‹ Une page d'histoire: les francs-tireurs de la Sarthe, journal d'un commandnatChapitre 10 sur 10 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

» Le general de Curten , commandant la 3« division , ^tant appele k Paris » par ordre du ministre de la guerre , pour y exercer un commande- » ment , remet a dater de ce jour au general Le Bouedec le commande- » ment de la division.

> Officiers et soldals de la 3* division du 16« corps , je suis profonde- » ment afflig^ de me separer de vous.

» Pendant les jours difficiles que nous avons traverses, j'ai appris k » vous connattre, ^ vous estimer: j'avais enU^re conflance dans votre » valeur et dans votre devouement k la cause sacree de la Patrie.

» C'est le cceur ulcere par nos malheurs que vous allez bient6t retour- > ner dans vos foyers ; que celte cruelle douleur ne fasse pas faiblir votre » courage ; qu'elle serve , au contraire , k I'exalter , pour preparer I'avenir : » ce sera le salut de la France.

» Conservez k votre general un souvenir} quand ce jour tant desir6 » sera venu , il sera bien heureux et bien fier si le bonbeur lui est donn^ » d'etre encore a voire t^te.

» Le g^n^ral, » Signe: G. de CURTEN. »

les discours de mes aDciens compagnoDs d'armes n'oDt pas, dans leur pays, uDe salutaire influence?...

Mais les heures de notre existence etaient desormais comptees.

L'article 7 de la convention passee a Versailles entre le comte de Bismarck et M. Jules Favre portait : t Tons les y corps de francs-tireurs seront dissous par une ordonnance du Gouvernenient frangais. >

Quel aveu dans la bouche de nos adversaires t Quel honneur pour nous!!

En vertu de cette clause , on nous dirigea sur Angers oil devait s'eflfectuer le licenciementdu corps. Partis de Montsurs le 14 fevrier, nous arrivames le 18 a notre destination.

Le l^'mars, les francs-tireurs de la Sarthe porterent

pour la derniere fois ces armes qu'ils avaient revues cinq mois auparavant et dont ils s'etaient servis toujours si vaillamment. Je n'oublierai jamais cette date n^faste. C'etait dans la cour de la caserne d'infanterie : le jour, heureusement, commengait a baisser. D'une voix suffoqu6epar I'emotion , je commandai a mes cinq cents braves de mettre la bai'onnette au canon et de former les faisceaux. Ilsobeirent... mais que tous ces males visages etaient sombres ! comme les poitrines battaient violemmenti Les cbassepots, d'abord, passerent entre les mains des gardes d'artillerie; puis les cartouches furent versees en un tas et emport6es ; enfin , chaque homme deboucia son ceinturon, enleva sa giberne, et nous sortimes silencieux et mornes de cette cour oil Tequipement du bataillon, repandu sur le sol, faisait Teffet d'un vaste saccage... Plus d'un parmi nous avait ses yeux mouilles de larjnes !

Le leodemain, j'emmenais mes francs-tireurs a Saumur.

Des rixes avaient eu lieu precedemment entre mes hommes et ceux du general Calhelineau, et comme ces scenes regrettableseussent pu se renouveler, le general qui Gommandait a Angers s'etait decide a separer tes deux corps.

La ville de Saumur etait occupee par la brigade Cleret, chargee de defendre le Val de la Loire. Plusieurs regiments de mobilises venaient aussi d'y arriver, pour attendre la le moment de leur renvoi dans leurs foyers. Voulanl rester le moins de temps possible au milieu d'un pareil encombrement, je hatai les formalites que nous avions encore a^remplir: a cet effet, je designai des oflficiers pour surveiller a I'intendance Fetablissemenl des feuilles de route et pour faire dresser les certificals de bonne conduite. De mon c6te, je preparai le travail des recompenses \

Mon embarras a cet egard etait grand. Je ne pouvais proposer pour la croix de chevalier de la legion d'honneur et pour la medaille militaire qu'nn nombre fort restreint d'officiers, de sous-officiers et de francs-tireurs, et combien cependant, parmi ceux qui m'entouraient, dont le courage et le devouement de tons les instants merilaient d'etre recompenses! Je finis par faire un choix. Je demandai au general en chef, pour les capitaines Le Barbier de Pradun et

1 Les capitaines Fleui'y et Beauguitte avaient M d^cores precedemment: le premier, ^ la date du 9 Janvier, en raison de sa belle conduite au combat de Saint-Die-sur-LoIre ; le second venait de I'^tre, il y avait quelques jours k peine, pour s'^tre distingue au Mans, ou je I'avais envoye en mission le soir de notre arriv^e a Mayet. Le capitaine Beauguitte avait traverse , comme par miracle, toutes les lignes prussiennes.— Le sergentmajor Holchout avait aussi ete medaille k la meme date que le capitaine Fleury.

LES FRANGS-TIRCURS DG LA SARTHG. 183

T6tart, les lieutenants Pavie, Gamier et I'aide-major de Bonneuil , la croix de chevalier de la legion d'honneur ; pour le sergent-major Cousin et le franc-tireur Mandounet , la medaille militaire.

J'ajouterai que, sur ces sept propositions, deux seulement — celles concernant le capitaine Le Barbier de Pradun et le lieutenant Pavie, — furent favorablement accueillies par M. le ministre de la guerre. Quant aux autres, qui , paraitil , n'ont pas ete retrouv6es apres la Commune, j'espere que M. le general de Cissey , dans sa haute equite , voudra bien me permeltre de les renouveler.

Tout etant termine dans la soiree du 3 , je signai la piece suivante :

iS<^ DIVISION HILiTAIRE

INTENDANGE

DB SaUMUR

PBOCES - VERBAL de

LIGSNCIBHENT

L'an mil huit cent soixante et onze , le trois mars , nous , Delabrousse, Intendant militaire, employe a la residence de Saumur; vu-le decret du 5 fevrieri871 , portant licenciement des corps francs :

En presence de M. le comte de Foudras, Commandant des francs-tireurs de la Sarthe , le dit bataillon a ete dissous aujourd*hui , et les officiers et les francs-tireurs qui le compo-

184 LES FRAxNCS-TIREURS DE LA SARTHE.

saient ont recu la destination prescrite par la depeche ministerielle du 5 fevrier 1 871 .

En foi de quoi , nous avons dresse le present proces-verbal , qui a ete signe avec nous par MM. de Foudras et Darnault.

Fait quadruple a Saumur, ies jour et an que dessus. Le commandant d'armes, Le commandant des francs-tireurs ,

Signe : Darnault. Signe : Le comle de Foudras.

L*Intendant militaire ,

Signe: Delabrousse.

Le licenciement du corps etait desormais nn fait accompli ! . .

Quelques instants plus tard , nos clairons sonnaient au drapeau, et Ies cinq belles et braves compagnies des francstireurs de la Sarthe s'elant formees en cercle autour de moi , je faisais en ces termes mes adieux a mes intrepides compagnons :

Mes chers gamarades !

Au moment de nous separer, mon coeur eprouve un supreme besoin : celui de vous exprimer ma vive gratitude pour le concours energique et intelligent que, tons , officiers

et soldals , n'avez cesse de me prfeter durant notre rude et laborieuse campagne.

Vous avez noblemeDt accompli voire devoir de citoyens el de soldats. Fatigues, privations, dangers, rien n'a jamais ralenti ui voire ardeur^ ni voire courage ; aussi , mes amis , croyez que je serai fier de dire partout :

J'flf eu Vhonneur de commander les francs-tireurs de la Sarthe !

Mes ghers camarades!

Je na vous dis pas adieu ! mais au revoir I

Noire inforiune pays n'a-t-il pas une revanche a prendre ?. .

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