DE LA RIVIÈRE-ROUGE
Des écoles existaient au Nord-Ouest depuis cinquante ans, lorsqu’en 1868 le terrible fléau des sauterelles vint éprouver cruellement le pays. L’épreuve n’était pas nouvelle ; dès 1818, la colonie en avait été affligée au point qu’une partie notable de sa population avait dû se réfugier à Pembina pour y vivre de la chasse. Cette migration vers la frontière Américaine donna naissance à la deuxième maison d’éducation. M. Dumoulin suivit les chasseurs et établit en faveur de leurs enfants, une école qui ouvrit ses portes à une soixantaine d’entre eux ; M. Edge fut leur précepteur.
En 1818, la destruction des moissons fut compensée par la chasse dans les prairies. En 1868, au contraire, pendant que des myriades de locustes dévastaient les champs de la Rivière-Rouge, les bisons s’en éloignaient tellement que les chasseurs ne purent pas les atteindre et durent rentrer dans leurs foyers, absolument sans provisions.
Les deux sources alimentaires les plus abondantes étaient donc taries en même temps et cela, sans aucun des signes avant-coureurs qui auraient permis de se prémunir contre ce double désastre ; aussi le pays eut à subir une famine telle qu’il n’en avait jamais éprouvée.
En 1818, les ravages des sauterelles furent l’occasion de l’ouverture de
de la deuxième école ; en 1868, le même fléau ne fut pas étranger à quelques-uns des incidents qui ont amené ce que j’appelle la deuxième phase
de l’histoire de nos établissements scolaires. Pas de pain, pas de viande, le peuple eut faim ; la faim est une mauvaise conseillère, aussi la disette de 1868-69 fut suivie des troubles de 1869-70. Je n’ai pas l’intention de faire ici l’histoire de ces troubles, mais il me faut y faire allusion pour montrer la phase nouvelle dans laquelle ils ont conduit nos écoles. Pour arriver à ce but, je veux établir les trois points suivants :
Premièrement. La défiance a été la cause principale des troubles de
la Rivière- Rouge.
Deuxièmement. Les assurances données par les Autorités Impériales et Fédérales ont contribué à apaiser les difficultés.
Troisièmement. Des négociations amicales, pendant lesquelles les écoles ne furent 'point oubliées, ont inspiré et fait accepter l’Acte de Manitoba ; ces garanties offrant une solution avantageuse.
lo. — La Défiance Cause les Troubles de la
Rivière-Rouge
Une partie de la population d Assiniboia s’est défiée du Canada, au point de refuser tout d'abord d’accepter l’union projetée. Pourquoi ces défiances et ces craintes ? Ce qui se passe aujourd’hui est la réponse à cette question. Les vexations que l’on fait subir actuellement aux catholiques de Manitoba et du Nord-Ouest ont été prévues et suffisent amplement pour démontrer que les appréhensions, que l’on a nourries dans le temps, n’étaient pas chimériques. Ce qui arrive, après vingt ans d’union avec le Canada et malgré toutes les garanties données si solennellement, prouve clairement que les inquiétudes éprouvées avant le transfert avaient leur raison d’être. Il y a dans les groupes divers, comme dans les individus, un instinct de conservation qui inspire une perspicacité qui échappe aux plus clairvoyants, quand ces derniers ne courent pas les mêmes dangers. Que l’on ne s’étonne pas si je dis que l’injustice que nous subissons aujourd’hui a été prévue. — Je suis dans le pays depuis quarante huit ans, je puis donc parler avec connaissance de cause. J’y étais depuis douze ans, lorsqu’en 1857, je dus passer l’été dans Je Canada- Uni, pour surveiller l’impression de livres en langues sauvages ; pour ma part, c’est alors que commencèrent les craintes et les inquiétudes dont je parle.
Je suis Canadien jusque dans les fibres les plus intimes de mon être Pour Dieu seul, j’ai pu consentir à rompre les liens extérieurs qui m’attachaient au sol natal. Eloigné de la patrie, mon cœur ne s’en est jamais séparé ; aussi, avec quel enthousiasme j’accueillis la nouvelle que, peutêtre un jour, mon pays adoptif serait réuni à celui qui m’a donné naissance. J’avais voué toute mon existence, toute ma vie au Nord-Ouest. Un sacrifice que Dieu avait récompensé au-delà de mes espérances, avait, dès le début de ma carrière de missionnaire, dressé devant moi une barrière infranchissable, Je ne pouvais pas retourner en Canada, aussi quelle délicieuse émotion j’éprouvai en pensant que le Canada, lui, viendrait jusqu’à nous et me rendrait la patrie. Mon imagination caressait affectueusement cet espoir, lorsque les devoirs de ma charge m’appelèrent dans le Canada-Uni en 1857. Quelle ne fut pas ma surprise de constater les dispositions, nourries dans une partie de ce Canada, contre la moitié
de sa propre population? C’était au temps où l’on agitait si violemment la question des écoles séparées, l’usage de la langue française, les droits de la sainte Eglise. Que les violentes polémiques d’alors me firent mal au cœur! Moi qui n’avais jamais su qu’aimer et avoir confiance, je compris comme il est pénible de se trouver l’objet de la haine et d’accusations perfides! Moi, qui m’étais tant appliqué à étudier les dialectes des sauvages, je sentis vivement l’injustice de ceux qui voulaient proscrire de mon pays ma langue maternelle; cette langue qui, de tous les idiomes des peuples civilisés, a été la première à retentir sur les bords de notre Saint-Laurent et à livrer ses accents harmonieux aux échos de nos grands lacs. Moi, qui
m’étais donné tant de mal pour instruire les petits enfants des bois, je trouvai bien odieuse la conduite de ceux qui ne veulent pas que l’on rompe le pain de l’enseignement chrétien aux enfants civilisés qui sont à l’école. Les douces illusions, éprouvées en pensant à notre union avec le Canada, se dissipèrent en partie, parce que j’entrevis, pour notre population du Nord-Ouest, des dangers auxquels je n’avais jamais songé. Je retournai à Saint- Boniface le malaise au cœur.
Lorsqu’en 1858, Monsieur Dawson m’écrivit pour avoir des informations sur nos maisons ; je lui répondis par une lettre qui a été publiée avec son rapport officiel et dans laquelle se trouvent les phrases suivantes :
“ Pour mon compte, une idée me préoccupe au milieu de cette agitation, de tout ce “ mouvement qui se fait, par rapport à la Rivière-Rouge. Comme vous me le dites, le “ pays est ouvert, l’émigration va s'y porter. C’est sans doute pour moi une pensée bien
“ agréable . de voir mon pays adoptif à la veille de jouir des avantages qu’on veut
“ bien lui procurer ; et pourtant à la vue de toutes ces dispositions, j’éprouve comme un “ sentiment de peine, car il me semble qu’en gagnant beaucoup, nous perdons peut-être
“ aussi beaucoup . , je crains que d’ici à longtemps nous ne nous trouvions pas
mieux. - f
Les communications, en devenant plus faciles, ne diminuèrent pas les craintes ni les appréhensions, elles les généralisèrent au contraire. C’est en constatant cet état des esprits que je crus pouvoir écrire en 1868,1a réflexion suivante, qui se lit à la page 46 de mon opuscule, intitulé : “ Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique. ” :
“ Dans la colonie elle-même, il règne une certaine agitation et inquiétude au sujet de “ son avenir. Les uns, en très petit nombre, qui espèrent gagner par un changement
“quelconque, le demandent à grands cris . ; le plus grand nombre, la majorité,
“ redoute ce changement. Plusieurs ont bien raison ; le pays pourra gagner à ces modifi- “ cations ; il acquerra sans doute bien des avantages qui lui manquent, mais la population “ actuelle perdra certainement. Comme nous aimons plus le peuple que la terre qu’il “ occupe, que nous préférons le bonheur du premier à la splendeur de l’autre, nous en ‘‘ sommes à répéter ce que nous avons déjà dit : que nous redoutons beaucoup pour notre population quelques-uns des changements qu’on lui promet.”
Les craintes étaient devenues d’autant plus vives que l’établissement
de la confédération rendait plus probable et plus prochaine l’absorbtion du Nord-Ouest par la nouvelle Puissance. C’est au milieu de cette agitation des esprits, que notre population fut éprouvée par le terrible fléau des sauterelles, fléau rendu encore plus désastreux par l’éloignement subit et complet du bison.
Le moment était favorable pour le Canada ; malheureusement ce qui se fit alors, au lieu de dissiper les craintes et de concilier les esprits, ne fit qu’augmenter le malaise. Sous prétexte de soulager la misère, on envoya d’Ottawa des hommes qui devaient continuer les travaux du chemin projeté entre le Fort Garry et le Lac des Bois. Pourquoi faut-il le dire ? Ces employés publics furent tellement indiscrets, (pour ne pas me servir d’un autre mot) qu’ils augmentèrent les défiances, au point de rendre odieux les mots Canada et Canadiens.
Pendant que des serviteurs du Gouvernement Canadien surexcitaient les défiances du peuple de la Rivière-Rouge, deux Honorables Membres du même Gouvernement négociaient à Londres l’acquisition du pays. Les négociations se terminèrent à la satisfaction des négociateurs ; mais aussi, au grand mécontentement des Colons d’Assiniboia qui ne furent même pas mentionnés dans ces négociations. Un peu plus tard, Lord Grandville pensa à cette omission et aux dangers qu’elle entraînait ; c’est pourquoi, dans sa dépêche à Sir John Young, il écrivit, en date du 10 Avril 1869 :
“Je suis certain que les anciens habitants du pays seront traités avec tant de “ prévoyance et de considération, qu'ils seront prémunis contre les dangers du cliange- “ ment qui se prépare et qu’ils seront satisfaits de l’intérêt amical, avec lequel leurs “ nouveaux gouverneurs s’intéresseront à leur bien-être.”
Le rapport des Honorables Commissaires Canadiens fut placé devant le Parlement Fédéral en Mai, 1869 ; il fut accepté et le Parlement passa une loi qu’il intitula : “ Acte concernant le Gouvernement Provisoire de “ la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest, après leur union avec le Canada.” On continua à oublier les " anciens habitants du pays’ qui eux ressentaient de plus en plus cet oubli. Non content de législater, Ottawa voulut agir. Lord Granville avait dit au Gouverneur-Général :
“Je suis convaincu que votre gouvernement n’oubliera pas l’attention qu’il faut “ donner à ceux qui peuvent être exposés bientôt à des dangers nouveaux et qui, par “ suite des établissements, seront dépossédés de terres, qu’ils ont l’babitude de regarder “ comme leurs et qui seront réduits par là à des limites qu’ils trouveront trop étroites.”
Au lieu de suivre une direction si sage, le Gouvernement Canadien fit tout le contraire. Le 10 Juillet, 1869, on donna ordre au Colonel Dennis de se rendre immédiatement à la Rivière-Rouge et on ajoutait :
“ Vous procéderez à la Pointe de Chênes et dans le voisinage de la Rivière-Rouge, “ aux opérations d’arpentage qui vous paraîtront nécessaires.”
C’en fut trop ; quand le Colonel Dennis voulut procéder à cet arpentage, il trouva de la résistance. Il fit connaître à ses Supérieurs la résistance qu’il rencontrait et les défiances que ses procédés excitaient parce que, ajouta-t'il :
“ Ils regardent comme prématurée l’action du Gouvernement, qui procède à l’arpen- “ tage. ”
Le 29 Septembre, un Gouverneur fut nommé, le personnel de son administration lui fut adjoint ; le Gouvernement Provisoire de la Terre de Rupert était organisé à Ottawa. Les Métis, en recevant cette nouvelle, formèrent eux aussi un Gouvernement Provisoire et nommèrent un Président et un Secrétaire.
Les journaux de la Capitale ayant eu l’imprudence de publier que les Autorités Fédérales avaient expédié à la Rivière-Rouge 350 carabines et 30,000 cartouches, l’irritation succéda à la défiance, les alarmes à la crainte. La population d’une partie de la colonie, se croyant menacée» recourut aux armes et garda cette attitude hostile jusqu’à ce que la confiance fût rétablie.
2o. — Les Assurances Données par les Autorités Impériales et Fédérales Préparèrent la Pacification.
La situation était devenue alarmante à la Rivière-Rouge ; on s’en préoccupa en Hauts Lieux. En étudiant et examinant cette situation, on reconnut les causes de la défiance et de l’irritation et l’on songea aux moyens à prendre pour enrayer le mal, et prévenir ses plus redoutables conséquences, qui n’auraient pas été autres que la guerre civile et l’invasion du pays par des bandes hostiles aux intérêts de la Couronne.
Les Gouvernements d’Angleterre et du Canada combinèrent leurs efforts et leur action vers un même but ; soucieux, comme le disait Lord Granville :
“ d’épuiser tous les moyens d’explication et de conciliation avant de recourir à la “ force.”
Les moyens employés furent d’abord la reconnaissance des fautes commises et des responsabilités qui en étaient les suites : puis on demanda les bons offices de personnes qui jouissaient de la considération de ceux dont il fallait gagner la confiance : enfin, on crut devoir donner des assurances, afin de dissiper les craintes qui avaient causé tant de mal.