‹ Une page d'histoire [microforme]Chapitre 18 sur 19 · PRE · texte numérisé non relu

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“Au cours d'une guerre qui sera longue, je le crains, nous devrions (we ought {0), dit-il, nous consulter sur ses causes et ses ge probables, afin d'étudier les conditions du rétablissement de a paix.

“L'aspect le plus décourageant de la situation actuelle est peutêtre l’incapacité absolue des Anglais et des Allemands de se comprendre mutuellement. Non seulement chacun croit que l’autre est clairement dans le tort, et que la preuve en est faite, mais l’un et

l’autre sont incapables d'apprécier en quoi que ce soit le point de vue de l'adversaire.”

Il cite les plaidoyers diamétralement opposés de deux groupes de prêtres ou de ministres de religion, les uns allemands, les autres anglais, taxant la nation ennemie de barbarie et de duplicité.

“Les Allemands disent que la détermination de l’Autriche de pour la Serbie était juste, qu'aucune nation n'avait le droit de s’inerposer. pour empêcher l'exécution de ce dessein et que la guerre aurait dû être circonscrite à la lutte entre l'Autriche et la Serbie.

“Les Anglais écartent ce point de vue et affirment: 10. que le “gouvernement britannique s’est efforcé absolument de maintenir la paix de l’Empire” — ce que personne ne conteste; 20. que l’Allemagne est responsable de l'échec de la proposition [formulée par sir Edward Grey] d’une conférence, internationale — ce qui, à défaut d'explication, est inexact: 30. que l'intervention de la Grande- Bretagne “a shrg directement (arose directly) de la question de la neutralité de la Belgique” — ce qui est également inexact.”

M. Ewart, on le voit, juge comme M. Brailsford, comme le major Redway, que la protection de la Belgique n’a été que le prétexte, la “justification officielle” de l'intervention de l'Angleterre. Voyons mainte-

nant où il trouve les causes réelles de la guerre et de l'attitude de l’Angleterre.

Causes prédisposantes et causes précipitantes

“Les causes de la guerre sont de deux sortes: les causes prédisposantes et 'es causes précipitantes.”

En d’autres termes, les causes médiates et les causes immédiates. M. Evwart juge avec raison que les premières sont beaucoup plus importantes que les secondes; car, d’origine lointaine et de prolongement ininterrompu, elles auraient engendré le conflit, un jour ou l’autre, à la faveur de causes précipitantes analogues ou non à celles qui ont opéré le déclanchement du mécanisme de mort qui broie l'Europe en ce moment,

“Les causes prédisposantes purent être classées sous trois titres: (a) les antipathies nationales et les antagonismes de races et de religions; (b) le système moderne des formidables alliances européennes; (c) le militarisme, avec sa formule: “Qui veut la paix prépare la guerre.”

“La cause précipitante fut la conduite coupable (misconduct) de la Serbie. Les prêtres allemands ont tort de dire que c’est la mobilisation de la Russie. Et les Anglais ont tort de ne tenir aucun compte (disregarding) des causes prédisposantes et de prétendre

alleging) que la violation de la neutralité de la Bel ue constitue L motif” À a de l'Angleterre.” se

Comme M. Brailsford, comme tout observateur attentif qui étudie ailleurs que dans les &azettes bleues ou rouges, M. Ewart voit, dans la rivalité et la haine mutuelle du Slave ct du Teuton, la première et la principale des causes “prédisposantes” de la guerre.

Du reste, il ne s’attarde pas à approfondir les origines de cette rivalité :

“Pourquoi le Teuton et le Slave n'ont-ils pu avoir assez de bon sens pour vivre paisiblement ensemble? Je ‘ignore. Demandez à l'Irlande. Demandez à Asquith et à Bonar Law. Demandez aux membres du Bureau d'éducation d'Ottawa. C'est “la faute de l’autre”. C’est toujours “la faute de l'autre”. A tout événement, ils n'ont pu s'entendre: de là la guerre.”

Il analyse rapidement la situation en Serbie, les ambitions et les

manoeuvres de ce Pays, les résistances de l'Autriche à la propagande panslave,

“On allègue contre l'Autriche que ses exigences récentes voulaient dire la guerre contre la Serbie. Je le crois. L’Autriche avait l'intention d'infliger [à la Serbie] un châtiment à main armée. Le Royaume-Uni [britannique ] s'est souvent cru obligé d'en faire autant. Qu'aurai

Il emprunte à l'organe par excellence de l'impérialisme anglais, la

Round Table (anti-germanique), un : mé graphique des entreprises de la Serbie contre l'Autriche; et il ajuuie:

“Après avoir enduré cet état de choses pendant queiques années, la Grande Brotaur aurait probablement déclaré É: guerre à la

rbie; et si quelqu'un avait suggéré une inter ition ou une intervention, elle Jui aurait notifié fe conseil de s'tenir à l'écart (she would have warned them off)...”

Toute l’histoire de l'Empire britannique le prouve, C'est de cette manière que l'Angleterre a Conquis une bonne moitié de ses Possessions; le reste, elle le doit à l'occupation Pacifique et souvent à Ja conquête Pure et simple, sans autre prétexte ou justification que l’agrandissement de la puissance britannique ou les intérêts de son commerce,

M. Ewart explique en deux mots l'intervention de la Russie: “Les Serbes sont slaves; et la Russie est slave.”

Il rend un juste témoignage aux “splendides efforts” de sir Edward Grey, “d’abord, pour empêcher toute guerre; ensuite, pour circonscrire le conflit.”

Après avoir rappelé la proposition du Foreign Secretary — une conférence de la France, de l’Alleinagne, de l'Italie et de la Grande-Bretagne — il écarte la prétention anglaise que l'échec de cette proposition est dû exclusivement au refus de l'Allemagne d'y accéder, 1] rappelle que le gouvernement allemand ne s’est objecté qu’à la forme de la médiation Eéware Gone, entente directe entre Vienne et Pétersbourg af nai Edward Grey a accédé sans réserve à cette contre-pronosition Puis, ii

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aborde l’étude de la seconde des causes prédisposantes: “les préparatifs internationaux de la guerre.” C'est à cette cause qu'il faut, à son avis, rattacher l'échec des efforts de sir Edward Grey pour la paix.

“La capacité de faire la guerre immédiatement a rendu im raticable et presque impossible l'acceptation du plaidoyer de sir Eëward Grey pour un prolongement des négociations. e les troupes sont prêtes à marcher à la frontière et que le succès initini dépend d'une avance de quelques heures, aucune nation ne compie, ne doit peut-être compter, (will, or perhaps ought to trust) sur la rigoureuse inactivité de l’autre.”

C'est le motif qu'ont invoqué successivement les hommes d'Etat russes et allemands.

Il explique, comme tous les gens sérieux et renseignés, que la mobilisation de la Russie a entrainé l’action immédiate de l'Allemagne; et qu’il en sera toujours ainsi tant que les nations resteront armées jusqu'aux dents, prêtes à se ruer l’une sur l’autre à la première provocation, au premier signe de danger.

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Les alliances européennes

M. Ewart aborde ensuite la “troisième cause prédisposante de la guerre”:

“Le age gs moderne des grandes alliances européennes est Fe voa du conflit entre l'Allemagne et la France. L'Allemagne était liée à l’Autriche; la France, à la Russie. Et la Grande-Bretagne — comment a-t-elle été entrainée? Les ministres [de religion] anglais disent son intervention “a surgi directement de la question de la neutralité de la Belgique.” Cette affirmation n’est pas très exacte (very fair). Sans aucun doute, l'Allemagne, en envahissant la Belgique, s’est rendue coupable d'un crime tel que le monde n’en a pas connu de plus monstrueux; et il est également indubitable que cet acte a uni et solidifié l'opinion anglaise sur l’opportunité (advisability) de participer à la guerre. Mais il n’y a guère plus de doute 10 que sir Edward Grey ne croyait pas que l'invasion de la Belgique dût nécessairement entraîner son pays: et 20 que sans celte invasion, le cours des événements n'eût pas été chanÿ L1

Il cite alors les .‘ :arations répétées de sir Edward Grey, que j'ai relatées en faisant l'analyse du livre blanc; et particulièrement celles qui établissent que postérieurement aux propositions “infamantes” de l'Allemagne, le gouvernement britannique n'avait pas décidé de protéger la neutralité de la Belgique. Et il ajoute ce bref commentaire, marqué au coin du bon sens et de la logique :

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“Si sir Edward Grey avait gun que l'invasion de la Belgique smpliquait NECESSAIREMENT l'intervention de l'Angleterre, il n'aurait pas tenu ce langage.”

Jusqu'ici, on l’a constaté, les conclusions de M. Ewart coïncident rigoureusement avec celles de M. Brailsford et les miennes. Sur la cau-

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se immédiate de l'intervention de la Grande-Bretagne, il diffère d'avec le collaborateur du Corespondant, dont j'ai cité précédemment l'opinion (*). Comme M. Brailsford, il croit que l'Angleterre était liée à la France plus que nous le pensons et plus que sir Edward Grey lui-même ne l’a admis. Cette conclusion, il la déduit des contingences de la si-

“H nr a guère de doute que nous aurions pris part à la guerre, que la Belgique fat envahie ou non, Sir Edward, on l’a vu,n’ap voulu prendre d'engagement contraire; et son discours du 3 août révèle, aussi bien + le livre blanc, la ligne de conduite que le gouvernement eût adoptée.”

Aux yeux de M. Ewart, le gouvernement britannique s'était lié suffisamment nar son entente avec la France au sujet des “consultations” des tacticiens des deux Pays, et surtout par la promesse d’une action éventuelle de la flotte anglaise.

“On peut objecter, dit-il, que la 6 ir Drotagne est restée neutre durant la guerre franco-prussienne de 1870, et qu’elle aurait pu en faire cg cette année. Mais la situation était entièrement

n 1870, l'Allemagne une n'existait pas encore; on ne redoutait nullement la Prusse; la flotte brussienne était insignifiante; il n'y avait Pas eu de panique allemande: on n’enten ait pas encore perse de pangermanisme; la Veit-politik n’était as née. En 1870, les an mosités nationales et les soupçons n'avaient Pas encore divisé les deux empires. En 1914, ces sen ments avaient envahi (permeated) toutes les classes des deux nations.”

C’est le seul point sur lequel l'opinion de M. Ewart s'écarte sensiblement de celle du collaborateur de la Contemporary Review. Il est juste toutefois de faire observer que l'écrivain anglais, qui vit sur les lieux, a signalé comme toute récente l’évolution des sentiments du peuple anglais à l'endroit de l'Allemagne et la modification correspondante de la politique étrangère du Souvernement britannique.

L'opinion de M. Ewart s’applique davantage à la situation qui existait ou paraissait exister lors de son dernier voyage en Angleterre. Celle de M. Brailsford peint plus exactement l’état des esprits à la veille de la guerre.

Durant mon dernier séjour à Londres, j'ai été frappé de l’optimis me et même des sympathies à peine déguisées d’un nombre considérable d’Anglais très influents à l'endroit de l'Allemagne. Le collaborateur anonyme — mais connu et très averti — du Correspondant a fait les

mêmes constatations.

Ce qui importe davantage, c'est la concordance des vues de M. Ewart et de M. Brailsford sur la situation fr ure de l’Europe et la politique anglaise de demain.

“On dit qu’il faut écraser le militarisme aHemand”, dit l’émi-

‘ nent jurisconsulte. “Et laisser subsister le navalisme britannique? Allemagne doit être réduite à l'impuissance. Et laisser la Russie

et la France puissantes? NON; cela ne peut étre, pour deux rai-

(*) Appendice III, page 42.

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sons excellentes: (10) Une paix conciue sur cette base déshonorante ne peut être que l’umbre d’une trève; et (20), en très peu d’anrs nous pourrons fort bien désirer nous-mêmes que l'ALLEMA- GNE SOIT ASSEZ FORTE POUR NOUS PROTEGER CONTRE LA RUSSIE ou (moins probablement) contre la France.

“Nous ne sommes pas si loin des jours où la Russie était l’ennemi; où Kipling dépeignait, en vers, “l'ours aux mains d’homme”: où Chamberlain dénonçait la duplicité de la Russie et disait: “Qui soupe avec le diable doit avoir une longue cuiller”: où le même Chamberlain proposait [cont:e la Russie] la Triple Alliance de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de l’AI = ge (Annual Mogister, 1899, R: 227); où le traité anglo-japonais était conclu, dans le but d'affaiblir la Russie : 30 janvier 1902).

“Pourquoi l’Europe ne s'unirait-elle pas contre l'ennemi commun afin de le tenir en sujétion? Lisez le récit des né ociations de la paix après les défaites de Napoléon, l’histoire de la Sainte Alliance et des autres “concerts européens” — et vous aurez la réponse (you will see). L'Europe peut s'unir: elle ne restera pas unie, De nouvelles ententes, de nouveaux tassements s'pnmenis), de nouvelles amitiés [se formeront] — et la moitié de Europe souhaîttera peut-être que l'Allemagne soit forte de nouveau (half Europe may wish Germany strong again)”

“€ Doctrine d'énfer’’

Sur l’avenir et la paix future de l’Europe, M. Ewart reste pessimiste tant que subsistera, en Angleterre comme en Allemagne, le culte de la force brutale. Il cite cette parole caractéristique de l’un des apôtres missionnaires de la Navy League, Harold Wyatt, en qui M. Ewart voit le digne émule de Bernhardi, le glorificateur allemand de la guerre et de la force armée:

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“La victoire dans la guerre est la méthode par laquelle, dans l'économie de la providence de Dieu, la nation saine se superpose (supersedes) à la cation malsaine. La vérité, c’est que les armements sont de réflexe de l’âme nationale. La force immense de l'Allemagne, sur mer et sur terre, est le réflexe de conditions morales et sociales meilleures que iles nôtres.” (°)

Voilà qui sonne bien à l’unisson des invocations du Kaiser au Dieu des batailles.

H n’y a pas longtemps, je demandais à un publiciste anglais très averti: “Là cause profonde de la rivalité et des haines entre Anglais et Allemands n'est-elle pas tout simplement que vous poursuivez le même idéal: la domination du monde?” — “Of course!” répliqua-til sans hésiter; “and we hate them because they are now showing themselves stronger than we are!”

Tant que ces “doctrines de l’enfer” — c’est ainsi que M. Ewart les qualifie — domineront en Allemagne et en Angleterre, on ne peut guère espérer, selon lui, une paix durable.

“Quel uns des incidents de la guerre actuelle nous aideront à décider s’il est vrai que la puissance militaire de l’Allemagne est le réflexe de sa moralité supérieure, ou si le culte du militarisme

(° Nineteenth Century, septembre 1914.

ne crée lutôt un mépris brutal pour les règles les plus simples de la moralié la plus élémentaire.” °° ni p P

Après avoir rappelé les actes de barbarie dont les Allemands se sont rendus coupables, il termine Par cette réflexion :

d'efficacité, C'est la c chose, qui est l'ennemi, Sa destruction sera difficile. Et comme

la leçon se gravera plus profondément dans l'esprit des vaincus, le monde impartial do,

does wish us well). } a beaucoup dans la maxime du cardinal ewman: “Securus judicat orbis terrar — Le monde dans son ensemble juge bien.” La conclusion me semble, je le confesse, un peu obscure. Je crois y lire le désir que le Canada évite le péril du militarisme. Mais je ne veux pas forcer la pensée de l’auteur.

L'intérêt principal et actuel de cette étude intéressante, c’est qu’elle apporte à plusieurs des Propositions qui nous ont valu tant d’injures, le témoignage de l’une des plus hautes autorités constitutionnelles du

reste, l'opinion que j'ai émise: c’est la crainte de la puissance maritime croissante de l'Allemagne qui a poussé l’Angleterre du côté de la France. Il tombe entièrement d'accord avec M. Brailsford pour Partager la responsabilité de la guerre entre la Russie et l'Allemagne, pour écarter sans hésitation le prétexte de la violation du territoire belge comme motif réel de l'intervention de l'Angleterre, et Pour prédire à brève échéance un rapprochement de l’Angleterre et de l'Allemagne contre la Russie et peut-être contre la France,

A force d'entendre les voix les plus autorisées confirmer nos opinions et nos dires, les gens pris de frousse finiront peut-être par se guérir de leur colique. Que les sauveurs d’Empire renoncent à l’idée de me faire pendre, ou tout au moins emprisonner ou interner dans un asile d’aliénés, je n'ose l'espérer. Mais ils vont être forcés de multiplier les potences ou d'élargir les prisons, s'ils veulent châtier tous ceux qui pensent et parlent comme moi — à moins, comme le suggérait M. Hé. roux, qu'il ne soit définitivement statué qu’en ce Pays de glorieuse liberté britannique, il est criminel pour un Canadien-français de Montréal de tenir le même langage que les Anglais de Londres ou les Anglo- Canadiens d'Ottawa.

C'est peut-être cela “la justice et la liberté britanniques”, au Caa.

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