ARTILLERIE
23« batterie du 14* regiment.
GfiNIE.
l^^ section de la 18® compagnie du 1" regiment.
Francs-tireurs de la Sarthe, commandant de Foudras. Francs-tireurs des Deux-Sevres, capitaine Polnsignon.
< Le lieutenant-colonel Vial remplaca le colonel Thierry dans les premiers jours de mars.
Notre division avail pour ligne de bataille les sommets des hauteurs de la rive droite de la Jouanne*
La !'• brigade defendail tout le versant compris entre la route d'Argentre et la ferme de la L6zerie , principalement la Guigue-Foudiere et le chateau des Auvers, qui commandent la route du Mans; a gauche, vers Argentre, le mamelon isole de la Corbiniere permettait de prendre cette meme route d'echarpe sur une longueur d'un kilometre.
Le village de Bonchamps servait d'appui a la reserve, forte de deux bataillons; et a deux cents metres en arriere , dans des maisons isolees , se trouvait encore un bataillon de soutien.
La 2® brigade avait sa gauche a la ferme de la L6zerie , sa droite a la Mayenne: elle surveillait les routes de Tours et de Chateau-Gonthier.
Force, sur la rive gauche de la Jouanne, etait occupe comme avant-poste par un bataillon du 71^ mobiles. Le chateau de Poligny , en arriere de Force 3 ainsi qu'une ferme placee sur la route de Bonchamps, etaient gardes par les francs-tireurs de la Sarthe et deux compagnies du 71®; les Gondinieres et la Croix-Gondin par le reste de ce regiment. Le 27'' mobiles, cantonne dans les fermes de Haute-Traynee, Beau-Soleil, les Landes, etc. , prolegeait la route de Chateau-Gonthier. Le 23® bataillon de chasseurs a pied etait au Point-du-Jour.
Ajoutons que ce pays, convert d'arbres, coupe de haies, detains, de ravins et de chemins creux , est d'un acces difficile, et que I'ennemi, qui oserait s'y aventurer, ne saurait s'y maintenir longtemps: le combat de Sainte-
166 LES FRANCS-TIREUKS DE LA SAKTHE.
Melaine, livre le 18 par la S'^divisioD , Tavait sufTisamment prouve.
Ge jour-lii , dans la matinee , des uhlans s'etaient montres sur les routes dn Mans et de Montsnrs; ils avaient ete repousses par des compagnies dii 88® mobiles. Vers midi, une colonne forte de plusieurs milliers d'hommes , avec de Tartiilerie, arrivant du meme cote, s'etait presentee devant nos lignes et avait oblige nos avanl-postes a se replier sur Sainte-Melaine. Le feu de nos mitrailleuses et d'une batterie de 4, etablies a la ferme du Pressoir, entre le chemin de fer et la route du Mans , avait arrete son mouvement. En meme temps , le colonel Thierry , a la t6te de la 2*^ brigade, s'etait port^ en avant pour menacer la gauche des Allemands, et le 88* mobiles, vigoureusement enleve par le general de Curten , remontant les contre-pentes du ruisseau et precede par de nombreux tirailleurs, avait couronne les hauteurs el deloge I'ennemi des positions dont il s'etait empare. La lutte n'avait dure que deux heures.
Fiers de ce premier succes, nous nous promettions de ne pas en rester la. Les francs-tireurs de la Sarthe surtout, qui, au milieu de ces regions montagneuses etde ces vallees profondement encaissees, se trouvaient dans leur veritable element, comptaient bien y renouveler les exploits des Vendeens et des Chouans.
— Vous voulez une histoire, Messieurs? eh bien! je vais vous en dire une, — venais-je de repondre a mes ofticiers qui m'en faisaient la demande.
C'etait dans la nuit du 21 au 22 Janvier. Nous bivouaquions sur la lisiere d'un petit bois, apres avoir, durant
une partie de la journee , battu infructueusement tout le pays compris entre Force et Bazoiigers, village oil les dragons allemands avaient paru ravant-veille. Esp6rant que nous serions plus favorises le lendemain , je m'6tais etabli dans une excellente position , et nous attendions la que le hasard — ce grand maitre du soldat — conduisit de notre c6t6 quelque reconnaissance ennemie.
La nuit, quoique tres-froide, etait belle; des milliers d'etoiles brillaient au-dessusde nos tetes; du brasier ardent, autour duquel nous etions assis, s'echappait un parfum de resine delicieux ; nos vedettes veillaient silencieuses et attentives, leurs silhouettes completement effacees derriere de gros arbres ou des plis de terrain; lout cela m'engageani a tenir ma promesse , je commengai en ces termes :
• Au mois de juin 1857, je quittais Saumur , oil j'etais delache comme lieutenant d'instruction, pour aller passer une permission de quinze jours dans la famille d'un de nies amis qui habitait a cette epoque les environs de Bourbon- Vendee. Je faisais la route a cheval, m^arretant au gre de mes desirs ou suivant mes caprices , heureux comme un enfant de parcourir et de pouvoir admirer a mon aise nos pittoresques et heroiques departements de TOuest. L'ame ouverte a toutes les vives aspirations de mon age , nonseulement la riche el sauvage nature qui s'offrait constamment a mes yeux m'eblouissait, mais aussi elleanimait, elle exallait mon imagination ardente!.. Ah! Messieurs, la vie est encore si belle et si douce a trente ans !
• Le surlendemain de mon depart , ne m'etant mis en route qu'assez tard dans la matinee, je pressais d'aulant plus Failure de la Ugire que, depuis un instant, des
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ouages noiratres, charges d'eleclricite, couraient d'un horizon a I'autre. Pas un souffle d'air ne venait rafraichir la terre pamee de chaleur , et, autour de moi, dMDDombrables hirondelles ne cessaient de raser rapidement le sol du bout de leurs ailes.
> Tout annoogait un orage prochain et violent.
• En effet, le tonnerre ne tarda pas a retentir , se repercutant avec des eclats terribles dans les bois qui m'environnaient; un vent subit s'eleva, grandissant de minute en minute; le ciel, sillonne par les eclairs, semblait tout en feu.
» Peu apres, je fus tellement aveugle par la pluie eniremelee de grele qui tombait drue et serree, que c'est a peine si je parvenais a diriger mon cheval.
• Pour comble d'ennui , j'avais beau porter mes regards dans toutes les directions, je ne d^couvrais ni une maison , ni le moindre abri qui me permit d'attendre que cette eflfroyable tempfete se fut un peu calmee.
• Je m'etais done r6sign6 a piquer droit devant moi , quand je finis par apercevoir , au fond de la vallee que je parcourais , une espece de masure , perdue comme un nid d'aigle au milieu des rochers.
Trempe jusqu'aux os, et la Ugire a bout de forces, je me dirigeai , le plus vivement possible , vers cette humble demeure.
• A mon appel , la porte s'etait ouverte et un vieillard se montra sur le seuil. Avant que j'eusse parle, il avait saisi la bride de mon cheval qu'il conduisit lui-meme sous un hangar attenant a I'habitation , apres m'avoir invite cordialement a entrer.
» La piece dans laquelle je p^netrai etait assez vasle et I'unique de la maison : Texcessive proprele qui y regnail me frappa toutd'abord.
• Ud lit, quelques chaises, ud bahut-dressoir charge de vaisselle a fleurs et une horloge eD composaient tout I'ameublement.
> Je remarquai egalement, appendues a la muraille, trois gravures representant , Tune le roi Louis XVI , I'autre Napol^on-le-Grand , et la derniere le general royaliste Henri de La Rochejaquelein.
i J'avais a peine termine cette rapide inspection , que le maitre du logis, reparaissant , me dit joyeusement :
» — Lieutenant, soyez le bienvenu chez le pere Jacques ! • Au moment ou je pronon^ais ces paroles, un observateur attentif aurait pu distinguer une forme noire qui , s'etant dress^e a quelques pas de nous, s'approchait discretement du feu de notre bivouac. Mais je fus seul a m'apercevoir de cemouvement, et, sans me preoccuper davantage de cet incident, je poursuivis.
• Mon hdte , bien que paraissant avoir d^passe de beaucoup la soixantaine , 6tait encore droit , et tout dans sa personne indiquait une de ces constitutions robustes que rien ne pent 6branler. Le front haut, surmonte d'une abondante chevelure blanche 3 les yeux grands et vifs, le nez I6gerement recourbe , le teint hale ; enfin , sur la joue gauche une superbe balafre; voila, Messieurs, le portrait aussi exact que possible du beau vieillard qui venait de se nommer a moi : le pere Jacqms,
> Je remerciai chaleureusement le brave homme de son
acGueil , tout en lui exprimant la crainte que j'avais de le deranger.
• — Non , non, lieutenant, vous ne me derangez nullement, — me repondit-il; — je suis seul , mon travail est inlerrompu , ne vous genez done pas.
• Et , ayant jete un coup d'oeil au dehors, il ajoula :
» — Du reste, I'orage n'est pas pr^t de finir... Entendezvous? le tonnerre necessede gronder, le vent augmente... Je crois , monsieur Tofficier , que nous en avons pour toute la soiree.
• — Quel facheux contre-temps ! — m'ecriai-je ; — je ne vois pas alors le moyen de gagner les Herbiers avant la nuit.
» — Eh bien ! vous coucherezici, — fil-il, le visage franchement epanoui. — Acceptez ! — continua-t-il ; — vous ne serez peut-etre pas tres-bien chez moi, mais ce que j'ai je vous I'offre de tout coeur. Pour commencer, je vais toujours allumer un bon feu, car vous en avez besoin : dieu de dieu ! 6tes-vous mouille !
» Je ne pouvais, en eflfet, songera me remettre en route, et, tout bien considere, je n'avais pas de meilleur parti a prendre que de profiter de I'offre si hospitaliere qui m'eiait faile.
• — Bravo ! — dit mon bote , lorsque je I'eus informe de ma determination. — Soyez tranquille , vous ne vous ennuierez pas chez le pere Jacques : moi aussi j'ai servi , et je vous en conterai !
• Bientot , assis en face I'un de I'autre et fumant notre pipe, j'appris par le digne homme que, bien jeune encore, il s'etait battu sous « Monsieur Henri ; » qu'il avait ete pris
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plus lard par la conscription ; qu'il etail rentre dans ses foyers en 1814; enfin que, depuis dix ans , il remplissait en cet endroit, sous le n^ 95, le modeste emploi de cantonnier.
» line fois engage sur ce terrain, il ne s'arreta plus: sa verve ne tarissait pas.
• Apparlenant a une de ces races mililaires qui n'envisagent qu'une chose: la gloire du drapeau , on naissait soldat dans sa famille.
• Ainsi, son grand-pere, grenadier au regiment d^Auvergne, faisait parlie du detachemenl du chevalier d'Assas , dans la nuit du 14 au 15 octobre 1760, et il avait ele blesse grievement a c6te de son heroique capilaine. Son pere s^elait distingue en Amerique, et, apres avoir verse son sang pour la France sur des rivages lointains , il i'avait verse pour son Dieu dans les champs de la Vendee. Frappe a mort au combat d'Ancenis, il avait expire le meme jour, mais non sans avoir eu le temps de benir son tils. Lui, Jacques, devenu soldat, avait parcouru toute TEurope avec Napoleon , laissant a droite et a gauche des lambeaux de sa peau. « J^avais toujours tant de chance! » disait-il parfois...»
— Messieurs, — fis-je en interrompant mon recit, — je n'oublierai jamais le spectacle que j'avais alors sous les yeux. Figurez-vous ce vieillard , s'exaltant a mesure qu'il deroulait les drames auxquels il avait assiste; representezvous ces luttes grandioses et sanglantes, racontees au milieu des eclats successifs de la foudre, remplagant en ce moment le bruit du canon et de la mousqueterie... Puis ces eclairs, qui, d'instant en instant, venaient servir de cadre aux tableaux du siege de Sarragosse et des batailles de Wagram ,
de la Moskowa, de Leipsick et de Montmirail !.. C'elait a la fois sublime et terrible !
Un fremissement d'admiration parcourut mon petit aiiditoire. Quant a celui que j'ai montre s'avauQanl dans Tombre , ilparaissait transports , et son regard impatient et ardent ne quittait pas la direction ou veillaient nos vedettes.
« Vous le voyez, — repris-je. — mon ami Jacques m'en conta en effet !
• II m'avait aussi jonguement entretenu de sa femme, morte quelques annees auparavant, et de son fils, actuellement sous les drapeaux et brigadier au 4* regiment de dragons. Ce dernier etait marie a la fille d'une cantiniere qui venait de succeder a sa mere.
• — C'est du bien brave monde que mes enfants, — disait-il. — Louise est I'ordre et la probite meme; et son mari , mon lieutenant, ce n'est pas pour le vanter, mais, si jamais vous le rencontrez, vous I'aimerez tout de suite: c'est rhonneur en personne. Et mon petit Martial !.. Comme nous , il sera soldat des qu'il aura Tage.
• A tout cela je rSpondais en exprimant a mon bote le plaisir que j'aurais a connaitre les merabres de sa famille, me mettant a sa disposition pour le cas oil je pourrais leur etre utile.
• Le lendemain , en nous separant, je renouvelai au vieux cantonnier mes offres de service. II me remercia en me serrant chaleureusement la main, et je partis veritablemenl emu : j'etais tout penetre d'admiration pour ce beau et noble caractere... »
— Mais, Messieurs, — ajoutai-je en changeant subitement de ton , — que je vous presente le fils du pere Jacques.
Puis , elevant la voix :
— Lefort ! — appelai-je.
— Present ! — repondit mon auditeur myslerieux , en s'approchant vivement.
— Nous aurions dn nous en douter, — s'ecrierent a Tunisson plusieurs officiers.
— Oui, Messieurs, les deux francs-tireurs que j'ai ramenes hier matin de Laval ne sont autres que le fils et le petit-fils du pere Jacques.... A ta sante ! — dis-je a Lefort en lui tendant un gobelet rempli de rhum.
— De tout mon cceur, mon commandant! Capitaines et lieutenants , je vous salue !
— Mais ou est done le jeune homme ? — lui demandat-on.
— Martial est en faction a trois cents metres d'ici... Ah ! s'il avait ete la il y a un moment !.. Vous ne le croiriez pas, le gars est tellement passionne pour le metier , que^ constamment, il faut que je lui raconte les campagnes du pere Jacques... seulement, moi , je ne m'en tire pas comme notre commandant.
Le cercle se reforma; Lefort, sur I'invitation que je lui en lis, prit place a mon c6le, et le silence s'etant retabli, je continuai de la sorte :
c Dans le courant de la meme annee , je rejoignais mon regiment a Sedan , et quelques jours apres mon retour au 3® dragons, j'obtenais du colonel d'Estampes Taulorisation necessaire pour la permutation du brigadier Lefort avec un de ses collegues du 3® escadron, dans lequel le brave lieutenant-colonel Vial etait lieutenant en premier, moi lieutenant en second, et le commandant Lentz, que vous
avez lous vu a Toeuvre a Chateau-Renault, sous-lieutenant.
i Je ne tardai pas. Messieurs, a connaitre et aapprecier comme ils le meritaient Lefort, sa femme et son enfant. Si j'admirais la bonne el franche harmoniequi regnaitentre lesepoux, Martial, lui , me charmait par son intelligence, sa vivacite et les instincts precoces qu'il montrait pour tout ce qui se rattache a Tetatmilitaire.
> Aussi , c'etait a qui le gaterait davantage. Apparaissaitil sur le seuil d'une chambree : « Fixe! • comnoiandait-on en riant; et on I'embrassait, et tousles hommes, quittant leur ouvrage, s'amusaient avec lui comme s'ils eussent ete eux-memes des enfants.
• — Petit, — lui demandait-on , — que feras-tu quand tu seras grand ?
• — Je serai soldat ! — repliquait-il fierement.
» Et toules les mains applaudissaient avec fureur.
» Plus il avancait en age, et plus sa jeune nature se developpait au contact de son pere, qui I'entourait d'autant plus de tendresse et de soins que sa mere etait morle comme il allait atteindre sa douzieme annee : j'avais alors donne ma demission depuis longtemps deja.
i Messieurs, j'ai bientdt fini. II ne me reste plus a vous dire que si ces deux nobles coeurs, rentres dans leur village en 1868, manquerent parmi nous a notre depart du Mans, c'est parce que Martial, au mois de septembre dernier, relevait a peine d'une longue et cruelle maladie : telle est I'unique cause qui les a empeches de partager nos premieres fatigues et nos premiers dangers. »
— Mais, n'esl-ce pas? mon vieil ami, — fis-je en
m'adressant a I'ex-brigadier de dragons, — que, Tun et I'autre, vous prendrez voire revanche?
— Oh ! oiii , commandant , — repondit-il avec force, — et le pere Jacques qui est la-haut, — ajouta-t-il en montrant le ciel, — sera content de nous...
Au meme instant, un coup de feu retentit, et, presque aussitot , un de mes hommes accourait en criant :
— L'ennemi! I'ennemi !
Ce franc-tireur, c'etait Martial.
— A vos postes, Messieurs! Aux armes ! — ordonnaije rapidement.
Le jour commen^ait a paraitre.
Mes francs-tireurs avaienl saute vivement sur leurs armes.
Les Allemands , prevenus dans le courant de la nuit par leurs espions , n'avaient pas voulu attendre d'etre attaques pour agir. Seulemenl, quand ils croyaient nous surprendre et nous massacrer, il se trouvait que, grace a la bonne garde d'une de nos sentinelles, leurmarche avait eteeventee.
Reslait maintenant a savoir a qui demeurerait I'avantage.
Mes preparatifs ne furent pas longs, line compagnie s'elanga en tirailleurs, tandis que le gros du bataillon et mes hussards attendirent, immobiles, I'instant favorable pour se porter en avant.
Les deux Lefort faisaient partie de cette reserve.
Martial avait dix-huit ans. II etait svelte, d'une taille peu elevee pour son age, mais cependant bien proportionnee. Une figure expressive , un air determine, des yeux vifs et franchement hardis , prouvaient suffisamment qu'il ne faillirait pas a son nom.
176 LES FRANGS-TtREURS DE LA SARTHE.
La colonne qui nous attaquait se composait d'infaDterie et de cavalerie : elle pouvail 6tre evaluee a six ou sept cents hommes.
— Gargon, — dit Leforl en montrant a son fils un escadron qni s'ebranlait, — si je ne me trompe, nous ne tarderons pas a entendre siiiler les balles.
— Eh bien ! tant mieux ! — r6pondit resolument I'enfant , — je connais ca !
— Tu connais ca?
— Oui... car cen'est pas d'aujourd'hui que je les entends siffler dans mes reves.
— Bien parle, petit... Ah! liens, tiens... ecoute!
— Pere... mon pere!
— Mes amis, c'est votrebaptSme... le baptemedu feu ! — leur jetai-je au milieu du bruit.
— Vive la France ! — s'ecria Lefort.
— Vive la France ! — rep6ta Martial , en se redressant de toute sa hauteur.
lis saltiaient une fusillade effroyabie dirigee contre nous.
— Que c'est beau !.• mon Dieu ! que c'est beau! — reprit le jeune volontaire que le bruit animait de plus en, plus.
— Est-ce comme dans tes reves? — lui demandai-je.
— Oh ! non... a present c'est pour de bon !
La charge sonnait...
Le lendemain, les francs-tireurs de la Sarthe,
auxquels avaient voulu se joindre le colonel Thierry a la tele des officiers du 7 1*' mobiles, entouraient, dans le cimeliere du village de Force, une profonde et large fosse.
Nous avions ete vainqueurs la veille; mais, h^las ! plusieurs des ndtres etaient tomb^s eD combattant , et, parmi eux, j'avais la douleur de compter Lefort et son fils... De cette generation de braves il ne restait rien : ils etaient morts , — morts au cbamp d'honneur !
Ce combat devail etre pour nous le dernier.
Le prince Fred6ric-Charles avait rappel6 successivement les diverses colonnes qui , a la suite de la retraite du Mans , s'etaient avanc6es jusqu'en vue de Laval. L'ennemi venait egalement d'evacuer Alen^on, oil les francs-tireurs de Paris avaient, comme a Ch&teaudun, soutenu le 14 une lutte glorieuse et disproportionnee contre les troupes du granddue de Mecklembourg. Aussi le general en chef profita-t-il des jours de repit qui suivirent pour achever la reconstitution de I'armee.
II s'attacha specialement a organiser la defense de la Bretagne. Cette defense ful confiee au general de Colomb, ayant sous ses ordres les generaux Charette, Cathelineau , Lipowski et Beranger, mis a la t^te des mobilises bretons. Ce projet, habilement conQu, pouvait permettre au general Chanzy de disposer des 16% 19* el 21* corps, et, a un moment donne, de s'elancer soit sur Caen , soit sur Lisieux et Rouen.
Tout cela s'executa rapidement: dix jours suffirent pour que cette deuxieme armee, qui un instant avait semble aneantie , se trouva prele a marcher de nouveau avec nn effectif de 150,000 hommes d'infanterie , plus de 6,000 cavalijBrs et 54 batteries d'artillerie, sans compter les
100,000 hommes du general de Colomb. Ce resultat tenait
vraiment du prodige.
Mais ce supreme effort^ oous ne devious pas le tenter. Le29, dans I'apres-midi, le general en chef recevait de^
la delegation de Bordeaux la depeche suivante :
c La delegation du gouvernement etablie a Bordeaux , qui n'avait jusqu'ici, sur les negociations entamees a Versailles , que des renseignements fournis par la presse etrangere, a re^u cette nuit le telegramme suivant, qu'elle porte a la connaissance du pays dans sa teneur integrate :
. Jules FAVRE, » ministre des affaires etrang^res , a la delegation
» DE Bordeaux.
» Versailles , 28 Janvier , onze heures quinze du soir.
» Nous signons aujourd'hui un traite avec M. le corate de Bismarck. — Un armistice de vingt et un jours est convenu. — Une assemblee est convoquee a Bordeaux pour le 15 fevrier. — Faites connailre cette nouvelle a toute la France. — Faites executer I'armislice , et convoquez les electeurs pour le 8 fevrier. — Un membre du
gouvernement va partir pour Bordeaux.
» Signe: Jules FAVRE.
» Undecret, qui sera ulterieurement public, feraconnaltre les mesures prises pour assurer Pexeculion des dispositions ci-dessus.
. Signe: GAMBETTA. .
Nous lumes cette depeche le meme soir sur les murs de
Laval , en rentrant de la HouSwSaye , oil nous avions ete envoyes la veille pour surveiller les gues de la Mayenne: le 17® corps avait^ deux jours auparavant, releve les divisions du 16® dans ses differentes positions sur la rive gauche.
Mes braves volontaires accueillirent cette nouvelle avec une douloureuse stupefaction , tout en comprenant la dure n6cessite oil se trouvait la France de ne pas prolonger plus longternps une resistance desormais impossible. En effet , Paris capitulant, Faidherbe ecrase sous le nombre, Tarm^e de TEst n'existant plus , il eut 6te par trop insense de vouloir continuer la lutte. Toutefois, nous acceptames le coup qui nous frappait avec la dignite du soldat qui a la conscience d'avoir fait son devoir jusqu'au bout, et qui, bieri que vaincu, pent encore, ainsi que le roi chevalier, s'ecrier : * Tout est perdu , fors Vhonneur ! »
Disons le ici : en 1870-1871 , au milieu de ses desastres, I'armee frangaise reste plus grande que ses adversaires, et elle ajoute , malgre la sterilite de ses efforts, un fleuron de plus a son immortelle couronne.
Verse au 17e corps', ce fut a Montsurs, sur la route
^ Nous ne nous retrouvames plus avec la S^ division ; mais son brave general, qui n'avait pas oublie ses anciens francs-tireurs, ine flt I'honneur de m'^crire plus tard une lettre des plus flaUeuses ; il la lerminait ainsi :
» Je joins k cette lettre une copie de mon ordre du jour, au moment » du Ucenciement de ma division , k Chatellerault, le 5 mars. Vos francs- » tireurs , comme vous , mon cher Foudras , devez prendre voire bonne » part des felicitations que j'adresse aux troupes qui ont combattu sous » mes ordres pendant cette malheureuse campagne.
» Croyez , etc.
» G6n6ral de CURTEN. »
du Mans a Laval, a quelques kilometres de la ligne prussienne, que le batailloD des francs- lireurs de la Sarthe passa le temps de rarmistice.
Ce temps s'ecoula lentemi^nt, trislement. Les elections eurent lieu le 8 fevrier. On vola avec calme : chacun parut comprendre la gravite du devoir qu'il remplissait. 11 est vrai aussi que beaucoup de ces hommes^ jadis si turbulents, etaient devenus , muris et grandis par les souffrances qu'ils avaient endurees, des natures serieuses et des cceurs eprouves. Qui sait mSme si, aujourd'hui, les exemples et
Voici maintenant I'ordre dont 11 s'agit :
« ChatellerauU , le 5 mars 1871.