AVERTISSEMENT
La première partie de cette brochure renferme cinq articles publiés dans le Devoir, du 9 au 14 septembre, sous le titre: “Un chapitre d’histaire”.
La seconde partie contient l'analyse que j'ai faite, en trois articles parus le 28, le 29 et le 30 octobre, d’une remarquable étude publiée par le Contemporary Review, en septembre: ainsi qu’un article, en date du 31 octobre, dans lequel je signalais les répercussions au Canada de la politique préconisée ou annoncée par l'écrivain anglais.
Cetie réédition contient, dans la première partie surtout, quelques développements additionnels, inspirés soit par la connaissance de faits nouveaux ou inconnus lors de la publication des articles, ou par le désir de préciser ma pensée ou mes conclusions.
On trouvera en appendice: 10. Le texte des lettres échangées entre sir Edward Grey et M. Paul Cambon, en novembre 1912; ces lettres constituent la formule de l'Entente Cordiale, telle qu’elle existait au moment de la guerre; 20. de copieux extraits du compte rendu des débats du parlement impérial, en 1867; ces textes indiquent la pensée des hommes d'Etat britanniques sur les obligations assumées par la Grande- Bretagne à l'égard de la Belgique et du Luxembourg, et particulièrement l'opinion de lord Derby et de lord Clarendon, invoquée par sir Edward Grey dans l’un de ses entretiens avec M. Cambon: 30. toute la première partie d'un article sur “l’état d'esprit et la situation en Angleterre”, signé #***# et paru dans le Correspondant du 25 août 1914; des renseignements puisés à bonne source m'autorisent à dire que l’auteur de cet article est un ancien ministre des Affaires étrangères, en France; 40. l'analyse de l'opinion de M. John S. Ewart sur les causes de la guerre et ses suites probables.
Ces pièces établissent que les opinions que j'ai émises dans le Devoir sont partagées par un écrivain anglais apparemment fort averti, par un homme d'Etat français des plus autorisés, et par un jurisconsulte anglo-canadien de premier ordre, peut-être la plus haute autorité du pays en matière de droit constitutionnel et d'histoire politique. Elles prouvent également qu'en Angleterre et en France, on n'hésite pas à parler ouvertement de matières qu'ici l’on voudrait soustraire à la discussion publique; et qu’on trouve non seulement tolérable mais utile et même nécessaire d'en parler maintenant.
Je ne me cache pas les lacunes et les défauts d’un travail hâtif, forcément soumis aux exigences du labeur ingrat et pressant d’une publication quotidienne. Mais je crois pouvoir dire sans exagération que cette étude et les pièces justificatives qui l'appuient constituent le seul
effort sérieux tenté au Canada pour éclairer l'opinion publique sur les causes réelles du conflit européen, sur la politique passée et future de la
Grande-Bretagne et sur les répercussions inévitables que celte politique aura au Canada.
Les droits et les obligations des Canadiens-français sont égaux et identiques à ceux des Canadiens d'origine britannique. Du moins, c’est la théorie. En pratique, il faut l'avouer, beaucoup semblent croire que les Franco-Canadiens ont double obligation et demi-droit.
Quels que soient le mode et l'importance de la participation du Canada à la lutte des Alliés, le Canada ne doit agir que comme entité nationale. Ses gouvernants n'auraient jamais dû l'oublier. Ils avaient aussi le devoir impérieux de s'inspirer, dans la détermination des mesures à prendre, du seul souci des intérêts généraux et supérieurs du Canada.
Même dans leurs relations avec la métropole, ils ne doivent pas perdre de vue que leur premier devoir est de veiller aux intérêts du Canada, comme celui des ministres et du parlement britanniques est de veiller aux intérêts du Royaume-Uni. * orsqu'il y a conflit entre ces deux
Possessions directes.
Il ne peut y avoir d'entente durable et féconde entre la Grande-Bretagne et le Canada si les hommes d'Etat canadiens n'ont constamment à l'esprit cette pensée et ce souci. C'était la pensée maîtresse et le souci principal des Pères de la Confédération et des hommes d'Etat qui avaient trouvé le secret de consolider le lien colonial par l'accroissement des libertés nationales; c'était la politique de Macdonald, de Cartier, de Brown, de Campbell, de Blakc. Je l'ai démontré maintes fois; j'aurai bientôt l’occasion de le prouver plus clairement encore.
C'est afin de rappeler ces saines traditions et les vérilés essentielles el permanentes qui s’en dégagent que je me suis appliqué à faire ressortir cette vérité patente: le seul souci des intérêts brilanniques constitue le facteur déterminant, l'inspiration unique de la politique de la Grande-
Bretagne — de sa politique coloniale comme de sa politique internationale.
Au fond, c'est la politique de tous les peuples, de tous les gouvernements. La France s'est alliée à la Russie, parce qu'elle avait un intérét vital à faire contrepoids à la Triple Alliance. L'Italie s'est détachée de la Triple Alliance parce qu’elle a intérét à s'emparer du Trientin, à étendre son emprise sur l'Adriatique, à fortifier ses conquêtes nouvelles sur le Turc en s'appuyant sur les nations qui, après avoir pendant un demi-siècle tenu debout l’homme malade, ont aujourd'hui intérêt à le laisser mourir.
Grâce à son isolement insulaire, à ses fortes traditions qui ont résisté jusqu'ici à l’action délétère du parlementarisme, grâce surtout à l'admirable esprit public de ses classes dirigeantes, l'Angleterre a pratiqué cette politique de l’égotisme national avec plus de vigueur et de succès que toute autre nation.
C’est pourquoi j'écrivais, le 8 septembre, avant de commencer la publication de ces articles:
“Notre patriotisme bruyant, enfantin et, somme toute, peu producteur d'action, y gagnerait beaucoup à profiter de l'exemple de magnifique “égoïisme” que lui — toute l’histoire de la politique anglaise, dont nos loyalistes parlent tant mais qu’ils semblent si peu comprendre.”
Cette politique vraiment nationale, nul ne l'a énoncée avec plus de franchise et pratiquée avec plus d'ampleur et de succès que l’homme d'Etat supérieur qui dirige depuis quelques années les relations étrangères de la Grande-Bretagne.
Fidèle à la vraie tradition anglaise, sir Edward Grey a fait sortir son pays de “l'isolement splendide” et fallacieux où l'avaient entraîné les Little Englanders et les ultra-jingos. D'autre part, il a évité le péril où l'auraient conduit les impérialistes mili‘ants et mililaristes, le piège des alliances précises et encombrantes.
Il ne s’est jamais lié les mains. Il n’a conclu que des ententes condi. tionnelles. Il s'est rapproché de la Russie sans rompre avec le Japon: il a fait l'entente cordiale avec la France tout en poursuivant le rapprochement vers l'Allemagne. Encore aujourd'hui, alors que les circonstances, plus fortes que sa volonté, le forcent à rompre avec l'Allemagne, il ne néglige aucun soin pour rétablir les ponts, dès la guerre finie.
I m'a paru d’un puissant intérêt d’actuulité et de permanence de fixer un instant l'attention du peuple canadien sur la manoeuvre habile et surtout ferme et tenace de cet homme d'Etat remarquable, durant le prologue de la tragédie européenne.
Cette simple et loyale tentative de jeter un peu de lumière dans le chaos des insanités qui se débitent au Canada sur les causes de la guerre et les motifs de l'intervention de l'Angleterre, m'a valu une bordée d'’injures, de menaces, de dénonciations, et aussi quelques observations moins affolées.
Aucune de ces explosions de préjugés, de ces expressions d'opinion a’a revêtu le caractère d’une vraie critique. Elles peuvent toutes se ramener à trois catégories: “Calomnies, insultes à la mère-patrie!” —
“Ce n'est pas le temps de — “Vos conclusions répondent pas à votre prologue et à votre démonstration.”
La grotesque accusation de “déloyalisme”, de calomnie, d'insulte à la mère-patrie, se réfute par la seule lecture de ces Pages. Elle ne mérite Pas qu'on s'y arrête Un instant.
A la deuxième Proposition, fort Puérile, j'ai au cours de ces articles. Les nent de mieux en mieux c ler, comme on en parle en
parler de ces choses-1à,”
suffisamment répondu hommes sérieux et intelligents compren-
c’est le temps d'en par- France, en Angleterre et Dartout,
Parce que c'est la seule qui se rapée et qu’elle m'a été exprimée Par quelques Personnes de bon sens.
Dès le 8 septembre, en annonçant la publication de cette étude, j'écrivais :
“Je leur recommande tout particulièrement la lecture attentive du livre b'anc publié par le gouvernement impéer ; ee justification de l'intervention de l’Angleterre dans la guerre actuelle,
“Is y perdront peut-être quelques illusions. Ils seront bien forcés de constater qu'aux yeux de sir Edward Grey et de ses col- France ct la protection de la Bel ique sont restés, junqr'eu dernier jour, des cons ment su
[aux gens sincères]
Dans mon quatrième article, consacré à l'étude du livre blanc et
après avoir résumé les Conversalions de sir Edward Grey et du Prince Lichnowsky, j'ajoutais :
“Je me suis abstenu jusqu'ici de toute expression d'opinion sur le rôle et les agissements des hommes dont se reproduit les paroles. Mais ici, au risque de scandaliser une fois de plus les faux patriotes, je me risque à dire toute mon admiration Pour l’homme d'Etat courageux, inlassable, dont toute l’action n’es spirée que par ce seul mobile: l'intérêt de son pays.”
Enfin, le 14 septembre, je concluais mon étude par ces paroles :
“Les hommes de bonne foi qui ont lu ces passion, dans l'esprit qui les a dictées
1 s principales, même s’il s’est trom é dans
son diagnostic de la situation, n’en éPparait que plus grand. Lors e la que es Balkans, il avait réussi à ‘empêcher l'incendie de s'étendre sur toute l'Europe. Cette fois, les événements et la rivalité s nations ont été plus forts que lui, mais la trace de ses efforts n’en reste pas moins , rofonde et remarquable. Dans les deux cas, fidèle à la grande tradition britannique, il a éte avant et par-dessus là la leçon que je voulais tirer de
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“Il me parait que le Canada ne saurait mieux démontrer son “loyalisme” qu'en s’ nspirant des exemples de la grande nation à qui il a emprunté ses institutions politiques.”
Il me semble que cette conclusion, loin de contredire l'opinion ezprimée au début, la confirme singulièrement.
“Mais, m'objectait un brave homme, ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir Prouvé que la politique de l'Angleterre, celle de sir Edward Grey en particulier, est intéressée, cupide et égoïste, vous vou-
lez que nous l'admirions et que nous l'imitions!” Cette objection est intéressante Parce qu'elle démontre jusqu'à quel
Le premier devoir d'un homme d'Etat, c’est de bien gouverner son Pays, de défendre et de Promouvoir les intérêts de son Pays envers et contre tous, et d'apporter dans ses relations avec les pays étrangers toute la prudence et la loyauté nécessaires pour servir les intérêts de SOn pays sans violer les règles de la probité et de la morale publique.
J'écarte la question de bon gouvernement intérieur, qui n’est pas en cause. Dans l’ordre des relations extérieures, j'admire profondément
Le devoir national de sir Edward Grey n'était pas de sauvegarder les intérêts de la France ou de la Belgique et de veiller au salut de la Russie, mais de défendre et de promouvoir les intérêts de l'Angleterre. Ce devoir, il a fait des efforts surhumains pour l'accomplir à tout prix; et en poursuivant son objet patriotique il n’a pas manqué un seul instant aux règles de la plus stricte loyauté. Aux uns ef aux autres, aux demi-alliés comme à l'ennemi possible, il a tenu constamment le même langage: Je ne m'engage à rien; je ne promets ni la paix ni la guerre: notre action ou notre inaction sera déterminée par l'intérêt de la Grande-Bretagne.
Ce qui fait la force et la grandeur de cette politique profondément nationale, c’est que l'Angleterre la pratique avec un remarquable esprit de suite, une persévérance inlassable et, je le répète et j'y insiste, avec
même, les rapprochements et les ententes se modifient, mais l'inspiration supréme et le but ultime ne varient Pas: c’est avant, après et pardessus tout, l'intérêt de l’Angleterre.
Que l’on compare l'attitude et le langage des hommes d'Etat de 1867 el ceux des gouvernants de 1914. En 1867, la politique anglaise est
se protéger contre le Teuton. En 1914, la politique anglaise est antiallemande et apparemment Profrancrise; elle redoute la croissance de
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la flotte germanique, l'extension des frontières maritimes de l'Allemagne. Et cependant, dans les deux cas, l'inspiration et le langage restent les mêmes. En 1867, lord Stanley dit: Nous n'interviendrons pas au Luxembourg parce que les intérêts britanniques ne nous le commandent Pas. En 1914, sir Edward Grey dit: Nous ne soutiendrons la France et la Belgique que si les intérêts britanniques nous y appellent; nous ne combattrons l'Allemagne que si les intérêts britanniques nous y contraignent.
D'aucuns appellent cela de l'égoïisme. Je l'appelle du vrai et du bon patriotisme. En tout cas ce n'est ni de “l'hypocrisie”, ni de la “perfidie”.
Naturellement, le ne ressens pas la même admiration Dour les actes abominables de tyrannie perpétrés par l'Angleterre contre des nations
multiples conquêtes faites au nom de la “civilisation supérieure”: ni pour les protestations de désintéressement et d'abnégation de certains protagonistes de l'impérialisme anglais. Ça, c'est de l'hypocrisie. Mais l'Angleterre n'a pas le monopole de ces crimes. Quelle grande nation
ment, a encore à se faire pardonner les effroyables ravages et les Spoliations innombrables perpétrés, il y a un siècle à peine, par Napoléon. * Ok %
“Mais, m'objecte-t-on parfois, si vous admirez tant la haute politique anglaise, comment se fait-il que vous la combattez toujours?”
D'abord, je ne combats pas toujours la politique anglaise. Je la combats quand je la crois contraire aux intérêts de mon Days; mais ce que je combats toujours, c’est l’idée d'assujettir la politique du Canada à celle de l'Angleterre.
Ce que je hais, c'est le colonialisme abject qui fait de nous les serviteurs de l'Angleterre, c’est l'impérialisme arrogant et dominateur qui tend à nous lier aux intérêts de l'Angleterre sans égard à nos propres intérêts.
Précisément parce que j'admire profondément la haute politique anglaise, non pas d’un culte aveugle mais d'une admiration que je crois clairvoyante, je voudrais voir mon pays devenir l'émule de l'Angleterre et non son satellite ou son esclave. Je voudrais voir les hommes d'Etat de mon pays imiter l'exemple des ho..:imes d'Etat britanniques, unir li. brement les intérêts du Canada à ceux de l'Angleterre quand ces intérêls sont identiques, opposer courageusement les intérêts du Canada à ceux de l'Angleterre, quand ces intérêts sont contraires, les séparer quand ils sont divergents.
C'était la politique de sir John Macdonald; et c'était la bonne.
On l'appelle aujourd’hui “déloyalisme”, “trahison”; on l'appelait ‘ autrefois “patriotisme”; et on l'appellera de même encore, quand les
Canadiens seront guéris, qui de l’anémie coloniale, qui de la fièvre chau-
de de l'impérialisme.
Henri BOURASSA.