L'ETAT D’ESPRIT ET LA SITUATION EN ANGLETERRE
(Extrait d’un article paru dans le Correspondant du 25 août 1914).
Les passages imprimés en italiques sont ceux qui corroborent particulièrement les opinions émises par le DEVOIR.
Quelques-uns, parmi les lecteurs du Correspondant, ont trouvé parfois les articles que j'ai eu le grand honneur d'écrire dans cette Revue entachés de pessimisme. C’est un reproche que je ne crois pas mériter. Dire à des gens pour lesquels on éprouve de l'affection, à propos de faits dont peuvent dépendre leur avenir, leurs intérêts et jusqu’à leur existence, qu'ils se font des illusions, qu’ils ne savent pas la vérité, la savoir et la leur dire, n’est pas faire preuve de pessimisme, C’est remplir un devoir, et ce devoir, avec l’aide du Correspondant, j'ai la conscience de l’avoir rempli.
Plus que bien d’autres, je me félicite des résultats maintenant acquis pour la coopération militaire des deux pays; mais ne valait-il pas mieux savoir exactement sur quoi la France pouvait compter que de leurrer l’opinion avec des contrats inexistants, ce qui pouvait, dans une crise, amener d’amères désillusions? Heureusement, le coup de folie de l’empereur Guillaume violant la neutralité du Luxembourg et de la Belgique, a simplifié toutes choses en frappant l’Angleterre au vif non seulement de ses intérêts, mais de son honneur.
Mais je n'étais pas pessimiste quand j'affirmais, malgré tout, qu'it n'existait aucun traité ou accord engageant l’Angleterre à donner son <oncours et son appui armés. “La Triple Entente, a dit Sir E. Grey le 3 août aux Communes, n’est pas une alliance, c’est un groupe diplomatique... Nous n’avons jamais rien donné de plus et n’avons jamais rien promis de plus que notre appui diplomatique. Dans la crise actuelle, jusqu'à hier (2 août), nous n’avions jamais promis autre chose que notre appui diplomatique.”
Je n’étais pas pessimiste quand je disais qu’il y avait en Angleterre un grand parti, dont était le gouvernement, opposé à toute idée de guerre avec l'Allemagne. Lorsqu'a éclaté la crise qui a conduit à cette terrible collision, la majorité du ministère était opposée nettement à toute intervention militaire et parmi les ministres qui avaient manifesté leur opposition absolue je citerai Lord Morley, Lord Beauchamp, Mr Harcourt, Sir John Simon, Mr John Burns, Sir Charles Trevelyan, Mr Hobhouse, qui s'étaient déclarés résolus à démissionner plutôt que de cé-
der (1). 11 suffit de lire les journaux libéraux, radicaux, du 27 juillet au 3 août au matin, Pour constater l'opposition de toute la presse gouvernementale à l'envoi sur le continent du corps expéditionnaire (2).
Je n'étais pas pessimiste quand je disais que c'était une erreur de croire le corps expéditionnaire prêt à partir au premier signal, pas plus que quand je déclarais erronée l’idée que, dès le deuxième jour de la déclaration de guerre, la flotte anglaise devait joindre et combattre la flotte allemande, Je pourrais continuer ainsi longtemps à me justifier du reproche que certains m'ont fait. J'ai dit ce que je savais, ce dont j'avais toutes les meilleures raisons d’être absolument certain.
Et c’est dans le même sentiment que je viens dire aujourd’hui quel est l’état d'esprit qui anime en ce moment non seulement les Anglais, mais les Irlandais, les Ecossais et tous les peuples de l’Empire au-delà des mers. Nul ne désire plus ardemment que moi la victoire dans cetie guerre de vie ou de mort, mais je ne suis pas plus optimiste aujourd’hui que je n'étais pessimiste hier et si je déclare que j'ai la conviction profonde que nous triompherons dans cette lutte sans merci, j'exprime ici non une espérance, mais une opinion établie sur des considérations sérieusement pesées.
Personne en Angleterre, à part quelques jeunes officiers et quelques vieux colonels assidus des Clubs de Pall Mall, ne souhaitait la 4erre. ” Tous ceux qui réfléchissent savaient que ses conséquences seraient terribles, et, jusqu’au dernier moment, les efforts du gouvernement, l’intervention du Roi ont été en complet accord avec les désirs, les intérêts, la volonté de toutes les parties de l’Empire, uniquement occupé et préoccupé de son commerce, de son ino'‘istrie et du règlement des graves questions intérieures qui, depuis tant d'années, pèsent sur sa politique. Il appatenait à l’empereur allemand de changer tout cela en un clin d’oeil et de soulever les peuples britanniques unis, d’un bout à l’autre de l'Empire, dans un mouvement unanime d’indignation et de mépris contre sa proposition outrageante autant que stupide que Mr Asquith a justement, en plein Parlement, qualifiée d’infâme. Mais personne en ce pays ne croyait à la guerre.
Les événements actuels ne m'ont cependant surpris que médiocrement. Il y a une huitaine d'années, un homme politique français me parlait de la guerre pour le printemps suivant et je lui répondais que toute guerre me semblait improbable tant que le canal de Kiel ne serait pas terminé et capable de donner Passage aux plus grands vaisseaux de guerre à flot. L’élargissement du canal de Kiel a été achevé il y a quelques semaines. Depuis plusieurs mois j'ai dit à tous mes amis à Paris
communément le parti militaire, bien qu’il contienne nombre d’autres éléments que des soldats et des marins, agissait sur l’empereur par tou-
1) L'opposition dans le ministè se rallia aux mesures 1 lus énergiques et à la
jen RE forest Ds rm maires ei payes seulement nt connus a re
id à Sir E ,Goschen. Seuls Lord Morley, Mr J. Dern et Sir Charles Trevelyan main.
(2) Noir à ces dates “Daily Chronicle”, “Westminster ette”, ily News” “Star”, “Nation”, “Reynold's”, “Manchester Guardian”, ete 088 ———
tes les influences dont il dispose, pour le décider tive”, ou tout au moin Pour recommencer la manoe réussi en 1908-09: l'apparition du “ mure”.
à la “guerre prévenuvre qui avait si bien Vaillant second dans la brillante ar-
Comme je crois l'avoir dit dans cette Revue, j'avais eu à diverses reprises la faveur de conve la première fois, ceci remonte à plus de vingt an son extraordinaire vanité maladive, de la certitude or
il y a quelques années, rsations avec lui. Dès s, j'avais été frappé de
Sueilleuse qu’ avait d’être l'élu de Dieu; c'est de très bonne foi certainement qu’il se
croit une mission divine. Les flatteurs qui l'entourent, — car quiconque ne l’encense pas est brisé comme verre, — ont su habilement faire servir cette haute opinion qu'il a de lui-même à leurs desseins. Ils ont été singulièrement aidés par les rapports rérents de ses ambassadeurs qui lui représentaient la situation intérieure des pays de la Triple Entente comme très mauvaise et ne permettant Pas à leurs gouvernements de songer à faire la guerre.
La machine militaire était montée au plus haut point de tension,
mais je suis de l'avis de ceux qui affirment que l'empereur ne voulait Pas personnellement la guerre, et qu’il croyait
menace, faire reculer les autres. L'Allemagne, — et c’ tion qu’on pouvait y entendre exposer avec une naïv que pas, — était si puissante que nul n’oserait se hasarder à la combat-
reculé précédemment, donc elle reculerait encore et se se de demeurer neutre, en échange de quelques déshonorantes garanties que, se croyant héritiers de la politique Bismarckienne, les politiques Prussiens osaient lui offrir. La grande différence entre Bismarck et
ne suffit pas il y a d’ignoble
Je trouve une singulière analogie entre l'attitude actuelle de l’Angleterre et celle qu'elle eut à l’époque de la guerre de Crimée. Lord Aberdeen, qui était alors premier ministre, passait Pour avoir de vives sympathies pro-russes et, comme secrétaire pour le Foreign Office dans l'administration de Peel, il avait entamé des négociations avec la Russie en vue d’une politique commune à poursuivre aux dépens de la France. J1 ne cachait à personne son aversion pour les Turcs et pour Napoléon IIL. C'est, d'autre part, une erreur généralement répandue que d'attribuer à Lord Palmerston la décision déterminante qui fit prendre les armes à la Grande-Bretagne. En réalité, Palmerston n’eut alors aucune responsabilité à assumer, car il n’était ni Premier Ministre, ni Foreign Secretary lorsqu'éclats la guerre; il avait été intentionnellement placé
dans une position (au Home Office) où il ne pouvait guère exercer d’influence au moment critique, en partie Par la jalousie qu'il inspirait à Plusieurs de ses collègues, en partie par l'hostilité que lui témoignait 1a cour à l’instigation du Prince Consort.
Les sentiments connus de Lord ment amené le Tsar Nicolas Ier et d'appuyer la politique que suivait Napoléon III en Orient. Et cependant le Premier Ministre britanni se rallier à la politique de la France.
rience politique Pour partager les sentiments et les illusions du Parti de
pouvait demeurer à l'écart à un moment d'Orient. Sans aucun doute, avec la Russie, Un semblab guerre en Orient, mais il eût Presque certainem avec la France, Par suite, le gouvernement britanni Pousser sa politique pro-franco-turque jusqu’ que Disraéli qualifiait de “juste et sans nécessité”,
La guerre de Crimée cût pu être évitée si le Cabinet anglais avait suivi la ligne de conduite recommandée par Lord Palmerston, mais qu’il n’était pas en situation d'imposer, c’est-à-dire si, dès le début des négociations, il avait déclaré formellement que l’Angleterre était liée à la France et à la Turquie et que, en cas de guerre, elle combattrait com-
me leur alliée, et si elle avait appuyé cette déclaration d'actes ne laissant aucun doute sur ses intentions,
Smyrne d’une flotte anglaise renforç à laquelle s’opposa Lord Aberdeen).
tainement désillusionné le gou- De même, si, dans la dernière
avait fait une déclaration analogue appuyée par une mobilisation tout au moins partielle des forces
navales et militaires de la Couronne, j'ai des raisons
terait les propositions odieuses que Mr Asquith qualifiées de “marché infâme”.
Le Kaiser a non seulement mal jugé, mais il a été mal renseigné, et ni lui ni ses agents ne semblent avoir Compris où ils allaient. Un des buts poursuivis par Guillaume 11 était depuis longtemps un rapproche. ment avec l'Angleterre: il savait qu'il existait en Angleterre, le fait n'est Pas niable, un grand parti en faveur d'une entente de ce genre: il savait que, malgré les bruits répandus, il n'existait aucun engagement liant l'Angleterre à la France et l'obligeant à autre chose qu'à un appui diplomatique; il le savait par les déclarations très franches que Sir Edward Grey avait faites à son ambassadeur, et il était Convaincu, par les rap- Ports très récents du Prince Lichnowsky, que la situation intérieure
Don de
était grave au Point de Paralyser complètement l’action extérieure de l'Angleterre, La Suerre civile allait éclater en Irlande (1).
Le Kaiser, dont :a loyauté n’est certainement pas Ja qualité dominante, est fort mal équipé pour Comprendre le caractère irlandais qui a 4e grands défauts, mais qui
o … de la neutralité belge a
ce Kaiser allemand”, “Oui, répondes camarades quand tout le monde avait échoué.”
L'Empereur et ses Conseillers semble de vertige, La Prusse est cosignataire, grandes Puissances, du traité de 1831
Belgique; elle est cosignataire, dans les mêmes conditions, du traité de 1839 qui reconnaît la neutralité belge (sans la Sarantir); le Gouvernement allemand connaît le traité du 11 août 1870 entre la France et la Grande-Bretagne Sarantissant cette neutralité, que cette dernière puissance s'engageait, vis-à-vis de l’empereur Napoléon, à faire respecter Par les armes si l'Allemagne la violait; l'Allemagne, sous le règne même de Guillaume IL, est cosignataire, avec l’Angleterre et les autres puis-
sances, de la Convention de la Haye, No &, de 1907, qui déclare : Article Premier: “Le t
neutres est inviolable, 1] est interdit aux belligérants de faire passer des troupes et des convois, soit de munitions de guerre, soit d’approvisionnements, sur le territoire d’une puissance neutre”. Enfin, l’Allemagne est également cosignataire du traité de mai 1867, &arantissant la n i Luxembourg.
Les savants professeurs des tion de connaître et d'enseigner l'histoire mieux que dans n'importe quel autre Pays. Ils ne peuvent i la question des Pays-Bas d’abord et, depuis la Hollande a été un des pi Constitués en principe comme barrière contr aujourd’hui un rempart contre l’Allemagne. La nécessité impérieuse de maintenir la neutralité de la Belgique contre toute attaque, dans l'intérêt de l'Angleterre, contre les empiètements allemands, a été tout récemment encore, à Propos des fortifications de Flessingue, établie, démon:trée et reconnue officiellement en Angleterre. La Proposition, en ce qui concernait la Belgique, était donc non seulement Outrageante pour l'honneur de la Grande-Bretagne, mais aussi complètement contraire à ses intérêts et à sa politique.
nt avoir été tout à coup pris avec l’Angleterre et toutes les &arantissant la neutralité de la
1) Dans le Courant de juillet, le Prince Lichnowsk. À dre 4 envoyé en Irlande = ae, 4 qu
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Pont part EU Ans rtan, Te en a us l’on rs: e erre civile n le.
transmis à Berlin, où persudé que . }
Les rapports on? été des conclusions fausses. Je puis
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gne s'emparer de toutes les possessions françaises hors d'Europe, pour devenir, après la défaite de la France, la plus grande puissance militaire de l’Europe et la seconde grande puissance coloniale du monde, c’est-àdire plus puissante que l'Angleterre, — était encore aussi contraire à l'honneur qu'aux intérêts anglais. “Qu’avons-nous en échange de ce marché infâme? disait le Premier Ministre, la parole de gens qui nous
CTI Le reste de l'article relate les munifestations diverses de toutes les classes en faveur de la guerre, l'union des deux groupes irlandais, etc. L'auteur en conclut à l'adhésion générale et enthousiaste du Peuple des Îles Britanniques à la participation du Royaume-Uni à la guerre. Cet article est écrit au moment e olcier ete de la première heure.
uelques semaines plus tard un officier de l’armée br tannique, le maor REDWAY, écrit dans la BRITISH REVIEW:
“La fièvre de la guerre succéda à la panique économique; puis l’apathie reprit le dessus, et d'Angleterre se retrouva elle-même, satisfaite de savoir qu’un pour cent de la population se préparait à servir tandis que le reste fréquentait les théâtres, les courses, les champs de cricket et de football.”
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