l'efTet de subvenir aux dépenses ordinaires et extraordinaires. M. de Cavour commença â faire un appel au crédit intérieur , en ouvrant une souscription pour une émission de 18000 obligations. Les demandes s'élevèrent à environ 33 millions, presque au double. On connaît peu d'exemples d'un résultat aussi heureux: et encore ceux qui les ont donnés , sont deux pays .énrinemment libres, l'Angleterre et la Belgique. A la fin de 1796 la situation intérieure de l'Angleterre était à bout de ressources. Aucun des banquiers de la Cité n'aurait osé se charger de la négociation d'un emprunt. Il fallait pourtant 18 millions sterling (450 millions de francs). Le Gouvernement fit alors un appel au patriotisme des particuliers pour la souscription d'un emprunt de cette importance à des conditions médiocrement avantageuses. Le 5 décembre, à dix heures, les portes de la banque furent ouvertes et des registres placés dans la salle ; à onze heures vingt minutes, le montant de 18 millions sterling était atteint et les souscripteurs arrivaient toujours (33). L'autre exemple fut donné par la Belgique en 1844 : appelée à souscrire à un emprunt volontaire de 84,650,000 francs au cours de 104 pour 4 1/2 de rente, elle souscrivit pour 183,125,000.
Dans l'opération financière tentée par M. de Cavour, la spéculation avait , du reste , été attirée par des primes formées des intérêts de l'un des deux semestres échus et non payés des obligations du l^r août 1850, par l'établissement de deux extractions extraordinaires avant que fût complété le paiement des souscriptions. Mais, lorsqu'un pays n'a pas confiance en son Gouvernement , il ne se laisse pas même attirer par des primes. On le vit bien à l'élévation de Napoléon I au consulat. Vainement il avait aboli l'emprunt forcé et progressif de 100 millions. Vainement tous ses actes
avaient été ceux d'un Gouvernement réparateur : son appel au commerce et à la banque de Paris pour obtenir un prêt à court terme de 12 millions, indispensable à la marche des aiïaires et au salut du pays, ne fut pas entendu , quoiqu'il offrit pour le remboursement les meilleures garanties, tandis qu'un signe suffisait à Pitt pour obtenir des trésors (34)..
L'effet de la combinaison de M. de Cavour fut d'autant plus remarquable que le cours des émissions fut de 90 francs, tandis que le cours du 5 pour 0/0 n'était aux bourses de Paris et de Turin que 82 francs. Ainsi le crédit national se releva et facilita l'emprunt avec la maison Hambro. L'opinion publique se montra favorable à cet emprunt. Il représentait un capital nominal de 3,600,000 livres sterling; et il fut négocié à 85, c'est-à-dire au cours de A pour 0/0 de plus que le 5 pour 0/0 Rothschild , qui n'allait pas audessus du 81 . L'élévation du cours et les intrigues des banquiers de Paris empêchèrent que toute la rente ne se vendit alors. La maison Hambro ne reçut d'abord des souscriptions que pour 2,200,000 livres sterling. Ce résultat, qui paraissait défavorable, fut utile, parce que le reste se put aliéner plus tard, au fur et mesure des besoins, à des cours beaucoup plus élevés; et une partie (un million sterling) n'était pas encore vendu lorsque M. de Cavour sortit du Cabinet.
Le troisième moyen, dont pouvait encore disposer M. de Cavour pour faire face aux besoins les plus urgents des finances, étaient les bons du trésor et les avances de la banque. Celle-ci satisfit aux demandes du ministre dans les mois 4e mai, juin et juillet assez largement, comme son propre intérêt le lui conseillait. Quant aux bons du trésor, peu recherchés au commencement, ils furent acceptés dans le «mois d'août avec empressement et préférés à tout autre papier publique par ceux qui avaient des fonds disponibles pour une courte écliéance. Dans le mois de juin 1851 on en néigocia pour une somme assez considérable, presque 3 mij-
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lions. Ensuite ils acquirent une faveur plus grande » qui permit à H. de Cavour et à son successeur d'en baisser l'intérêt. Par ces trois opérations, le trésor eut à sa disposition environ 412 millions; savoir: l^ inscription des 18,000 obligations au cours de 900 , produisant 16,200,000 francs; 2^* emprunt de 3,600,000 livres sterling au cours de 85, produisant 76,500,000 francs; 3° bons du trésor, 20,000,000 : total, 112,700,000 francs. Déduction faite des 18,000,000 remboursés à la banque, il restait, pour subvenir aux dépenses de 1851 et 52, 84,700,000 francs, avec quoi fut éteinte la dette envers l'Autriche , les dépenses pour les travaux des chemins de fer de l'État, de sorte qu'on pouvait couvrir le déficit des budgets ordinaires de Tannée précédente et de l'année suivante. En effet , dans son rapport du 8 mai, M. de Cavour annonçait à la Chambre que, pour arriver à la fin de 1851 et faire face à toutes les dépenses, il lui fallait 50 millions de recettes extraordinaires. Celles dont il pouvait disposer étant de 84,700,000 francs, il s'ensuivait qu'il restait, à la décharge du budget de 1852, environ 35 millions.
En sortant du Ministère en mai 1852, M. de Cavour laissait à son successeur M. Cibrario plus de 50 millions, partie en espèces sonnantes , partie en rentes ; savoir : argent comptant, 22,000,000; un million de la rente Hambro, au cours moyen de 65, faisant 23,750,000 francs; bons du trésor pour arriver à la limite de 20 millions, faisant cinq millions: total, 50,750,000 francs. En admettant qu'il soit prudent d'avoir toujours en caisse pour faire face à quelque dépense que ce soit une somme de 12 ou 15 millions , toujours est-il vrai qu'il restait 35 millions et plus de disponibles pour Tannée en cours ; en sorte que le Gouvernement ne se voyait point exposé à devoir recourir au crédit public.
Les moyens que nous venons d'exposer et qui avaient été employés par MM. Nigra et Cavour, étaient des mesures passagères, des opérations temporaires; mais on n'aurait
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m pu les répéter sans détruire le crédit public et compromettre Tavenir. Rétablir sur des bases solides l'édifice financier de rÉtat , tel était le but auquel devait tendre le Gouvernement ; car , en se limitant à pourvoir aux déficits d'année en année par des moyens extraordinaires , loin d'améliorer la situation du trésor, on l'aurait rendue toujours pire; et l'augmentation inévitable des intérêts de la dette publique aurait produit une augmentation correspondante dans le déficit ; c'aurait été un palliatif qui aurait calmé le mal pour un moment, mais qui, n'en découvrant pas l'origine et le siège, l'aurait rendu plus intense et plus difficile à guérir. On serait peut-être allé à rencontre de ce danger que signalait le ministre Humann en apportant le budget de 4842, dans lequel la différence en moins entre le budget des recettes et le budget des dépenses était de 75 millions: € De tous les faits que j'ai dû jusqu'à ce moment signaler à vos méditations, disait-il, celui-ci me préoccupe le plus vivement. Une nation peut supporter sans alarmes des charges accidentelles ; mais quand les ressources ordinaires du pays cessent d'être au niveau des charges permanentes, il y aurait péril pour la chose publique à ne pas se hâter d'y apporter remède. »
Le budget de 1852, voté par la Chambre , portait les dépenses à 139,000,000, et les recettes à 101,500,000 francs; il y avait, par conséquent, un déficit de 37,500,000 francs. D'autres crédits supplémentaires furent votés pour environ 3 millions, de manière que le déficit serait monté à 40,500,000 francs. Les économies auraient toutefois pu compenser ces nouvelles dépenses. Il faut encore noter que dans le budget étaient comprises plusieurs dépenses extraordinaires productives , lesquelles avantageaient les charges qui les imposaient, comme : pour les chemins de fer, 11 millions; pour les chemins de la Sardaigne, 500,000 francs; pour les fortifications et les casernes, 2,500,000 francs: total 14,000,000. En déduisant cette somme du budget
général passif, les dépenses ordinaires se réduisaient à 125 millions, et le déficit à 23,500,000 francs. La différence en moins était toutefois encore considérable. M. de Cavour, peur rétablir les dépenses et les recettes ordinaires , faisait les propositions suivantes : sur le budget de la guerre on ne pouvait, selon lui, espérer que peu d'économies tant qu'il fallait tenir une armée de 50,000 hommes ; pour ce Ministère et pour celui de la marine il fallait calculer un budget ordinaire de 120,000,000 au moins, les recettes étant présumées 101,500,000 francs, il y aurait eu un déficit de 18,500,000 francs; il fallait pour cela recourir aux impôts extraordinaires. Il proposait une augmentation de 25 centimes sur l'impôt foncier, laquelle aurait produit 3 millions; une nouvelle taxe personnelle et mobilière, avec le produit de 4 millions; une augmentation de quelques droits de timbre et de registre, produisant 1 million. En y joignant les 3 millions et demi qu'on attendait de la réforme des impôts en vigueur, l'augmentation des recettes du trésor aurait été de 11,500,000 francs, le budget actif serait monté à 115,500,000 francs; on n'espérait des chemins de fer, déduction faite des dépenses, pas moins de 2 millions et demi. A toutes ces taxes M. de Cavour proposait d'en ajouter une sur les voitures publiques, produisant 1 million. Et ainsi il calculait, pour les budgets futurs de l'actif ordinaire, une recette de 119,000,000, savoir: produits des impôts comme ils étaient établis en 1852, 104,000,000; réforme des nouveaux impôts, 3,500,000; nouvelles taxes proposées, 8,000,000; augmentation produite par les chemins de fer, 2,500,000; taxe sur les voitures publiques, 1,000,000: total 119,000,000. En comparant ces chiffres avec ceux du budget passif, qu'on espérait pouvoir réduire à 120,000,000, on voit que le déficit n'aurait été que d'un million, lequel aurait été bientôt comblé par l'augmentation des impôts indirects. Et lors même que le budget aurait présenté pendant quelques années un déficit de quelque
million, on n'aurait pas pu dire pour cela que le Piémont allait se précipiter dans Tabîme ; car une somme considérable était, dans le budget des dépenses, consacrée au fond d'amortissement. Dans le rapport de 1851, de M. le chevalier Sismondi, directeur général de l'administration de la dette publique, se trouvait expliqué clairement l'emploi des 6,745,448 francs assignés à l'administration, et auxquels on devait ajouter 280,000 francs pour l'extinction de deux emprunts particuliers à l'île de Sardaigne; en sorte que le total de ce fond se serait élevé à 7,051,448 francs. Si pour équilibrer les recettes et les dépenses on avait été obligé de se procurer, par des moyens extraordinaires, de 2 à 3 millions, les conditions des financés auraient toutefois été améliorées de beaucoup; parce qu'on aurait racheté plus de rente qu'on n'en aurait créée. Après tout, la dette de 120 ou 122 millions dont le Piémont se trouvait grevé au commencement de 1852, et qui était d'ailleurs inférieure à celle de la Belgique et à celle de la Hollande, pouvait être supportée grâce aux moyens financiers et économiques mis en œuvre par M. de Gavour. C'est au milieu de ces grandes attentes du rétablissement des finances du Piémont qu'il s'était retiré du Cabinet, en rendant ainsi plus difficiles les travaux de son successeur, obligé de lutter contre les impressions qu'il venait de laisser par son passage au pouvoir (35).
Nous avons un symptôme des dispositions de l'opinion publique en faveur de M. de Cavour qu'elle croyait indispensable au Ministère des finances, dans différents articles de YOpinione, qui a toujours été l'un des organes les plus remarquables de la presse turinaise. Dans l'un de ces articles, sous le titre de Revue de Vintérieur, ce journal s'exprimait ainsi, le 17 septembre: « L'année 1852 est près de sa fin, et le Parlement ne voudra ni ne pourra consentir à ce qu'on continue dans les déséquilibres et qu'on fasse de cet état des finances et du déficit la condition normale de notre trésor. Un remède efficace, énergique, est indispensable; et plus on
tardera à le proposer, plus sera grande la responsabilité qui pèse sur le ministre, car le crédit et le commerce attendent de lui le rétablissement de la confiance sur des bases plus solides que la politique, sur la base inébranlable de l'ordre des finances publiques... M. le chevalier Cibrario est un érudit, un historien distingué, un nouvelliste agréable ; il a, en un mot, tous les mérites qu'on voudra; mais il n'a pas celui d'habile financier; et nous doutons que les eaux de Saint- Vincent lui aient communiqué, comme par infusion, la science des Mollien, des Louis, des Peel. Le Ministère a eu quatre mois pour dessiner le plan et préparer les projets qui lui semblent les plus propres à faire affluer d'une nuh nière régulière les millions dans le trésor. Deux mois sont déjà passés, et l'on ne voit pas quelles sont les mesures que M. Cibrario a adoptées. Nous voulons espérer qu'il travaille en secret et qu'il ne laisse rien transpirer au dehors de ces études, afin de nous surprendre par la grandeur de ses conceptions. Mais pourtant il est bon qu'il se persuade que l'État est inquiet de connaître les mesures que le Ministère adoptera pour combler le déficit ; car les questions relatives aux impôts sont complexes , et quand il s'agit de tirer de l'argent de la bourse des contribuables, il faut faire attention à plusieurs circonstances, avoir présente à l'esprit la situation de l'agriculture, de l'industrie, du trafic, et la distribution de la richesse publique. »
Environ un mois après, le 14 octobre, XOpinione revenait avec plus d'insistance sur le même argument. « Dans peu de semaines, disait-elle dans un article intitulé Le Parlement et les finances^ les Chambres seront convoquées pour compléter la session de l'année courante et pour conduire à terme la partie la plus importante de ses travaux, la discussion du budget. Si nous considérons le peu de temps qui reste avant le nouvel an , nous doutons fort qu'on puisse venir à bout de l'entreprise , parce que le ministre des finances n'a fait encore distribuer à la Commission parlementaire aucun des
budgets particuliers, et qu'il ne les a pas même tous transmis à riraprimerie... On ne peut nier que négociants et manufacturiers ne soient découragés à cause de l'inertie dans laquelle semble tombé le Ministère, qui parait n'avoir aucune connaissance des vrais besoins du trésor. C'est un fait incontestable que durant le ministère de M. le comte de Gavour, les transactions commerciales du pays avaient pris une activité et une extension inconnues par le passé. D'où venait ce mouvement, sinon de la confiance que l'homme d'État prévoyant, entreprenant, inspirait au pays? Et quelle plus grande preuve de cela que le fait de la diminution des affaires aussitôt qu'il eut abandonné le portefeuille? Les magnifiques projets que les Génois avaient formés, l'agrandissement du port, la navigation transatlantique et autres sont tombés dans l'oubli. Faites-en des reproches aux Liguriens, et ils vous répondront qu'ils ne peuvent pas se hasarder dans de grandes entreprises, qui exigent d'immenses capitaux, tant qu'il ne leur est pas donné de prévoir les charges que le besoin des finances imposera aux capitalistes. Les mêmes plaintes s'entendent à Turin : et les entreprises des chemins de fer et les institutions de nouveaux établissements industriels sont subordonnées à la solution du problème des finances. Si celle-'ci retarde encore quelque temps, les sources de la richesse publique ne pourraient à moins qu'en souffrir , et peut-être il se formerait une crise pernicieuse autant au commerce qu'au trésor..»
Ainsi la puissante individualité de M. de Gavour se dressait en face du Ministère Azeglio, quasi comme un prétendant plein de son triomphe. Ajoutons que, étant allé, pendant les vacances parlementaires, faire un voyage en Ecosse et en Angleterre, il avait noué des relations avec plusieurs hommes d'État distingués de la Grande Bretagne ;
ce qui avait été soigneusement mis à profit par ses amis politiques, qui prenaient occasion des moindres incidents de son voyage pour proclamer Testime dont il jouissait à rétranger et l'idée qu'on avait partout de lui comme de l'homme le plus fait pour conduire le vaisseau de l'État en Piémont. Arrivé à Paris, où il avait donné rendezvous à M. Rattazzi, il avait obtenu pour tous les deux une audience du prince Louis-Napoléon, à qui ils exposèrent naturellement leurs idées et leur manière de voir ; et dans le mois d'octobre ils revenaient à Turin avec la confiance que sans leur concours on ne pourrait pas aller en avant. Cette situation particulière n'était point faite pour être du plein gré de M. le président du Conseil. M. d'Azeglio n'avait pas ambitionné le pouvoir. Dans les circonstances où il l'avait accepté, c'avait été un acte de pur dévoueinent au pays; l'ambition n'avait pu y entrer pour rien. Une fois qu'il y fut arrivé, l'ambition ne fut pas assez forte pour qu'il voulût y demeurer attaché à tout prix. Il concevait le gouvernement comme un haut mandat ; son caractère personnel répugnait absolument aux manœuvres parlementaires, aux intrigues des partis. Il se conduisait loyalement et avec dignité. Cela lui suffisait pour avoir droit à l'appui de la Chambre et du pays. Prévoyant que cela ne suffirait plus, irrévocablement décidé de ne point vouloir associer sa politique à celle du centre gauche, il ne voulut pas s'exposer à tomber devant un vote du Parlement. Il lui semblait, du reste , qu'après avoir servi pendant trois ans et demi son pays, avec une santé que les fatigues du gouvernement avaient ruinée , et toujours souffrant de la blessure reçue à Vicence, il pouvait bien se reposer et, en tou5 cas, se réserver pour le jour où malheureusement les affaires du Piémont viendraient à se trouver dans des difficultés telles qu'elles auraient de nouveau besoin de son œuvre conciliatrice et salutaire. Ce sont toutes ces considérations, si nous ne nous trompons pas, qui déterminèrent M. d'Azeglio
8*7 à donner sa démission , avec tous ces collègues , le 22 octobre. Ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est que ni les controverses avec le Saint-Siège, soulevées à propos de la loi sur le mariage , ni lés démêlés que M. d*Azeglio eut en ce même temps avec M. le comte de Butenval, ambassadeur de France, n'entrèrent pour rien dans sa résolution.
Les démêlés que nous avons mentionnés n'étaient point de nature à décider M. Azeglio à demander ses démissions. Il suffit de les exposer pour convaincre qui que ce soit de ce que nous affirmons. Le ministre de l'intérieur, M. Pernati, avait communiqué^ au commencement du mois d'octobre, au président du Conseil la demande d'un des émigrés français réfugiés à Nice, M. l'avocat Pastoret, ayant pour objet d'obtenir en sa faveur une exemption à la première mesure d'internement. Elle était motivée sur la circonstance que celui-ci avait entrepris diverses exploitations industrielles à Nice, et que la santé de sa femme, gravement altérée, n'aurait pu absoluitîent pas supporter en ce moment un climat moins dur. Avant de prendre aucune détermination, M. d'A-' zeglio avait cru devoir, par déférence pour la légation de France , à qui il avait annoncé l'application de la mesure dHnternement aux individus compris dans la première liste, faire consulter confidentiellement M. de Butenval sur le degré de considération dans laquelle cette demande aurait pu être prise, en lui faisant dire qu'il ne prenait^ comme de raison, aucun intérêt particulier pour M. Pastoret; qu'il était mû uniquement par un sentiment de commisération, que peut-être il partageait ; et que si d'ailleurs il existait quelque sujet de plaintes sur la conduite de cet individu, il le priait de considérer la communication verbale et confidentielle, qu'il venait de lui faire^ comme non-avenue. M. de Butenval ne crut pas devoir prendre sur lui-même de se prononcer sur cette demande. Il voulut consulter M. Aladenise, consul français à Chambéry. Après quoi il
répondit par une lettre officielle, conçue dans des termes tellement inusités dans les relations diplomatiques et si peu conformes aux assurances de bienveillance et de considération, dont M. Drouin de Lhuys avait tant de fois répété les expressions au ministre de Sa Majesté sarde à Paris, que M. d'Azeglio ne crut pas pouvoir l'accepter. Il la lui renvoya avec quelques mots de réponse. M. de Butenval, de son côté, renvoya à M. d'Azeglio celle qu'il lui avait adressée en lui restituant la sienne , et il le prévint en même temps que jusqu'à la réception des ordres de son Gouvernement il se serait abstenu de toute communication ultérieure que n'auraient pas exigés impérieusement les besoins du service.
Si M. d'Azeglio n'avait eu à reprocher à M. de Butenval que ce manque d'égard et ce ton de menace et en quelque sorte d'inquisition, il aurait pu hésiter à lui renvoyer sa lettre, afin de prévenir une désagréable situation. Mais depuis quelque temps surtout le langage du ministre de France était généralement si peu mesuré, il avait montré si évidemment une volonté d'intimidation, que M. d'Azeglio dut saisir ce prétexte pour le ramener aux égards et à la convenance dont il n'aurait pas permis l'oubli à l'égard des ministres et du Gouvernement de Sa Majesté sans manquer aux devoirs qui lui étaient imposés par la place qu'il occupait. Il s'y crut d'autant plus autorisé, d'ailleurs, que les assurances bienveillantes du Président de la République et de M. Drouin de Lhuys lui donnaient toute raison de croire que M. de Butenval, en agissant ainsi, avait outrepassé les ordres qu'il avait pu avoir reçus de Paris.
Les reproches que renfermait la lettre de M. de Butenval à M. d'Azeglio sur l'exécution incomplète de la mesure d'internemeMt étaient, du reste, dénués de fondement et de justice. Etait-il raisonnable d'exiger que l'internement d'un aussi grand nombre de Français, pour la plupart inconnus, dont quelques-uns ne séjournaient à Nice que temporairement, fût complètement et régulièrement exécuté dans un temps
n9 aussi court comme était celui qu'il prescrivait? Était-il bien extraordinaire, d'ailleurs, que tel émigré, à qui une ville de l'intérieur avait été assignée pour séjour, reparût ensuite temporairement à Nice pour y prendre la famille ou pour régler quelques affaires? Le Gouvernement piémontais avait mis toute la bonne volonté possible dans l'accomplissement de cette mesure; mais avait-il pu croire que le Gouvernement français aurait désiré qu'elle fût exécutée avec une rigueur telle qu'on ne laissât pas même aux personnes qu'elle avait frappé le temps de pourvoir à leurs intérêts et à leurs familles ?
M. Aladenise d'abord, et ensuite M. de Butenval, mettaient dans cette affaire une telle insistance, ils affichaient l'apparence d'une surveillance si rigoureuse, que c'était vraiment dire que le premier s'était emparé de l'exercice d'une police en Piémont. Si elle était au moins consciencieuse et vraie; mais les rapports que le Gouvernement venait de recevoir de Nice montraient ce qu'il fallait en croire. Un rapport officiel constatait qu'au nombre des 450 émigrés, doiat M. de Butenval avait demandé Vinternemmi, beaucoup étaient inconnus , d'autres étaient déjà internés ou partis depuis plusieurs mois, quelques-uns avaient été . graciés et ils étaient rentrés en France, d'autres y étaient en prison. On avait trouvé ensuite sur cette liste un italien, un niçard et un mort. Comment , dès lors , pouvait-il être possible, avec des indications aussi hasardées, d'exécuter en si peu de temps la mesure réclamée? Nous citerons encore un autre fait non moins remarquable. Quelques jours après avoir demandé l'internement des 450 émigrés dont il s'agit, en pressant l'exécution de cette mesure, pour la part que les réfugiés de Nice avaient prise au complot de Marseille, M. de Butenval en avait envoyé une liste de 52 d'entre eux qui venaient de faire leur soumission devant M. Aladenise et à l'égard desquels le Consul demandait la suspension de la mesure. Le Gouvernement piémontais n'avait pas trouvé
vraisemblable que des gens accusés d'avoir pris part à un complot aussi affreux que celui de Marseille, fussent devenus huit jours après inoffensifs par le seul fait de leur soumission devant M. Aladenise. Il avait pensé, au contraire, que s'ils avaient pu tremper auparavant dans une conspiration si coupable, leur conduite aurait donné certainement à l'avenir de nouveaux motifs de plaintes, et il avait cru de maintenir à leur égard la mesure d'internement (36).
Le roi Victor-Emmanuel , avant d'entrer en pourparlers avec M. de Gavour, que M. d'Azeglio lui-même, dit-on, avait indiqué à S. M. comme l'homme d'État désigné par tous les partis pour conduire habilement les affaires politiques dans ces conjonctures, fit appeler M. le marquis Alfieri, président de la Commission formée par le Sénat pour discuter le projet de loi sur le mariage ; personnage illustre par la droiture et l'intégrité de sa vie, et conseiller naturel dans toutes les questions difficiles. S. M. eut deux entretiens avec lui sur la possibilité d'une solution des controverses avec le Saint-Siège. Après quoi, le roi fit venir chez lui M. de Gavour (24- octobre), et l'invita à composer un nouveau Gabinet, avec la condition qu'on donnerait suite aux négociations pour venir à un accord avec Rome. M. de Gavour déclara franchement à son auguste interlocuteur qu'il ne pouvait ni ne voulait se rendre interprète d'une politique de condescendance à l'égard des prétentions de la Gour de Rome. Toutefois, comme le roi persista et qu'il le pria de vouloir bien avoir une entrevue avec monseigneur Gharvaz avant de prendre une résolution définitive, M. de Gavour accéda aux désirs de S. M. Alors le roi fit demander monseigneur Gharvaz, son ancien précepteur, qui venait d'être nommé archevêque de Gênes, et qui était tout récemment revenu de Rome , homme très distingué par l'excellence de la
9»i doctrine, par la justesse de son discernement et par sa modération. Il dit à cet illustre prélat que, comme il s'agissait de la formation d'un nouveau Ministère, et qu'il désirait ardemment d'arranger ses différends avec Rome , il voulait, avant tout, que M. de Cavour fût informé de l'état où se trouvaient les négociations du Cabinet sarde avec la Cour de Rome, pour qu'il pût juger s'il lui convenait de se charger ou non de les poursuivre, ou s'il préférerait en laisser le soin à un autre Ministère. Monseigneur Charvaz fit observer au roi qu'il ne connaissait pas assez les détails de ces négociations pour en instruire lui-même M. de Cavour, mais que le ministre sarde à Rome, M. de Sambuy, se trouvant à Turin, il pourrait donner à M. de Cavour toutes les informations dont il aurait besoin. Sur.ce> il fut convenu que monseigneur Charvaz accompagnerait le lendemain M. de Sambuy chez M. de Cavour,. et qu'ils le mettraient au courant de tout. Effectivement, M. de Sambuy reçut l'ordre de lui donner communication des documents et de l'informer de l'état des négociations. Plus tard M. de Cavour demandant à monseigneur Charvaz s'il croyait qu'il pût inspirer à Rome la confiance désirable pour le succès des négociations, celui-ci lui répondit qu'il ne le pensait pas, et que quelques-uns de ses votes et de ses discours à la Chambre auraient vraisemblablement créé à Rome des préventions défavorables contre lui. Dans cette conférence entre M. de Cavour et manseigneur Charvaz, ce dernier disait que l'on pouvait espérer des concessions de Rome sur les faits déjà consommés, mais que ces concessions n'iraient pas jusqu'à tout approuver, qu'il faudrait faire quelques modifications , et que Rome , à son tour, pourrait exiger quelques modifications sur d'autres points. M. de Cavour ayant demandé enfin à monseigneur Charvaz s'il croyait que M. Balbo fût le personnage le plus propre à être agréé par le Saint-Siège, celui-ci lui répondit qu'en fait il lui semblait qu'il réunissait les conditions voulues pour traiter avec un espoir d'ar-
rangement. M. de Ca?our ayant dès lors renoncé à former le Ministère, et ayant indiqué au roi le comte Baibo à celte fin , monseigneur Chanraz parla aussi lui-même au roi dans le même sens, lorsqu'il l'interpella à cet égard dans une seconde invitation qu'il lui fit de se rendre à Stupinis. Il fut même chaîné d'aller pressentir M. Balbo et de lui faire connaître les intentions du roi à son égard. Ce qu'il fit très tard dans la nuit (25 octobre), vu que M. Balbo se trouvait à sa campagne du RiibattOy sur la colline de Montcalier.
Le lendemain, le comte Balbo aUa voir le roi. Après deux entretiens avec S. M., il accepta la tâche que M. le comte de Cavour avait refusée, de former le Cabijiet, mais sous la condition expresse que M. de Revel entrerait dans la nouvelle administration. Le roi y adhéra, et M. de Revel fut rappelé à Turin de la Savoie par un courrier extraordinaire. En même temps, monseigneur Charvaz, qui allait partir pour cette province, reçut commission de pressentir si M. l'intendant Mercier accepterait le portefeuille de l'intérieur dans l'administration qu'allait composer M. le comte Bâlbo.
Ainsi qu'il avait déjà fait au sujet du comte de Cavour, M. de Sambuy fut chargé de se rendre chez le comte Balbo el de lui fournir les mêmes renseignements sur les affaires de Rome. Mais celui-ci , ne voulant entrer dans aucun détail tant que la formation d'un ministère ne serait assurée par le concours du comte de Revel et tant que les portefeuilles ne seraient distribués, ne voulut approfondir aucune des questions et ne demanda de voir aucun document. En gardant sa conviction qu'il n'était pas impossible de traiter avec la Cour de Rome quoiqu'il fût difficile, il déclara qu'il aurait fait tous ses efforts pour arriver à une conclusion.
Cependant le comte Balbo était bien loin de vouloir faire avec Rome un arrangement à tout prix et de tout accorder dans les négociations; il pensait au contraire qu'il ne pouvait les continuer s'il n'obtenait auparavant du Saint Père une preuve éclatante de sa sollicitude pour le Piémont, et
il regardait comme telle la nomination d'un administrateur apostolique pour le diocèse de Turin, où il était évident pour lui que Tarchevéque ne pouvait revenir. Cet acte aurait rendu le calme à bien des esprits et favorablement disposé le Parlement et le pays à bien accueillir la convention que les plénipotentiaires auraient signée peu après pour terminer les différends, en sauvegardant les droits et la dignité de l'État , tout en respectant ceux de l'Église. Il confia à M. de Sambuy sa pensée de faire sonder dans ce sens les dispositions du pape par l'abbé Roberti, son chargé d'affaires à Turin. Mais ce ministre fit observer au comte Balbo qu'en passant par cet intermédiaire, cette démarche pourrait être connue d'autres personnes qui en auraient fait manquer la réussite , et il lui proposa de la faire faire lui-même d'une manière bien plus secrète et directe par M. Centurione qu'il avait laissé à Rome comme chargé d'affaires du Roi.
Le comte Balbo approuva entièrement cette proposition , que dictait un désir sincère de faciliter les accords et de trancher les difficultés que des esprits mal intentionnés auraient pu soulever. Par conséquent, M. de Sambuy écrivit à cet effet à M. le marquis Centurione sous la date du 29 octobre, en en rendant compte à son chef le Président du Conseil (37).
En attendant le comte de Revel, M. Balbo, avec une généreuse modestie, lui réservait la place de président du Conseil et de ministre des affaires étrangères , ne gardant pour lui-même que celle de ministre sans portefeuille. Il ébauchait même le programme du Cabinet ainsi conçu : € Le Statut, ni plus ni moins; ou, plus explicitement: faire tout ce qui est constitutionnellement possible pour soustraire le pays aux graves accidents dans lesquels il se trouve. Le Ministère ne croit pas nécessaire de dissoudre le Parlement, mais par là même il devient indispensable: 1^ le concours actif et énergique de toutes les fractions de la majorité actuelle; 2® le concours négatif, c'est-à-dire la mode-
3»ft
ration du côté de ropposilion. Le Ministère s'efforcera d'obtenir l'un et l'autre ; il se retirerait du moment qu'il rencontrerait des oppositions, ne se croyant pas utile ni opportun dans un cas semblable. »
Le 30 octobre, il adressait au comte de Cavour, à sa villa de Léri, dans le Vercellais, où celui-ci était depuis le 28 , la lettre suivante : « J'ai appris de plusieurs personnages hauts placés et dignes d'estime que , dans le cas où je me chargerais de composer le Ministère et où je parviendrais à le former réellement, bien loin de nous être opposé , vous nous appuyeriez ; je ne puis interpréter cette expression d'une manière trop générale et sans me douter que vous y apportiez quelque restriction. Cependant, pour peu qu'il y en ait de vrai, je dois vous en remercier; et je souhaite bien que cela soit ainsi que vous le dites ; je n'ajoute pas sincèrement et vivement^ car vous savez que c|est là mon habitude. Ajoutez à votre généreuse- expression une aussi généreuse action, venez à Turin 'pour deux jours ou deux heures. Tout ce que vous pourriez m'écrire ne saurait suppléer à ce que nous pourrions nous dire en cinq minutes, d'autant plus que je ne puis presque plus écrire et je ne lis qu'avec difficulté, même au grand jour. Permettez-moi de reprendre, ne fût-ce que pour un moment, notre ancienne formule : Adieu mon cher comte. — PS. J'attends Revel (vous ne vous en doutiez pas) avant que d'accepter et de rien entreprendre. »
M. de Cavour répondit de la teneur suivante : « Si vous respectez fidèlement , ainsi que je veux bien le croire , la lettre et l'esprit du Statut, si vous ne revenez pas sur les choses passées, enfin si vous bornant à faire une halte en politique, vous ne rétrogradez pas, vous aurez en moi non pas un partisan^ mais un appui contre quiconque voudrait vous empêcher de gouverner. J'espère que vous ajouterez foi à ces déclarations, car, quelles qu'aient été nos divergences en politique , j'ai la conviction de ne jamais vous
avoir donné occasion de douter de ma franchise. Vous m'engagez à venir à Turin ;' c'est avec regret que je ne puis le faire ; cela serait interprété de mauvaise part par nos amis aussi bien que par nos adversaires; ce serait nuire, au lieu d'aider, à vos efforts pour la formation d'un Ministère. »
Le 31 octobre, le comte de Revel arriva à Turin; il s'empressa d'avoir une entrevue avec M. Balbo ; le lendemain il alla voir le roi à Stupinis, et il lui déclara ouvertement qu'il refusait de faire part du Cabinet, entr'autres motifs parce qu'il était sûr de ne pas être suffisamment appuyé à la Chambre des députés. Le refus de M. de Revel d'entrer dans le Ministère dont M. Balbo avait formé le projet , fut suivi de ceux de MM. Lamarmora, Paleocapa, Dabormida, que le roi aurait voulu, d'une manière presqu'absolue, qu'ils fissent part du nouveau Cabinet; d'autres personnages, parmi lesquels les sénateurs Pollone, Manno, Gallina, firent de même ; le seul général Franzini aurait, dit-on, accepté le portefeuille de la guerre. Ces démarches ayant échoué , le roi , décidé de faire cesser cet état de choses qui inquiétait gravement l'opinion publique, rappela le comte de Cavour pour lui confier définitivement la charge de former le Conseil sans la condition primitive. Cet ordre dut être donné avec un tel empressement, qu'on n'eut pas même le temps d'en prévenir le comte Balbo.
Celui-ci , en attendant , avait préparé une autre liste de ministres, sans être sûr de leur consentement, persistant dans sa pensée qu'un parti politique ne doit céder avant que de s'être mesuré, et espérant que la majorité de la Chambre des députés l'aurait appuyé pendant un temps suffisant pour réaliser quelques-uns de ses projets. Dans cette nouvelle liste manquait le comte de Revel; M. Balbo gardait pour lui la présidence du Conseil, et provisoirement le portefeuille des affaires étrangères; mais au bas de la page il écrivait ces mots dans l'antichambre même du roi : « Lors même que ce Ministère se composerait, je crois qu'il aurait moins
de chances pour faire réussir à la Chambre les bonnes intentions de V. M., qu'un Ministère foriné par M. d'Azeglio. t Introduit à l'audience du roi, M. Balbo s'aperçut que quelque changement s'était opéré. Avec la franchise qui lui était naturelle , il demanda au roi si parfois il n'aurait pas espoir de mieux arranger les choses en confiant la chaîne de la formation du Conseil à un autre personnage. Le roi Victor-Emmanuel, avec la même franchise, lui répondit que c'était là réellement l'idée qui lui était venue, et même quelques heures avant il en avait écrit à M. de Cavour. Le comte Balbo , ayant remercié le roi de l'honneur qu'il lui avait fait en le consultant dans la crise actuelle, se retira, regrettant de n'avoir trouvé dans ses amis politiques la fermeté et le courage qu'il sentait en lui , et satisfait d'être demeuré inébranlable jusqu'au bout au milieu de mille entraves soulevées contre ses projets. Le comte de Cavour, qui avait déjà formé son Ministère avant que le roi l'eût rappelé , n'hésita pas un instant à en présenter la liste à S. M. S'élant réservé pour lui-même la présidence du Conseil et le Ministère des fmances, il destina M. Dabormida aux affaires étrangères, M. de San Martine à l'intérieur ; M. Cibrario passa des finances à l'instruclion publique; MM. Lamarmora, Paleocapa, Boncompagni reprirent leurs portefeuilles. La nouvelle d'une pareille composition du Cabinet fut accueillie avec joie par les libéraux. Ils y virent l'inauguration du système que quelques mois avant le comte de Cavour avait cherché de faire triompher ensuite de son alliance avec le centre gauche. Le Ministère Azeglio avait gouverné le pays avec la droite modérée, maintenant le Ministère Cavour allait essayer de gouverner avec l'appui de la gauche modérée. La politique de Canning se substituait à la politique de Castlreagh.
La crise ministérielle dont nous venons de rendre compte termina par un incident remarquable dont on parla beaucoup sans le bien connaître, et nous le rapporterons à nos
»87 lecteurs afin qu'ils apprennent le résultat de la démarche que le comte Baibo avait fait faire à Rome^ ainsi que nous l'avons rapporté plus haut. Le nouveau Ministère , qui venait de s'installer sous la présidence du comte de Cavour, ignorait cette démarche , qui était pourtant conBoe du Roi el de l'ancien président du Conseil, le chevalier d'Azegli^D. Le dimanche, 7 novembre, une dépêche télégraphique de Gênes annonça le passage par cette ville d'un pli venant de là légation de Rome et fori recommandé pour sa prompte transmission à Turin. Naturellement les ministres étaient impa?tients d'en connaître le contenu : le Roi lui-^méme voulut l'attendre en ville au lieu de retourner à son château de Stupinis. Le Conseil se tint presque en permanence jusqu'au soir ; et lorsqu'enfiin on porta le pli qui était adressé A S. E. le ministre des affaires étrangères ^ le général Da-bormida en déchira l'enveloppe et n'y trouva , à l'étonnément général, qu'une lettre adressée au chevalier de Sambuy. Il fallut encore longtemps pour retrouver celui-ci, qui venant enfin et voyant les ministres- contrariés avec raison de ce qu'une lettre particulière eût été expédiée avec tant de solennité , il s'empressa de les instruire d'abord de ce qu'il avait écrit au marquis Centurione,. et fit ensuite à haute voix la lecture de la réponse. Le marquis Centurione, sous la date du 4 novembre, rapportait à wn chef, M. de Sambuy, avec les plus grands détails l'entretien qu'il venait d'avoir avec le pape. Sa Sainteté avait écouté avec intérêt ce qu'il lui avait appris sur les dispositions dti Roi et sut* la crise ministérielle ; et à ce sujet elle avait longuement parlé du système constitutionnel en Europe et particulièrement en Italie, en ajoutant qu'à son avis le peuple f>iémo]!itais était le seul de notre péninsule qui pouvait en ce moment être régi par une constitution. Passant au sujet q^i avait amené chez lui M. Centurione, le Saint Père lui témoigna beaucoup d'estime pour le comte Balbo qu'il avait connu à Gaëte et qu'il considérait comme digne de toute confiance; mais
quant aux négociations, elles étaient, disait-il, assez avancées pour que les deux plénipotentiaires pussent les terminer; et, si de nouveaux obstacles surgissaient malgré lui, il ferait . tous ses efforts pour les écarter, et il aurait pourvu, comme en d'autres occasions, aux intérêts de la religion et des fidèles. Quant à l'interpellation directe que le diplomate sarde lui fit d'après le désir du comte Balbo sur la nomination d'un administrateur apostolique à Turin, le Saint Père lui fit absolument la même réponse qu'il avait faite maintes fois à monseigneur Charvaz et que M. Centurione avait rapporté dans ses dépêches confidentielles. Celui-ci ajoutait que le pape avait expliqué avec la plus grande gravité son regret de ne pouvoir seconder en cela les désirs du Roi et des ministres, désirs qu il partageait lui-même ; et il laissait apercevoir combien il éprouvait de la peine d'être forcé à faire ce refus. Le diplomate sarde continuait sa lettre en disant que, pour tâcher d'avoir par une autre voie ce qu'il n'avait pu obtenir directement, il était allé après cette audience chez l'ambassadeur de France, que M. de Sambuy avait prié d'appuyer cette démarche (38). Il le trouva en effet fort bien disposé à seconder les vues de la Cour de Sardaigne : il reconnaissait qu'elle avait la raison de son côté et qu'elle se trouvait sur le bon terrain par la manière dont M. de Sambuy avait conduit les négociations. Mais l'ambassadeur ne jugeait pas qu'il en fût de même pour l'affaire du diocèse de Turin qui depuis quelque temps s'était si fort compliquée que le pape ne pouvait donner en cette circonstance d'autre réponse que celle donnée en dernier lieu. Il se chargeait néanmoins d'en entretenir dès le lendemain Sa Sainteté et le cardinal Antonelli, et il était disposé à prendre une part active aux démarches qui se seraient faites pour résoudre cette difficulté , si le Saint-Siège et la Cour de Turin l'avaient agréé. Ensuite, M. Centurione rendait compte d'une troisième conversation qu'il avait eue le même soir avec le cardinal Antonelli, dan^
laquelle furent répétées les mêmes choses qui avaient été dites dans les entretiens que nous venons de rapporter. Il est cependant à remarquer que le cardinal témoignait un grand désir de voir les affaires s'arranger, et en preuve de cela il proposait qu'on fît un accord préalable sur la seule question des dîmes de Sardaigne, en laissant pour le moment de côté tout le reste qui obtiendrait bientôt une solution satisfaisante. Enfin M. Centurione terminait en confiant à son chef ses impressions personnelles sur la crise ministérielle, dont il ne pouvait encore connaître la solution.
Tel est le résumé de cette lettre que nous ne prétendons pas rapporter en entier, mais dont nous avons exactement donné toute la substance. Elle prouve évidemment trois choses :
i^ Que le comte Balbo, en homme d'État habile, profitait du temps qui s'écoulait avant de former un Ministère avec M. de Revel pour sonder les dispositions de la Cour de Rome , car une des plus grandes affaires du moment était de savoir si on pourrait ou non s'arranger avec elle ;
2o Qu'un Ministère présidé par le comte Balbo n'aurait pas plus qu'un autre accepté des conditions onéreuses et n'aurait rien cédé de ce qui appartient à l'État ; il aurait même voulu d'abord un acte éclatant de condescendance de la part du pape, qui disposât les esprits à un accommodement ;
S^ Que le pape et son secrétaire d'État se montraient très disposés et même désireux d'arriver à une solution. des différends , cependant saris la faire dépendre de l'arrivée du comte Balbo au pouvoir ,* malgré leur estime personnelle pour lui, et sans accorder plutôt à lui qu'à d'autres ministres du Roi ce qu'il sollicitait et qui était devenu impossible dans ce moment-là.
Ici la tâche que nous nous sommes imposée est achevée. Une période nouvelle va commencer. Elle n'est pas accomplie au moment où nous traçons ces lignes. Elle ne peut, par conséquent , être jugée dès aujourd'hui dans son intégralité. Aussi nous nous arrêtons au début de cette époque, tout en jetant un dernier regard sur le personnage éminent qui représente la période que Tavénement de M. de Cavour à la présidence du Conseil vient de fermer. Nous ne pourrions mieux terminer ces pages que par le nom de celui qui, lors même qu'on voudrait contester le mérite de ce qu'il accomplit pendant qu'il fut au pouvoir, n'en demeurerait pas moins, nous aimons à le répéter d'après un jeune et judicieux écrivain (39), un exemple de désintéressement et de dignité de caractère bien rare pour notre époque.
Des trois illustres italiens qui préparèrent la Péninsule à la révolution de 4848, M, d'Azeglio est le seul qui vit encore. Son nom est plus qu'un nom , il est un souvenir du plus grand événement qu'ait eu l'Italie depuis bien des siècles^ le souvenir d'une révolution si peu révolutionnaire, dans le sens qu'on donne généralement à ce mot^ et excitée non par les émeutes et les conspirations, mais par la persuasion morale, par la force de l'opinion publique, par des idées de sagesse et de modération politique. L'étincelle de ce grand mouvement jaillit d'un homme sorti du peuple. La voix de M. Gioberti donna l'élan à deux membres illustres de cette noblesse piémontaise, pour qui l'ancienneté de la race n'est pas un signe de décadence et qui croit ne devoir en exalter la gloire que pour s'obliger à ne pas en demeurer indigne.
26 i M. d'Azeglio avait à peine quinze ans lorsqu'il suivit son père nommé ambassadeur sarde à Rome. Dans cette cité des arts , le jeune Maxime s'appliqua avec un succès précoce à la peinture et à la musique. Revenu en Piémont, Tobéissance à son père l'obligea bientôt à entrer sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Mais les goûts passionnés de l'artiste l'emportèrent bientôt sur le métier des armes. L'affaiblissement de sa santé lui fit jeter le casque, l'épée et les épaulettes , pour les crayons et les pinceaux, et il retourna à Rome sous prétexte de rétablir sa santé. Il lutta, comme autrefois Victor Alfieri^ avec les traditions altières d'une partie de la noblesse à qui il semblait déshonorant qu'un de ses membres cherchât la gloire par d'autres voies que celles que lui rappelait la longue série de ses ancêtres. Rappelé à Turin, il obtint définitivement de son père , après beaucoup d'instances et de sollicitations, la liberté de suivre sa vocation pour les arts. Il ne fut point découragé par la modique pension que lui assigna son père dans l'espoir que peut-être il ne tarderait pas à s'ennuyer de ce nouveau genre de vie, ou pour que son fils éprouvât les aiguillons de la pauvreté, qu'Hésiode appelait dans ses vers la source du génie. Désormais tout à fait maître de sa personne, le jeune d'Azeglio retourna à Rome^ sa seconde patrie, où il apprit, à Técole des privations et des traverses, cette vie simple et modérée qu'il n'a jamais plus abandonnée, même dans les situations les plus éminentes. Il se distingua bientôt comme excellent peintre en paysages, et quand, huit ans après , il rentra dans sa patrie , ce fut avec une belle renommée qu'il s'était déjà acquise, et avec l'esprit orné de toutes sortes de connaissances littéraires, historiques et artistiques. Il ne s'arrêta pas longtemps dans son pays natal. La réputation qu'avait alors Milan (c'était en 1830), vantée comme l'Athènes de l'Italie, y attira M. d'Azeglio, près d'entrer dans sa trentième année. Dès qu'il y fut arrivé , désireux d'être introduit dans les sociétés des
artistes et des littérateurs , il prit d'une main le crayon et de l'autre la plume, et il publia sur l'abbaye de Saint-Michel un ouvrage illustré , dans lequel la légende se mêlait avec l'archéologie, l'histoire avec le roman. Molteni et Hayez, Manzoni , Grossi , Torti , Borsieri , l'accueillirent parmi eux. VEHore Fieramosca vint bientôt donner au rejeton de la maison des Tapparelli d'Azeglio une réputation italienne, avec la double auréole du romancier et du patriote. Le défi des treize Italiens qui écrasèrent à Barletta l'orgueil des Français, trouva en lui un historien qui racontait avec fidélité ce qu'il décrivait avec charme. Il raviva dans le cœur de tout Italien cette horreur de la domination étrangère, qui est au fond du tableau peint avec de si habiles couleurs dans l'inimitable roman de M. Manzoni. Sans noiis arrêter ici aux mérites littéraires de M. d'Azeglio, il nous suffira de dire que les éloges prodigués par l'Italie tout entière à YEttore Fieramosca auraient dû encourager le jeune romancier dans cette voie, où il avait fait ses premiers pas, non en novice, mais en maître. Une bizarrerie d'artiste lui fit au contraire laisser la plume pour les pinceaux, et, après avoir parcouru toute l'Italie, sa palette à la main, il se fixa en Toscane, pour jouir de la réputation rapidement acquise de grand paysagiste. Cette fantaisie était toutefois plus apparente que réelle : car, dans ses courses multipliées à travers la péninsule, sa qualité d'homme dévoué au culte de l'art lui servit bien souvent pour couvrir, aux yeux de la police ombrageuse ou tracassière, le missionnaire politique; elle lui fournit le moyen de nouer de toute part des relations avec les personnages les plus considérables et les plus influents , et de communiquer à tous son esprit de libéralisme sage et modéré. Il fut ainsi le plus actif promoteur de ce grand parti italien , ennemi des conjurations et des sectes , plein de réprobation pour tout mouvement révolutionnaire.
Après dix ans de silence, M. d'Azeglio descendit de nouveau dans la lice littéraire, et publia le Nicole de'Lapi,
vrai programme politique sous les formes d'un roman historique; presqu'immédiatement après le funeste mouvement révolutionnaire qui eut lieu à Rimini, il écrivit les Casi di Romagna. A part la vivacité de quelques paroles, nous dirons avec M. Balbo, qu'en tout cas ce fut le plus utile de nos livres politiques modernes. Il est admirable avec quelle fermeté l'auteur a su , dans un temps de commotions et d'agitations, tenir la balance en jugeant avec la même i*mpartialité les hommes de l'insurrection et ceux qui, par leur mauvais gouvernement, l'avaient fomentée. On dit que cet opuscule était déjà connu par le cardinal Mastaï lorsqu'il partit pour le Conclave. Ce qui est sûr, c'est qu'il était connu et apprécié par l'opinion publique au dedans et au dehors du Conclave ; c'est qu'il a produit un Pie IX; c'est que plusieurs de ses désirs de 1846 ont été accomplis en 1847 et 1848. Quoiqu'il en soit^ alors que ces désirs se manifestèrent, leur promoteur fut chassé de la Romagne et de la Toscane par la police de ces pays, et forcé de se retirer à Turin. On ne le laissa pas même demeurer dans cçtte ville; et il fut obligé d'aller chercher ailleurs une demeure. Quand Pie IX donna l'amnistie, M. d'Azeglio se rendit à Rome. et il y publia, vers la fin de juillet 1847, une brochure avec le titre : Proposta di programma per Vopinione nazionale italiana , ayant pour but de diriger les événements dans cette voie de principes de modération qu'il s'était tant appliqué à inculquer dans tous les esprits par ses différents voyages à travers l'Italie. C'est à Rome qu'il apprit la nouvelle des massacres commis à Milan aux premiers jours de 1848, par la soldatesque autrichienne contre des citoyens pacifiques et sans armes, et il écrivit soudain, avec l'indignation dans le cœur : / lutti di Lombardia, Ce sont des pages d'une éloquence qu'on ne surpasse pas et d'une vérité déchirante, destinées à faire trembler jusque dans leur tombeau les auteurs de ces boucheries horribles. Aussitôt que la guerre de l'indépend^tnce eut éclaté, M. d'Azeglio,
comme jadis le chantre des Imiades^ l'Ercillas et le Garcillas^ montra qu'il savait manier Vépée aussi bien que la plume. Il passa le Pô avec le général Durando , à la têle de Tarraée pontificale ; et reçut une grave blessure à Vicence au moment où, à la tête de la légion dont il était colonel, il combattait vaillamment contre les Autrichiens. Les chances de la guerre n'ayant pas été heureu&eSj il se retira dans une maison de campagne près de Florence afin de soigner sa blessure- II prit de nouveau la plume j etj dans le journal la Pairia, par des articles qui portaient son nom , dans un temps ou il fallait du courage civil à le faire, il combattit avec un style vif, original, les excès et les mesures arbitraires de la faction démap^ogique, les tumultes de la rue qui aMigèrent la ville de Livourne^ où les factieux le pendirent en efïigie comme ennemi du peuple et fauteur de rabsoUuisme, Lorsque tous les efforts du parti modéré eurent été rendus inutiles, que la révolution fut devenue maîtresse en Toscane, M. d'Azeglio, la plus profonde amertume dans le cœur, rentra à Turin, où, peu de temps après, il fut appelé par le suffrage des électeurs de Strambino a les représenter a la Chambre des députés. Cette Chambre ayant é\é dissoute parle Ministèi^ démocra tique j M. d*Azeglio s'annonça à ses électeurs par une brochure politique dans laquelle il sut, par une très heureuse raillerie, piquer les liQ^imies nouveaw^ que M. Gioberti avait choisi pour collègues dains Tadministration de la chose publique du Piémont. Il y expliqua comment lui, qui, pendant toute sa vie, s'était occupé à servir 1* Italie, était pris pour un réactionnaire par les nouveaujî italianàsimi , et il finit par exposer avec un style simple, incisif, coulant, populaire, les maximes de sa pfllitiqi:*e fondée principalement sur Thonneur, sur la loyauté et sur rbonnêteté. Celte ai^resse aux électeurs de Strambino est peut-être ce qui est sorti de plus parfait de la plume de M. 4''^^^S^io. Quand on l'a lue, on éprouve un seul regret, celui d'être arrivé sitôt à la fin.
A la chute du Ministère démocratique, à la suite de la défaite de Novare , le roi Victor-Emmanuel appela à la présidence du premier Cabinet qu'il constitua, M. le général de Launay, sénateur du royaume, homme qui passait dans Topinion publique pour être beaucoup plus partisan de l'ancien régime que du nouveau. Les hommes qui connaissaient de près cet honnête Savoisien, le jugeaient bien autrement. Il considérait en efîet le régime parlementaire comme indispensable dans notre pays à cette époque. Peu de ministres ont montré autant de dignité et de fermeté que celle dont il a fait preuve dans ses rapports avec les Autrichiens. Néanmoins dans les affaires politiques, comme a écrit M. Gapefigue dans sa biographie du prince Polignac , il ne faut pas toujours aller avec ses propres convictions, fussent-elles bonnes et justes, mais un peu avec les convictions du public: une mesure doit être envisagée, moins dans son bien absolu, que dans le résultat qu'elle peut avoir en présence de l'opinion. Ainsi, lorsque le roi Charles X songea en 1830 à composer un Ministère, après qu'il eut reconnu la tendance trop faible du Ministère de M. de Martignac, sa faute fut de croire que, parce qu'il avait des intentions bonnes et droites, cela suffisait. Quand un pouvoir s'organise, il doit tenir compte même des préjugés. Nul ne peut braver impunément l'opinion publique, pas plus dans le Gouvernement que dans la famille. Le sage roi Victor-Emmanuel ne tarda pas à reconnaître la vérité de ces faits. Il remercia de ses services et de ses bonnes intentions M. de Launay, et il appela à la présidence du Conseil un homme qui était à lui seul un programme, M. d'Azeglio. C'était dans les premiers jours de mai 1849. La simple annonce d'une telle nomination suffit pour que le Piémont se crût comme débarrassé d'un lien et qu'il se sentît plus d'air dans la poitrine, selon une expression très significative de madame de Staël. Ce fut l'arc-en-ciel après une épouvantable et obscure tempête. La confiance succéda à )a défiance. On eut un gage
de prospérité et de plus heureux avenir. Pour M. d'Azeglio, nous l'avons dit et nous le répétons, ce fut un acte de vrai dévouement au pays, d'une entière abnégation de sa personne pour le salut commun. L'auteur des Lutti di Lombardia^ le soldat de Vicence fut appelé par son Roi à signer le traité de paix avec l'Autriche. Un homme comme lui ne pouvait pas admettre les conditions de ce traité , mais il pouvait avoir le courage de les subir ; et il l'eut. Nous ne connaissons pas dans l'histoire moderne un autre exemple de plus grand sacrifice, si ce n'est celui qui donna en 1846 le duc de Richelieu dans des circonstances presque analogues. Cet homme d'État se refusait aussi à signer les conditions du traité de Paris. Le roi Louis XVIII, qui voyait les Chambres, près de s'ouvrir, disposées à lui demander compte de son intervention stérile pour pacifier le pays, et qui voyait d'un autre côté l'Autriche , la Prusse , la Hollande , les puissances du Rhin écraser son peuple sous les dévastations de 800,000 hommes, avait envoyé chercher le duc de Richelieu, une nuit, par M. Decazes, et, arrosant de ses larmes les mains de son premier ministre, lui avait demandé le sacrifice qui coûte le plus à un homme d'honneur, celui de son nom. Le duc de Richelieu était sorti de l'entretien avec son malheureux maître attendri et vaincu. Il avait signé. Il nous est doux de pouvoir unir ensemble ces deux noms : Maxime d'Azeglio et Armand de Richelieu ; deux noms qui à eux seuls suffisent pour honorer la classe à laquelle ils appartiennent ; deux noms qui sont dans notre siècle un prodige de loyauté, d'honneur et de dignité (40).
Nous n'examinerons point ici les actes successifs de l'administration de M. d'Azeglio: nous avons eu l'occasion de les exposer dans le cours de cette étude, et ils parlent assez par eux-mêmes. L'impression qu'ils laissent dans l'esprit de ceux qui les examinent, ne peut être que hautement favorable au personnage qui les a accomplis. M. d'Azeglio ne s'est jamais posé comme un homme d'État, comme un
habile politique, comme un administrateur consommé. Lors même que nous démontrerions que, s'il ne possède pas à un degré éminent tous ces avantages, il en possède au moins les plus essentiels, il serait peu sensible à ces louanges. Quand il prit les rênes du Gouvernement , il n'y porta aucune de ces prétentions : lorsqu'il les abandonna, il ne lui vint pas même en pensée qu'on eût pu dire qu'il avait agi pour satisfaire quelques-unes de ces prétentions. Son unique ambition a toujours été celle de diriger une administration avec probité, avec loyauté et avec honneur. Il traita la politique en artiste ; il porta le goût de l'esthétique là où ce goût est bien loin d'avoir souvent dominé (41). Il fut le système de Lamartine: plus la prudence et la sagesse. Jamais M. d'Azeglio n'aurait été l'homme qui aurait écrit le mémoire de Mazarin à la reine Anne après le régicide de Charles I, et qui aurait émis cette maxime que « les lois de l'honneur et de la justice ne doivent jamais rien faire qui soit contraire à celles de la prudence. » Non, il n'aurait jamais compris cette étrange politique du cardinal italien, basée sur la seule crainte que la bassesse qu'il allait proposer à la reine de France ne fût pas productive, et qui n'entendait point qu'on se déshon- Borât pour l'honneur, selon l'heureuse expression de M. Alfred Nettement. M. d'Azeglio aurait été plutôt ce vicomte d'Orta, gouverneur de Bayonne, qui regardait ce qui n'était pas bien comme impossible; il aurait été plutôt M. Wilberforce , le tendre et religieux ami de Pitt , et il se serait écrié avec lui: « Je suis encore à chercher le pays qui ait eu à se repentir d'avoir respecté la morale et la justice. » Si les temps l'avaient permis, M. d'Azeglio n'aurait pas fait difficulté d'exposer aux regards de tout le monde les moindres actes de son administration. Il n'aurait vu aucun obstacle à se conduire comme cet ancien Romain qui voulait que sa maison fût construite de manière qu'on vît tout ce qui s'y faisait. C'est sous ce point de vue que l'administration de M. d'Azeglio est sans parallèle. On trouvera dans d'autres
un esprit d'activité , de progrès et d'habileté plus surprenant; mais la dignité de la conduite, la loyauté des actions ne se trouveront à un degré nulle part aussi éminent que dans la sienne. M. d'Azeglio est la personnification même de la loyauté. Ses écrits et ses discours de même que ses actes portent l'empreinte remarquable dont nous venons de parler; on a ainsi la preuve que ce n'étaient pas des paroles vaines et pompeuses que celles par lesquelles , lorsqu'il était au gouvernement, il répondait aux exigences du moment et calmait une opposition; mais c'était un système ordonné de conduite , une portée naturelle du caractère de l'homme. Ainsi, dès l'époque où il écrivait le Nicolà de' Lapij en traçant le portrait de Baccio Valori, il s'expri.mait ainsi: c II dut pourtant s'apercevoir après quelques années que la ruse plus subtile consiste à être homme de bien. » Plus tard , écrivant la Proposta di un programma, il disait: « En cherchant la cause de la ruine des entreprises et des desseins des associations humaines, nous croyons en trouver le germe dans l'injustice et la mauvaise foi sur lesquelles elles se sont fondées : pareillement , en étudiant la cause de leur succès et de leur bonheur, nous croyons la découvrir dans la justice et la loyauté de leur fin et dans celle des moyens qu'elles ont employés. > Et ailleurs: « Nous croyons que la justice compense tôt ou tard, même par les dons de la fortune, ceux qui l'ont fidèlement suivie (^S). » C'est en prenant ces idées pour base que, dans la discussion sur le traité avec la France pour la propriété littéraire, il disait les paroles suivantes dans la séance du 23 janvier i85i : « Le traité que nous vous proposons, nous ne vous le donnons pas pour un traité très bon, parce que nous sommes bien loin de le croire tel. Je pourrais toutefois dire que des traités très bons d'un côté supposent un traité très mauvais pour l'autre contractant, et que des traités très mauvais personne n'en fait... Ainsi, quand on a démontré la justice de la propriété littéraire, la
convenance, je dirai même la libéralité de cette disposition, la question se réduit à une question de probité. Dès qu'il s'agit de celle-ci, je voudrais présenter à la Chambre quelques observations qui se rapportent à une idée qui est en moi depuis longtemps, qui a déterminé toute ma vie et qui la dominera jusqu'à la fin. Cette idée est que, pour donner de la force, pour donner de l'estime et de la réputation à une autorité quelconque, il n'y a pas d'autre moyen que la probité. Mais quel est notre but en ce moment? Quel est le but de nos travaux? Quel est le désir de nos cœurs? Établir sur des bases solides nos institutions , leur donner cette force, cette réputation qui les rendra durables. Or, je le demande, quel moyen avons-nous de rendre nos institutions durables^ sinon de donner de la force et de l'autorité à ces pouvoirs qui les mettent en pratique? Je crois par conséquent que la Chambre , en adoptant tout ce qui contient en soi quelque chose de beau, de généreux, fera beaucoup pour le soutien de nos libres institutions, parce qu'elle donnera de la renommée , de la réputation ^ux pouvoirs de l'État. Et je pense qu'il est digne du Parlement, digne de tous les pouvoirs de l'État, de faire en sorte que dans le monde il se dise que nous sommes , non-seulement justes , non-seulement honnêtes, mais que nous sommes généreux, que nous sommes les vrais promoteurs de toutes ces idées qui ont en soi quelque chose de grand et de libéral. » Quelques jours après, le 42 février, M. d'Azeglio exprimait encore les mêmes idées dans la discussion du budget du Ministère des affaires étrangères. « Il y en a beaucoup , disait-il (je ne dis pas qu'il y en ait dans cette Chambre), qui croient que la politique soit une science abstraite , une science fort compliquée. Pour moi, il me semblé, au contraire, qu'elle est un art, une science simple, pour laquelle il est nécessaire d'un grand fond de bonne foi, de bon sens et aussi d'un grain de prévoyance... Je ne trouve qu'une solution pour l'avenir. Je ne sais à quelles destinées la société est réservée, ni par
quelle voie elle marchera vers Tavenir; mais ûion opinion est qu'on peut affirmer hardiment qu'elle ne trouvera de repos que dans un gouvernement honnête, quel qu'il soit. (Bravo !) Le Ministère a cherché à mériter la confiance et à faire renaître cette disposition dans les esprits. S'il a pu atteindre ce but élevé , il le doit d'abord à Dieu, puis à la loyauté du Roi, à là prudence du Parlement, aux vertus de la nation tout entière , parce que le Piémont est une terre ancienne de probité et d'honneur, et qu'avec ces vertus on sauve toujours les États. (Bien! Bravo!) »
La loyauté n'est pas la seule empreinte de l'administration de M. d'Azeglio. Cette vertu n'était point séparée d'une grande sagesse politique. M. d'AzegUo était d'avis qu'on n'achève par la vitesse que ce qu'on a conçu dans la lenteur. Il croyait que , quand on marche trop vite, la ruine vient après des succès facilement obtenus. Selon lui, l'art de la politique consistait , moins en connaissances acquises et en études préliminaires, que dans le don de discernement, l'appréciation juste des circonstances et des personnes. Inaccessible à l'enthousiasme dans les questions gouvernementales, il était ferme dans ses desseins. Comme le prince de Talleyrand, il avait le rare mérite de savoir attendre, de rechercher, pour atteindre son but, le chemin, non le plus court, mais le plus sûr, et de se faire du temps un précieux et discret auxiliaire. Cette prudence de sa part, qui était d'ailleurs un résultat naturel de la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement qu'il dirigeait, n'était pas la prudence des prudents^ ainsi que l'Écriture l'appelle avec dérision, mais la prudence de la sagesse et de la prévoyance^ qui est une preuve de force et non l'effet de l'impuissance. « Aboyer peu et mordre beaucoup, » voilà le système de M. d'Azeglio, tel qu'il nous l'exposait lui-même un jour dans un de ses entretiens. Ce système s'accorde parfaitement avec celui qu'il manifestait au Sénat du royaume , il n'y a pas encore deux ans, avec cette comparaison très significative que voici:
€ N'allez pas tirer le blé pour le faire croître, car vous l'arracheriez, et il faudra le ressemer. » C'est que M. d'Azeglio était pleinement convaincu que , en politique , il n'y a pas, selon l'avis de M. Guizot, de plus grande faute, et en morale politique, point de tort plus grave, que d'exalter sans mesure les espérances déjà si^ promptes des peuples, et d'ouvrir devant leur imagination, comme leur prochaine conquête, des perspectives dont ils n'atteindront peut-être jamais le terme et dans lesquelles en tous cas ils ne marcheront qu'à pas lents. On croit généralement que c'est de M. de Cavour que date la politique qu'on appelle italienne: ce qui est vrai, c'est que le président actuel du Conseil a su faire naître l'occasion de suivre hautement cette politique et qu'il en a tiré un très bpn parti. Mais il serait injuste de dire que son prédécesseur n'a pas compris cette situation des choses. Seulement, se conformant à son système de peu aboyer^ il se contenta d'être le promoteur de cette politique dans ses relations diplomatiques; parce que, pourvu qu'il lui trouvât les grandes puissances de l'Europe favorables, il était persuadé que le plus difficile de l'entreprise était accompli. Voici en effet , pour citer un exemple à l'appui de notre assertion , un passage d'uiie lettre confidentielle qu'il écrivait à M. de CoUegno à Paris, en daté du 25 juillet 1852:
€ Je m'empresse de vous dire que j'ai trouvé non
t moins justes que convenable^ les réponses que vous avez c faites au marquis de Turgot au sujet des prétendus pré- € paratifs d'un prochain mouvement mazzinien dans quelque « part de l'Italie. En effet, nous ne saurions heureusement « craindre aucune tentative de ce genre en Piémont; et, f ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de vous le dire, si le t moindre désordre venait à se produire, il ne manquerait « pas d'être immédiatement et sévèrement réprimé. Au reste, t je suis persuadé que ce ne sont pas les complots des af- « filiés à la secte mazzioienne qui sont à craindre en ce
a moment; ils sont incapables de rien faire. Mais il est une € vérité que j'ai répété bien souvent, et sur laquelle je ne « saurais trop insister, c'est q.ue personne ne sert davan- (( tage la cause de Mazzini et de son parti que les Gonver- « nements des autres parties de l'Italie, qui, étant revenus « à un système qui leur a cependant si. mal réussi par le f passé, ne veulent absolument pas comprendre qu'il faut « aux peuples un gouvernement juste et loyal si on ne « veut pas les forcer à se jeter de désespoir de cause dans « le hasard des désordres et des révolutions. Les faits ne a sont-ils pas là pour montrer cette vérité jusqu'à l'évi- « dence? Peut-on contester la différence énorme qui existe « entre la condition intérieure des autres États de l'Italie « et celle du Piémont? Là on conspire,, on hatrigue pour « un changement politique , tandis qu'au contraire ici où « l'on a ces libertés qui sont vainement réclamées ailleurs, « l'ordre, la tranquillité et la prospérité régnent, et l'on « peut assurer sans hésitation que Mazzini et ses adhérents « ne trouvent ici aucune sympathie. »
Pour avoir le droit de parler de cette manière , M. d'Azeglio était d'avis qu'il était indispensable de suivre à l'intérieur une politique irréprochable : et c'est à une telle politique que tendaient constamment et ses efforts et ceux du Cabinet qu'il présidait. 11 le déclara franchement à la Chambre dans la séance du 12 février 1851 : « La politique extérieure, dit-il, se fonde sur celle qui se suit à l'intérieur: une bonne politique intérieure est le meilleur appui que puisse avoir l'extérieure ; parce que le meilleur appui que puisse avoir une politique intérieure, c'est la réputation du pays auquel elle appartient. La première règle dans toutes les affaires de ce monde c'est de prendre le monde comme il est et de voir quel est l'état de l'Europe, quel est l'état de la société européenne, quels sont les moyens qui font qu'on réussit ou qu'on ne réussit pas ; c'est enfin de n'être pas plus Spartiates que le reste de l'Europe. » M. Casimir Périer avait déjà
exprimé un sentiment semblable lorsque, le 18 mars 1831, il disait à la Chambre : « La politique étrangère se lie en effet à la politique intérieure. Pour Tune et l'autre, le mal et le remède sont les mêmes. »
Les discours que nous avons cités , tant ici que dans le cours de l'ouvrage , sont presque les seuls que M. d'Azeglio ait prononcés au sein du Parlement. Il ne comprenait pas les discours d'un ministre autrement que comme des actes de gouvernement. C'est pourquoi il n'y avait que l'accomplissement d'un devoir ou la nécessité d'une situation qui le portât à parler. Quand quelque obscur orateur combattait sa politique , il se levait pour la défendre s'il le jugeait nécessaire; mais il élevait la question à la hauteur des principes et il oubliait tout à fai.t l'adversaire. Ce n'était que, lorsque quelque illustre orateur le combattait, qu'il descendait sur le terrain sur lequel on l'appelait. Mirabeau avait cette haute déférence envers Barnave , comme M. de Chateaubriand l'avait envers le général Foy. Sans être un orateur, M. d'Azeglio était éloquent. Il n'avait pas cette flamme d'impr#visation que la contradiction fait jaillir, qui illumine et qui foudroie du haut de la tribune, selon les expressions de M. de Lamartine ; mais ce qu'il disait, portait l'empreinte de l'originalité , de la vivacité, de la grâce, de la force, de la fierté, jointe à un fond de dignité, de grandeur morale et de prudence. Parfois la parole tombait de ses lèvres décharnée et sans coloris; mais l'idée qu'il voulait exprimer, était toujours fidèlement reproduite. Le plus souvent néanmoins il joignait le coulant de la parole au naturel des images : il n'y avait jamais rien qui parût recherché ; et, dans la spontanéité de sa parole, on apercevait un reflet de l'intérieur de son âme. Toutefois les discours prononcés sans emphase, mais comme dans une conversation particulière, produisaient encore plus d'effet lorsqu'ils étaient lus; il gagnait ainsi le lendemain.ee que les grands orateurs obtiennent dans le moment. On appréciait alors toute la
vivacité des images; les pensées se présentaient plus complètes; les transitions, plus spontanées; les périodes, plus harmonieuses ; la simplicité de son élocution , plus simple encore.
Ah I quand pourrons-nous entendre de nouveau dans la Chambre des députés cette voix faite pour exciter les sympathies de tous les esprits, et quand Topinion publique ira-telle arracher cet homme illustre à ses pinceaux pour le ramener dans les Conseils de la Couronne? Certainement il n'y a pas en Piémont un homme qui se tienne, avec autant de réserve , étranger à tout ce qui peut faire croire qu'il désire de ressaisir les rênes du pouvoir; si bien qu'on pourrait dire de lui ce que Tacite a dit d'Agricola : « Integritatem atque abstinentiam in tanto viro referre iniuria virtutum fuerit. Nec famam quidem, cui etiam saepe boni indulgent, osLentanda virtute aut per artem quaesivit. » Mais qui ne sait pas que , quelques efforts qu'on fasse pour être et pour se montrer indifférent au désir de gouverner, on ne se sépare point du lieu où l'on a tenu une grande place? Washington lui-même n'écrivait-il pas en 1786: « Retiré, comme je le suis du monde , j'avoue avec franchise que je ne me sens pas un spectateur indifférent? » Malheur aux États qui ne savent donner des preuves de leur estime et de leur sympathie aux hommes illustres, qu'en leur élevant des statues après leur mort !
Poichè nefando stile Di schiatta ignavà e finta Virlu viva sprezziam, lodiamo estinta !
Cette ingratitude des peuples nous rappelle ce que Plutarque rapporte avec une profonde amertume du père de Thémistocle, qui cherchait de le détourner, quand il était jeune, du gouvernement de la république; et qui lui montrait souvent dans ce but les vieux navires abandonnés sur le bord de la mer, lui faisant comprendre par là que le peuple traite
ainsi ceux qui l'ont gouverné. Mais les peuples qui respectent si peu leur présent, se préparent de graves châtiments pour l'avenir: ils se privent des services éminents des hommes les plus distingués , ils repoussent la gloire qu'en reviendrait à leur patrie et ils attirent en même temps sur eux les jugements sévères de la postérité (43).
Turin, {«'janvier 1858.