‹ Une page perdue de H. de BalzacChapitre 14 sur 17 · PAR FRANCIS GIRAULT · texte numérisé non relu

PAR FRANCIS GIRAULT

Voulez-vous juger à fond l'état de la littérature dun peuple? Consultez les principes théologiques et philosophiques qu'il admet. Nous l'avons déjà dit : jusqu'à l'apparition de Luther, qui révolutionna les idéesreligieuses en Allemagne au seizième siècle, la littérature ne raisonna pas, ne discuta pas; à quelques rares exceptions près, la httérature se composa de deux éléments, le cœur et l'imagination ; elle se fit poétique, imagée, fantastique, et dans son plus large essor, elle resta toujours calme et sans colère, sans attaque préméditée contre la religion et la société, parce que le dogme chrétien, dont

elle dérivait, était défini, reçu, inébranlable. Une révolution parallèle s'opéra en France par le dixhuitième siècle et son œuvre gigantesque, l^Enrj/c^o^^die.Toutesles productions de Tesprit, le roman, en particulier, fuient marquées au coin de l'analyse et du raisonnement sophistique. L'écrivain, après avoir nié, implicitement au moins, tout pouvoir religieux et social, se mit à la place du pouvoir qui s'en allait, et se constitua de lui-même, sans mission autre que son évidence personnelle, apôtre de la vérité. Les doctrines desséchantes de la raison exclusive, de l'expétHmentation Baconienne exagérée, passèrent de la science dans le domaine de l'art et de la littérature ; le roman de Diderot, la Religieuse^ devint, avec les Contes de Voltaire, comme le catéchisme des conceptions de ce genre. Là fut déposé le germe de ce duel, de cette guerre à mort contre l'ordre de foi traditionnel, contre les croyances naïvement et historiquement adoptées ; de là date l'ère nouvelle du roman qui appartient à V école des faits, et dont M. de Balzac est le plus fécond représentant au dix-neuvième siècle.

La science actuelle, historique, sociale, ])hysiologique, naturelle, physico-mathématique et d'ap-

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plicalion, a acquis de nos jours d'immenses développements; par le moyen de la vapeur, l'homme est maître de l'Océan ; par les chemins de fer et les ballons, il s'empare des airs et rapproche les distances; par la physique, la chimie et la médecine, il comprend les principes, l'harmonie et la lutte des éléments, il les décompose, il détermine les sources de la vie, il en révèle et dirige les forces, il en prolonge la durée; par les mathématiques transcendantes et l'industrie, il mesure, comme avec un compas, le monde visible, et il le fait servir à son usage; par le magnétisme et le somnambulisme, ces grands phénomènes jusqu'ici inexpliqués, il rêve une puissance nouvelle, qui, nous le croyons, renfermée dans de certaines limites, ne lui fera pas défaut ; en un mot, il est bien, aujourd'hui, plus qu'à aucune autre époque, le souverain incontesté de cet univers.

Mais, par un effet impérieux de sa nature, qui tend sans cesse au perfectionnement et qui le pousse en avant à la recherche du nouveau, de l'inconnu, fier des notions qu'il possède sur tout ce qui l'entoure, il se précipite, en conquérant fasciné par la victoire, dans les mystères de l'âme; il

ose en fouiller les facultés les plus intimes, les plus insondables à l'œil de sa simple raison, et ne s'apercevant pas que le flambeau d'une révélation particulière lui manque, il vagabonde dans la nuit, et, de secousse en secousse, il tombe dans des erreurs systématiques, dont les résultats sont désastreux.

Par M. de Balzac, V école des faits, étudiée dans le roman, en est arrivée là.

La science expérimentale, la médecine, par exemple, peut, dans notre temps, afficher un orgueil qui repose sur des preuves palpables ; elle peut se targuer de la connaissance approfondie de l'organisation humaine ; elle calcule avec précision le nombre de muscles, de veines, de nerfs, de filaments ténus et presque invisibles, qui composent le corps ; au besoin, elle les classe et les analyse avec justesse et sagacité ; en étendant un cadavre sur une dalle froide, elle peut fort pertinemment expliquer d'où est venue la cessation du principe vital, du moins dans les conditions d'une maladie ordinaire ; mais un cadavre que la vie a quitté n'est plus un homme, et, de même que la médecine entre dans une voie fausse en concluant à la négation

de rame sur l'inspection d'un cadavre, parce que la pensée qui l'animait n a laissé aucune trace dans la matière qui forme le cervelet, de même aussi, et à plus forte raison, la théorie de Vécole des faits, dans le roman, est abusive et infiniment dangereuse en enseignant, lorsqu'il lui est impossible de déterminer l'emploi des facultés libres de l'àme, l'exercice fatal de ces facultés dans des circonstances données.

Tel est le vice radical de toutes les œuvres de M. de Balzac, qui ont pour but, sous l'écorce apparente des faits, d'introniser une vaste idée philosophique, embrassant notre société toute entière, idée qui tend à matérialiser l'àme, en proclamant l'absolutisme des sens et en assujettissant la volonté, le libre arbitre, à l'entraînement irrésistible des appétits charnels.

L'homme, ainsi matérialisé dans les sentiments et les instincts, n'est plus, d'après M. de Balzac, qu'un violon bien ordonné dont les cordes résonnent forcément sous le doigt qui les touche, et parcourent une échelle de sons arrangés d'avance.

Qu'on veuille bien ne point se méprendre sur la franchise toute nue de nos paroles ; nous recon-

naissons, i)lus que personne, la puissance de cet écrivain : nous savons les ressources intarissables de son imagination, et le don d'observation qu'il possède au degré le plus éminent.

On ne peut, sans la plus flagrante injustice, comparer M. de Balzac à cette pâle multitude de romanciers à vue courte, qui se cloîtrent dans l'enceinte d'un fait isolé, lui assignent un commencement, un milieu et une fin, et qui, après avoir esquissé la physiologie d'une alcôve, d'un boudoir, d'un habillement historique, après avoir chargé une intrigue d'amour de quelques incidents vulgaires et imprévus, sans passion, sans art et sans style, se posent en Walter Scott improvisés, en Chateaubriand méconnus, et s'irritent de ne pas voir le public leur jeter des couronnes.

M. de Balzac est, sans conteste, un des écrivains les plus originaux et les plus riches de notre époque, parla science, par la pensée et par le style. Sous ce triple rapport, il est le premier des romanciers. En môme temps que chacune de ses œuvres est logique et saisissable à une réflexion sérieuse, tout se tient et se relie dans le système monumental qu'il déveloiJi)e jour ])ar jour parla voie du ro-

man , système dont le cercle renferme les types principaux du dix-neuvième siècle, avec leurs qualités, leurs vices, leurs travers. Personne, mieux que lui, depuis Molière, n'a mis en relief un caractère, ne Ta étudié sous tous ses aspects avec un tact d'observation plus fin et plus heureux, n'en a fait jaillir la passion avec un sentiment plus profond et plus \Tai. Et remarquez que les héros de M. de Balzac ne vivent et n'agissent pas seulement dans quelques pages d'une œuvre distincte, décousue, pour disparaître ensuite sans laisser de trace et de souvenir, comme dans le reste des romans, mais qu'ils mêlent et confondent leurs actes ; ils se retrouvent et rayonnent au milieu du monde fictif de toutes ses conceptions, sans embarras, sans confusion, d'après la donnée primitive de leur caractère une fois dessiné. Les livres de ce romancier sont comme un panorama, un immense tableau de mœurs, où, depuis rhumble mansarde delà grisette et le comptoir de chêne de l'épicier jusqu'aux salons splendides de la duchesse, et au château moyen-âge du grand seigneur, rien n'est oublié.

Pourquoi faut-il que cette forte intelligence, que cette belle organisation littéraire s'exerce si sou-

veiil en dehors de la vérité humaine, el cherche à consolider un système déplorable d'erreurs, qui annihile dans l'homme, cet être éminemment volitif, la dose de liberté qui lui est départie, et, la plupart du temps, comprime sous l'effort de la passion, de l'organisation, ses facultés actives ?

Dans iHi prochain article, nous essaierons d'appuyer de preuves convaincantes l'assertion que nous avons avancée ici, comme aussi nous nous proposons d'examiner quelle est la science qui distingue M. de Balzac parmi ses confrères du roman, et quels sont les défauts et les qualités inhérents à son style.

Depuis Molière, avons-nous dit, aucun écrivain ne plongea >iussi avant dans le cœur humain, pour en extraire la passion et la faire scintiller au regard, que M. de Balzac. Mais Molière l'emporte ici sur l'auteur d'Eugénie Grandet , par le génie et par la vérité des caractères. Expliquons-nous. La science scénique a des conditions autres que celles du roman; si celui-ci s'adresse au cœur, à l'imagi-

nation, à l'esprit même, avant et par-dessus tout, il parle à la raison, à l'intelligence, particulièrement lorsqu'il pose (les principes sérieux et philosophiques, comme les établit et les développe M. de Balzac dans le cours de ses œuvres.

Ainsi, le roman considéré au point de vue de l'idée, de l'enseignement moral, ne doit pas seulement appuyer avec prédilection sur les travers, sur les ridicules d'un caractère une fois tracé; il ne doit pas seulement se contenter de provoquer le rire, de soulever l'horreur, l'indignation ou la pitié, par Fesquisse d'un type grotesque, féroce ou malheureux; il lui faut encore, après avoir mis en scène une passion vivante, incarnée, après en avoir éclairé le fond par la lumière des faits, expliquer logiquement la lutte du devoir et de la passion aveugle, l'entraînement au mal qui, dans une circonstance amenée, triomphe de la liberté humaine et l'abolit. Le livre est fait pour une intelligence isolée, calme et méditative ; le théâtre, pour un auditoire qui bruit et s'exalte. Ici la passion n'a pas besoin d'être régulière et suivie ; pour arriver à remuer les cœurs, elle doit passer par le miroir des yeux ; les écjats de sa voix, les gestes brusques

et saccadés la servent en l'exagérant : en un mot, le théâtre, c'est la passion qui agit et déclame ; le livre, le roman, c'est la passion écrite et raisonnée.

Or, M. de Balzac, nous le répétons, est à la tête des romanciers modernes, pour la peinture vive et sentie des personnages qu'il invente ; c'est l'écrivain le plus complet et le plus détaillé dans les nuances d'un caractère, l'analyseur le plus subtil des sensations et des instincts ; il ressemble à ces artistes patients qui veulent atteindre la perfection dans les lignes et les traits les plus imperceptibles, les moins accusés, et dont les ouvrages, étudiés à la loupe, arrivent à un fini minutieux. Mais la science des détails, si rare aujourd'hui dans le roman, n'est pas tout l'art, et même un grave et légitime reproche a été adressé à M. de Balzac à ce sujet.

La longueur des développements, les amplifications accessoires, les dissertations à perte de vue, qui tendent à jeter du jour autour d'une idée, souvent l'alTadissent, l'embarrassent et la noient : l'esprit tendu du lecteur se fatigue, et TelTet qu'on veut produire devient beaucoup moins saisissant,

Ainsi, ce qui, dans les arts plastiques, en peinture, par exemple, est une qualité exquise, en littérature se trouve être un défaut.

M. de Balzac, après tout, et nous le savons trop, obéit aux fatales exigences de son temps, à la position mauvaise des écrivains, qui, presque tous, valent mieux que leurs livres, et qui en augmentent le nombre dans un but pécuniaire, au grand détriment de l'art et de leur talent.

Mais si M. de Balzac pèche ordinairement par la multiplicité et la complication trop étendue des événements, par la couleur outrée du pittoresque et l'abus du descriptif, ces défauts sont du ressort de la critique purement littéraire, et nous les oublions aujourd'hui, pour aborder le système de cet écrivain et démontrer, comme nous l'avons promis, que Vëcole des faits, créée par lui dans le roman, conclut au matérialisme.

La liberté dans l'homme a eu des adversaires puissants, formidables, surtout ceux qui ont employé Tarme de la science pour la combattre. Tel fut, en France, Cabanis, il y a quelque vingt ans, et, de nos jours encore, le docteur Broussais, qui, dans son Traité de V irritation et de la folie,

a défini ràtne une innervation intellectuelle , accouplement absurde de deux mois, qui resteront comme un éternel non-sens sorti de la plume d'un médecin illustre. Dans cette grave question comme dans tant d'aulres, le christianisme a vaincu, et la civilisation moderne, avec le seul flambeau de la raison et du sentiment, proclame la liberté de l'homme, malgré les quelques traînards philosophiques qui invoquent le dogme désespérarit de là fatalité. Halons-nous de dire que M. dé Balzac n'a jattïais, que nous sachions, formiilé explicitement ce dogme dans ses volumineuse^ publications. Mais qu'impdl'te l'absence d'une fofrliulë claire, d'une défirlitioh rigoureuse, si, partout et toujours, les héros qu'il met en scène succombent sous l'attrait irrésistible d'une passion perverse; si, etl eux^ les organeà dominent les facultés et les paralyseht; si, en voyant t)arfdis lé bien, ils suivent invinciblement et sans lUtle intérieure, sans remords éclatant àil dehors, là pente du mal?

Il faut il l'homme richetiiént orgahisé des passions, conmie il faut des feuilles aux arbres, a dit un penseur. Sans douté, et Plutaniuë a édHt, fen

parlant de Marius, que ses vertus avaient pris naissance dans ses vices ; c'est là l'histoire du cœur humain, et un pareil trait est aussi profond que lumineux; mais l'homme véritable, l'être humain complet de tous les temps, de tous les lieux, sera toujours celui chez lequel s'équilibreront les forces de l'âme et celles du corps; celui qui fera plier les mouvements désordonnés des basses passions sous la souveraineté de sa volonté, de son intelligence; celui qui trouvera au fond de sa conscience une règle morale, qu'il pourra bien violer par faiblesse, par l'emportement fougiieux de la passion, mais qui le rappellera, dans les moments lucides, à la loi de l'ordre, du devoir.

Or, à la lecture de la plupart des romans de M. de Balzac, on dirait que ses personnages, à force d'avoir enfreint cette loi suprême, n'en conservent plus aucune notion ; ils ressemblent à des machines organisées auxquelles le paroxysme de la passion fait jouer un rôle nécessaire ; Tidée morale les éclaire peu ou presque jamais; leur cœur est comme un sanctuaire désert et sombre où fermente sourdement le levain impur d'une passion, d'un intérêt ; la conscience, cet invisible accusateur qui

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nous traduit tous indistinctement à sa barro, n'existe pas en eux, ou bien, si quelque commencoment de remords, de loin en loin, leur échappe, ils le terminent par le sarcasme ou par un sourire démoniaque. Certes, si le monde réel est copié d'après nature dans les romans dont nous parlons, il est, au fond, bien méprisable et bien hideux; mais, Dieu merci, il ne saurait en être ainsi, et M. de Balzac le reconnaît lui-même, puisque, après s'être plu à enlaidir, à force d'imagination fiévreuse et de couleur ardente, certains types de roués, d'hommes habiles et vicieux de notre société, lesquels se retrouvent et s'agrandissent dans chacune de ses conceptions nouvelles, et qui arrivent, par des voies tortueuses et criminelles, à la fortune, aux honneurs, à la gloire, il laisse quelquefois de côté ces personnages excentriques, pour esquisser, par exemple, quelques Scènes de la Vie P)Hvée, délicieuses causeries, chefs-d'œuvre d'observations fines, de sentiment et de style. Si, après Eugénie Grandet, ce beau livre, où l'avarice est l)einte avec le cachet du génie de Molière, il descend au Père Goriot, ce père monstrueux, sinon impossible, qui, par excès d'amour, encourage et

sanctionne la honte et l'avilissement de ses deux filles; s'il écrit le roman immoral et presffue rabelaisien de la Vieille fille, il a la puissance de se relever de cette double chute, et il nous donne le Curé de Village^ travail plein de vues larges et sociales, ou bien même Un grand homme de province à Paris, satire véhémente, courageuse et waie des mœurs corrompues de la presse contemporaine, qui a fait retentir contre ce livre, — qui restera comme une protestation du cœur et de l'indépendance de l'écrivain, — tous les fouets de la critique haineuse et blessée dans les entrailles. Parmi les œuvres que le plus fécond de nos romanciers a publiées récemment, et que les bornes qui nous sont prescrites nous empêchent d'analyser, même succinctement, on doit ranger en première ligne le Curé de Campagne, complément du Curé de Village, omTage qui, dit-on, est à la hauteur de son aîné *.

La Peau de Chagrin, ouvrage que M. de Balzac écrivit il y a déjà quelques années, sans doute

^ Le Curé de Campagne n'a jamais paru. Il faut sans doute lire ici : u Le Curé de Villatje, complément du Médecin de Campagne », etc. S. L.

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pour sacrifier à la mode qui accueillail avec une bienveillance marquée le roman philosophique, découvre tout le fond de son système fataliste. Là se trouve un jeune hotnme doué des plus llobles facultés, personnification complète du poète et de l'artiste, et qui court avidement après lamdur, celte vie du cœur^ après la gloire, cette vie d'une haute intelligence; Gé? jeune hotntne, ddnt les passions bouillonnent et s'échappent malgré lui de son sein, rencontre sur sdn pilssage un de ces modèles de beauté idéale qiie tous nous avolis plus ou moins rêvés, et qui scint sortis du ciseau de Phidias ou de la palette de Raphaël. Ce type de beauté grandiose et douce, c'est la comtesse Fœdora, sirène aux enchantements divins, luxueuse et riche, dont l'œil brûle et dont la voix émeut, mais au dedans froide et blasée, vase d'albâtre précieusement sculpté qui rie contient que de la pourriture et des vers. La comtesse Fœdora représente le siècle, fascinateur puissant, dont la surface sourit au regard et attire, mais qui, si vous plongez plus avant, vous désillusionne et vous tue au contact de ses plaies ndôràles et de iotites ses corruptions. Ainsi meurt le jeune artiste déses|)éré dans

^011 amour et cédant aux obsessions entraînantes de la fatalité.

Après le roman philosophique, nous pourrions suivre M. de Balzac dans le roman sonlimental, car il atteint avec une inconcevable facilité les deux pôles de la pensée; mais le Lys dans la Vallée, qui n'a paru qu'après la publication de Volupté, de Sainte- fieuve, cette œuvre psychologique si remarquable, n'en est guère qu'un souvenir à demi déguisé, qu'un pâle reflets Nous aimons mieux mentionner Séraphita-SérapUitus, production étrange, où M. de Balzac fait preuve de fortes études sur fllluminisme allemand en général, et sur les doctrines de Swedenborg, de Saint-Martin et de Richer de Nantes. Après être descendu des nuages de la métaphysique la plus quintessenciée, et avoir vainement essayé, toutefois après MM. Ballanche et Alfred de Vigny, d'introduire dans notre langue française, qui brille avant tout par sa clarté nette et logique, la pénonabrp de la littérature allemande, élément qui ne

1 Voir plus loin les pages que l'auteur consacra pourtant

convient qu à un idiome teutonique, M. de Balzac se livre sans effort à la science mystérieuse d'Hermès, et il ressuscite dans Balthazar Claés,ou la recherche de l'Absolu, le monde docte et laborieusement rêveur des infatigables alchimistes qui, au moyen-age, exténuaient leur corps à la poursuite d'une utopie, malgré les édits sévères des rois et des empereurs, utopie qui, dans ce dix-neuvième siècle industriel et positif, n'en est pas moins encore caressée par quelques esprits éminents.

Nous avons dit que notre intention n'était point et ne pouvait être de rendre compte de toutes les productions de M. de Balzac; nous avons franchi à dessein plusieurs jalons qui échelonnent ses idées et qui en établissent le lien; il nous suffisait de faire toucher au doigt par quelques raisonnements, avec la preuve à l'appui, le côté vulnérable et funeste de son système.

Ainsi, qu'on nous permette de passer sous silence la Physiologie du Mariage^ œuvre originale et pleine de verve, de la jeunesse de l'auteur, où se succèdent les paradoxes les plus ingénieux, où scintillent les éclairs de l'esprit le plus subtil, où

déjà perce à travers im rire de maligne bonhomie, ce don suprême d'observation qui, plus tard, a élevé si haut M. de Balzac, mais où l'on ne saurait s'empêcher d'apercevoir dans la main du talent qui séduit et subjugue, la cognée du destructeur frappant à ses racines l'arbre sacré de la famille, et tentant de renverser par le ridicule la grande et sociale institution du mariage.

Nous n'avons point, non plus, à nous occuper des Cent co7ites drolatiques^ qui sortent du cadre des autres travaux de l'auteur et qu'il publie par dizains. Nous ne comprenons nullement l'importance littéraire de cette œuvre, qui exige des recherches de Bénédictin, et clans laquelle, sans doute, se produit une connaissance approfondie de notre vieille langue du treizième et du quatorzième siècle, mais où la naïveté des idées et la nudité des expressions blessent à chaque instant les lois de la saine morale.

Outre les quarante ou cinquante volumes auxquels M. de Balzac a mis son nom, et dont la liste se grossit tous les jours, il a fait paraître une première série de romans assez nombreux sous le pseudonyme d'Horace de Saint-Aubin. Ces romans

^iO UNK P.\(;E PERDUK de honoré de BALZAC

n'étaient qu'un ballon d'essai. Il les corrige, les augmente et les réimprime aujourd'hui, pour les classer dans ses œuvres complètes, qui sont loin d'être terminées.

M. de Balzac, nous l'avons dit ailleurs, est une de nos gloires littéraires, par la science et par le style. Après Victor Hugo, c'est l'écrivain qui a sondé la langue française avec le plus de courage et de bonheur, et qui la plie le mieux aux besoins divers de la pensée. M. de Balzac marche en conquérant sur le terrain de la linguistique, sans tâtonner et sans trébucher, comme il foule d'un pied sûr celui de l'histoire. Quoique la plupart de ses romans soient une galerie de tableaux des mœurs contemporaines, toutes les fois qu'il s'est réfugié dans le passé, il l'a fait revivre, il l'a dramatisé sous nos yeux, avec une fidélité de détails vraiment scrupuleuse; il domine par la couleur locale, dont tant de petits littérateurs ont abusé en fardant leur style, qui ne recouvre aucune idée. Nul mieux que lui n'est apte à déchiffrer les hiéroglyphes d'un blason, à tenir les fils d'une généalogie nobiliaire, et à les suivre à travers les mille détours des événements qu'il raconte ; nul ne décrit

mieux que lui l'architecture dun château gothique ou de la Renaissance, le costume et l'ameublement d'un grand seigneur ou d'un honnête bourgeois du temps de François l" ou de Louis XIII.

Quant à la science moderne, M. de Balzac l'étudié avec ténacité; il la suit pas à pas dans ses découvertes et ses progrès, puis il la formule au point de vue de la société, dont il parcourt tous les degrés.

Le génie de ce grand écrivain, son genre d'esprit logique et naturellement observateur, lui ont fait préférer, dans la sphère variée des sciences, celles qui sont appuyées sur des règles sûres, invariables, et qui répondent d'une manière plus satisfaisante aux investigations dont l'intelligence les rend l'objet. Voilà pourquoi, entre les sciences, il a choisi celle de la médecine, convaincu qu'il finirait, en interrogeant sur un corps affecté d'une vive passion, le jeu des nerfs et des muscles, par analyser aussi avec la précision de l'algèbre, les impressions de l'àme humaine, presque toujours déterminées en nous par les sensations extérieures. Voilà pourquoi, tendant sans cesse vers son but sans arriver à une solution définitive, impossible à

obtenir, il mêle et fusionne la double vie de Tâme et du corps; — il fait celui-ci dominateur souverain de celle-là, qui n'a plus alors qu'une inspiration passive, qu'un moi subordonné, et qui toujours obéit à une impulsion plus ou moins violente des organes, au point que l'on peut dire que la plupart des personnages créés par M. de Balzac éprouvent des passions nécessaires, de même que ceux (jui se placent sur la pile électrique de Voila ressentent forcément des secousses et des tressaillements dans tous leurs membres.

Après les sciences expérimentales, qui donnent à son vaste esprit les solides aliments dont chaque jour il a besoin pour vivre et s'étendre, M. de Balzac, comme toutes les natures supérieures, s'est laissé emporter vers la mystique région des rêves; il a cherché à dégager les inconnues de quelques opérations de l'âme, par d'autres inconnues; ainsi, c'est sur la science encore si incertaine et si mal assise du magnétisme, qu'il établit la naissance, la force et l'extinction de l'amour dans l'homme. Il arrive donc au matérialisme, et parles raisonnements de la science proprement dite et par les confuses aspirations de l'esprit, qu'il

cherche à rendre distinctes et mathématiquement appréciables.

Le style de M. de Balzac est vif, nerveux et pittoresque. Il ressemble à une pièce de cinq francs marquée à Teffigie de Louis-Philippe ou de Charles X. Son originalité le fera toujours distinguer par un homme d'études littéraires. Mais l'expression de l'écrivain, souvent chauffée au feu d'une imagination trop brûlante, brise le moule qui la contient et s'en échappe à flots désordonnés.

D'autres fois, plus souvent encore, trop exubérante, elle devient comme une surface métallique qui glace l'idée et l'étouffé à demi sous ses oripeaux d'apparat. Malgré cette critique, il n'en est pas moins juste de reconnaître que M. de Balzac est un des littérateurs qui a rendu le plus de services à la prose du dix-neuvième siècle, en lui imprimant des allures vives, un tour spirituel et éminemment français, et en remontant, pour la faire valoir et la perfectionner, à la source de ses richesses primitives.

Après l'analyse loyale, mais trop incomplète, du système que M. de Balzac développe par le roman, quelques notes biographiques sur l'homme ne

seront pas déplacées. M. de Balzac n'est pas riche, quoiqu'il descende d'une famille noble ^ssez ancienne et que ses ouvrages, qui, tous, ont obtenu la vogue, soient de beaucoup plus nombreux que ceux de tous nos littérateurs du jour. C'est l'écrivain à la fortune duquel la contrefaçon étrangère a porté le plus grave préjudice. Il a consigné lui-même quelque part, que cette piraterie littéraire, devenue une spéculation mercantile que jusqu'ici les lois ont tolérée, l'avait dépouillé d'une somme approximative de quatre cent mille francs. M. de Balzac est un homme de quarante ans environ, do tai|Ie moyenne, haut en couleur, ventru et ramassé dans sa grosseur comme un joyeux chanoine de Boileau. Ses cheveux plats et noirs comme le jais, drus et serrés, grisonnent par places. Son regard est pétillant et plein d'acuité ; un sourire sardonique erre incessamment sur ses lèvres à demientr'ouvertes. Ce sourire, illuminé par ce regard penseur et malin, semble être issu, en ligne directe, de celui de maître Rabelais, l'Homère bouffon de Tours, ville natale de M. de Balzac.

Cet écrivain habite ordinairement une petite jnajson de campagne qu'il a fait bâtir aux Jardies,

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près de Sèvres, dans la banlieue de Paris. Dans ce sanctuaire capricieusement décoré et qui révèle les prédilections bizarres et les distractions de rhomme de génie, s'entassent dft merveilleux objets d'art et des curiosités de toutes sjortes. C'est là que, six mois de l'année, M; de Balzac a le don de se rendre invisible aux fàcbeux de différents genres qui viennent l'assiéger. On assure qu'il serait moins difficile de pénétrer de vive force dans le sérail de sa hautesse Abdul-Medjid, que dans la chambre de travail du romancier, lorsqu'il se livre au culte de l'idée '.

M. de Balzac compose avec une facilité qui tient du prodige. Éperonné par son éditeur, il lui est arrivé d'écrire en quelques jours et quelques nuits deux volumes in-octavo de huit cents pages. César Birùtteau a été ainsi fait.

M. de Balzac a choisi Ihiver pour le temps de l'enfantement. L'été, il encombre du fruit de ses œu^Tes nouvelles les magasins des libraires, les cabinets de lecture et les colonnes des feuilletons de trois ou quatre grands journatlx; Tété, on le

1 Au moment où M. Francis fiiraiilt publiait ces liL'nes Balzac nliabitait plus les Jardies. S. L,

rencontre se promenant sur le bitume des boulevards, la plupart du temps seul. — 11 porte des gants de couleur blanche, jadis neufs, qui cachent aux trois quarts une belle main de Stuart, un petit chapeau rond très râpé, une redingote de drap bleu fort peu à la mode, et quelquefois un pantalon de chambre, qui lui sert de bas et descend dans sa chaussure! Qu'importe?

Dans notre appréciation générale des œu\Tes de M. de Balzac, nous avons accusé ses tendances philosophiques, et nous croyons avoir prouvé jusqu'à l'évidence que ce grand romancier, à nos yeux l'un des premiers de ce siècle, avait entraîné le roman dans une^ voie dangereuse, fatale à l'art et aux saines doctrines de la morale. Laissant de côté, dans notre indépendance parfaite, les amitiés et les haines des coteries, qui, sans motifs, élèvent un écrivain au Capitole ou le précipitent aux Gémonies et ravalent la critique journalière, cette mission sacrée de la pensée, au niveau d'un rôle de comédien improvisé dans les coulisses d'un

théâtre, nous avons, selon la mesure de nos forces, jugé M. de Balzac sans feuilleter les pages volumineuses dont ses œuvres ont été l'objet, sans consulter sur son compte les arrêts arrogants et ridiculement suprêmes des critiques de métier, qui essaient de panthéoniser ou de pulvériser un écrivain célèbre, à tant la colonne où à tant la ligne, parce que cet écrivain a le malheur insigne de ne pas suivre la même marche politique, de ne pas arborer le même drapeau social. Ainsi, nous ne dirons pas avec M. Ghaudesaigues, dont le talent, d'ailleurs incontestable, a fait preuve ici d'une mauvaise foi flagrante, en produisant contre M. de Balzac des assertions gratuites, que Tauteur (VEugénie Grandet, depuis cette œuvre remarquable qui a fait époque dans la littérature contemporaine, est arrivé, de chute en chute, à un épuisement, à une stérilité d'idées qui appellent l'oubli et le mépris sur ses travaux subséquents. De telles paroles sont, d'après nos principes, indignes d'une critique sérieuse. Notre conscience les repousse et notre plume ne les écrira jamais. Non, le sommet du talent de M. de Balzac n'est pas exclusivement le développement puissant de la

^o'i UNE PAGK PKIinUE DK HONORE DE HAI.ZAC

passion (Je l'avare de Saumur; la Vie intellectuelle de Louis Lambert et celle déchiranle histoire de Madame Jules dans les Scènes de la vie Parisienne, le Médecin de Campagne^ ce beau livre où Tinfluence du médecin est ap[)réciée d'après un point de vue social vraiment supérieur, et le Curé de Village, ce médecin divin des âmes, qui vient doubler et compléter l'homme chargé d'opérer par la science profane les guérisons physiques, ces conceptions diverses, loin de marquer une décadence dans le talent de M. de Balzac, en révèlent, au contraire, selon nous, l'essor et le perfectionnement.

Voilà pourquoi, nonobstant le travail à part que nous avons précédemment entrepris sur les œuvres générales de lauleur en question, nous allons rapidement analyser le Lys dans la Vallée, une de ses dernières publications qui nous paraît mériter une attention toute spéciale.

Le Lys dans la Vallée est une œuvre pure d'imagination, une étude psychologique à la manière de Volupté ; mais le récit, loin de se rompre sans cesse, comme dans Sainle-Jieuve, et de se perdre dans les longs méandres d'une réllexion philosophique,

le récit, loin de s'étendre et de monter de riiomme privé, de la passion isolée à la foule humaine, à la société, encadre richement trois existences, sans jamais les déhorder. et ressemble, qu'on nous pardonne la comparaison, à un fleuve aux eaux transparentes et limpides, qui coule entre deux rives en ligne droite, et réfléchit dans Sun cours les magnificences dr la nature et du soleil, sa double haie odorante daubépines en fleurs et son vert rideau de peupliers. La demeure que M. de Balzac a choisie pour ses personnages est Clochegourde, vieux château de cette Touraine poétique et féconde que les géographes ont appelée le Jardin de la France, Éden magique d'où les parfums enivrants s'échappent des roses, des brises et des femmes ; où Fair qu'on respire amollit Tàme et la pousse aux rêveuses langueurs : où les chants des rossignols et le regard des vierges invitent à l'amour et en infiltrent la contagieuse fièvre au cœur. C'est dans cette Toscane française qu'habitent M. le comte de Mortsauf et sa femme, l'un épais, brutal et lourd, d'un caractère irascible et dominateur; elle, comme dans la donnée du livre de Volupté^ blonde, pâle, aux lèvres savoureuses.

aux grands yeux bleus, tout imprégnés d'une ineffable douceur; elle, jeune el belle de toutes les grâces et de toutes les séductions d'une beauté accomplie, nature dépareillée, frêle colombe qui palpite, saignante, sous le bec et les serres d'un fauve épervier. Le portrait de la comtesse de Mortsauf a été, ici, tracé de main de maître par M. de Balzac. L'œil glisse avec attachement, avec un intérêt vif, sur cette femme divine, que l'artiste a fait jaillir du bloc grossier, et auquel deux ou trois coups de burin ont suffi pour l'animer. C'est qu'outre les règles de l'art, ici fidèlement appliquées, l'auteur du Lys dans la Vall g est demeuré dans le vrai ; sa création subsiste avec les conditions logiques de la vie qu'il lui a faite. Peu nous importent les détracteurs et les éplucheurs de mots, qui s'en vont soutenant à voix haute que M. de Balzac, dans ce roman, a dévalisé Sainte-Beuve, que l'un est le mauvais pastiche de l'autre. Aucun homme de bon sens, qui connaît la valeur relative des deux écrivains dont nous parlons, ne croira ces plates et niaises calomnies.

Sainte-Beuve et de Balzac se sont rencontres tous les deux sur le chemin de la même idée; ils

U>'E PAGE PERDUE DE HOORE DE BALZAC 'loi

l'ont mûrie en eux-mêmes pendant longtemps; puis, après la gestation, est venu l'enfantement : le livre Volupté y de Sainte-Beuve, d'abord, le Lys dans la Vallée ensuite. Ces deux livres, quoique traitant le même sujet, sont tout à fait distincts l'un de l'autre par le procédé littéraire et le procédé analytique des passions. Sainte-Beuve est plus voilé, plus retenu dans la couleur et dans Tidée, plus délicatement sensible ; ses pensées sont, pour nous résumer sur son compte, comme des fleurs d'acacia ou d'amandier, qui n'osent s'entr'ouvrir sous un chaud rayon, en plein soleil de printemps ou d'été, mais qui préfèrent, pour épanouir leurs corolles, l'ombre et la température factice de la serre. Sainte-Beuve féminise trop ses idées et son style; Balzac, contrairement à l'auteur de Voliqjîé, brille par la sève, parle ton ardent, par la vigueur et la fermeté du coloris. Il est un de nos rois couronnés du descriptif, et nous trouvons dans le Lys dans la Vallée des pages de haut style qui justifient notre dire. Seulement, M. de Balzac pèche par l'excès des détails, cette vermine qui ronge et tue les grands ouvrages littéraires.

Nous ne pouvons qu'indiquer sommairement

±:'}H UNE PA(.E PEUnUK DE lIONUPiÉ DE RALZAC.

la fliarpenle osseuse du Lys dans la Vallée. M. et M""" de Morlsauf vivent matériellement cote à cote, sans se comprendre ni s'aimer; mais la jeune comtesse, mère de deux enfants, Madeleine et Jacques, comme Lucy, de Volupté, s'efforce de confondre dans un seul amour, l'amour maternel, le plus sublime de tous, un autre amour caché mais pur, mystérieux mais indomptable, qui s'est comme emparé d'elle à l'insu de sa conscience et de son cœur, et qui expliquerait la possibilité de la chute des anges du ciel.

Mais cette pauvre femme, martyre qui endure sans se plaindre les sottes brusqueries et les colères sauvages du comte, qui le sert à genoux et se fait sa providence visible, cette pauvre femme qui attache sa pensée à une autre pensée, dont le souvenir lui donne peut-être quelques heures rapides d'extase, dans une vie toute de douleurs poignantes et de sacrifices désespérés, cette pauvre femme sait que Félix en aime une autre, Arabella, l'Anglaise amazone, pétulante et rieuse aux éclats, qui crève des chevaux à la promenade et, au besoin, ferait des armes comme Grisier. Oui, Félix possède cette femme à titre

de maîtresse aux amours faciles et fugitives. Quelques instants, cette belle séductrice a pu jeter le trouble et le vertige dans ses sens déjeune homme ; mais il ne l'aime pas, cette femme qui n'a pu lui résister, et dont il sait déjà par cœur toutes les chatteries menteuses et les coquettes mignardises; Arabella est pour Félix la beauté de la terre, la beauté sans poésie ni radieux reflets; Henriette, c'est la femme adorée, idéale, incarnée dans une enveloppe visible ; elle est pour lui ce qu'était Béatrice pour Dante et Laure pour Pétrarque.

Les pleurs et le chagrin ont creusé de profondes rides sur le front pur d'Henrietlte ; la comtesse compte jour par jour une agonie qui se prolonge assez longtemps, et elle meurt comme une sainte, une prédestinée, quune auréole de l'autre séjour environne dès ici-bas; elle meurt, et Félix est là, pétrifié de douleur et exalté par Télan d'une admiration qui le foudroi<\Jamais, selon nous, la femme avec ses passions, la mère et l'épouse avec ses devoirs austères et solennels, n'ont été rendues avec un sentiment de vérité plus profonde, et le Lys clans la Vallée est pour nous un des livres les plus éminents de l'auteur.

HONORE DE BALZAC

PAR GEORGES GUENOT

Ses premières années. — Ses collaborateurs et ses pseudonymes. — La rue Cassini. — On ne veut pas de lui à la Revue des Deux Mondes. — Il crée la Revue Paiisieime.

— Les Jardies. — Voyage à Saint-Pétersbourg. — Les boutons d'or. — Ses derniers romans. — Son mariage.

— Ses funérailles.

Monsieur de Balzac se meurt! A ce cri de l'autre semaine, un écho funèbre a répondu : Monsieur de Balzac est mort ! 11 est mort, et aussitôt a commencé pour lui Fère de la réparation, le règne consolateur de la justice. Il est mort! et ses rivaux, si vraiment il en avait, ne marchandent plus l'éloge à sa cendre.

D'autres ont dit la fin chrétienne de M. de Balzac. Il y a loin, certes, du célibataire qui a écrit la Phy-

siologie du Mariage, à l'époux de M""^ la comtesse Rzewuska; il y a encore plus loin du sceptique auteur de la Peau de Chagrin, au moribond courbant sa noble tête sous la bénédiction du curé de Saint-Philippe-du-Roule. D'autres raconteront cette vie littéraire, qui fut une longue et admirable étude du romancier, du philosophe, de l'écrivain, du penseur, en face des travers, des vices, des bons et des mauvais instincts de son temps. Cette appréciation, pour qui l'entreprendra, sera une œuvre de géant ; car, non seulement il devra faire poser devant lui le modèle, qui est la société actuelle, le dix-neuvième siècle tout entier, mais encore il lui faudra relire et méditer ligne à ligne la longue série de volumes tombés de ce cerveau créateur qui, suivant la touchante pensée de M. Victor Hugo, lègue à la postérité plus de belles pages qu'il n'a compté de jours.

Je veux seulement, apportant ma modeste pierre au monument que la France va élever à ce prince du roman contemporain, consigner ici quelques détails biographiques, ignorés ou omis par ceux qui ont entretenu les lecteurs de la grande existence qui vient de finir.

A Taurore de la lîestaiiralion, Honoré de Balzac terminait sa philosophie au collège de Tours, mince collège, en vérité, qui doit être bien fier maintenant d'avoir produit un tel élève. Une seule chose distinguait Honoré de ses condisciples : la grosseur de ses mollets, qui s'arrondissaient dans des bas bleus retenus à grand'peine par une culotte vert-pomme. Au sortir du collège, Honoré vécut tour à tour à Bayeux et à Issoudun ; de là, celte prédilection du conteur pour ces coins de la France, si souvent décrits ou mentionnés dans ses livres. L'imagination, la jeunesse, le besoin des aventures, l'attiraient à Paris. A peine débarqué au cœur de la ville immense, il entend la voix enchanteresse des sirènes; c'étaient les passions qui venaient à lui.

Les passions! Chères et infidèles maîtresses du poète ! Honoré ne les attendit pas, comme Chateaubriand, à la fenêtre de son petit hôtel de la rue du Mail ; son cœur ardent, son cœur tourangeau lui commandait de leur épargner la maitié du chemin : il courut au-devant d'elles.

Alors s'inaugure pour Balzac la période la plus occupée et, matériellement, la plus productive de

UNE PAGF. PERDUR HE HONORÉ DE BALZAC -iHlî

sa vie. Deux carrières lui étaient ouvertes, par la littérature et par Findustrie, ou, pour mieux dire, industrie et littérature ne faisaient qu'un! Et le voilà se précipitant, la tête la première, dans les chemins creux du pseudonyme ; le voilà qui fabrique des romans à la douzaine, avec je ne sais combien de collaborateurs qu'il a laissés loin, bien loin derrière lui, tels que MM. Horace Raisson, Lepoitevin Saint-Alme, Charles Rabou, Philarète Chastes, que je ne confonds pas, toutefois, avec la tourbe d'ouvriers qui ont aidé lord R'hoone et Horace de Saint- Aubin à poser les assises de la renommée de M. de Balzac. VoiLà, enfin, qu'un jour il imagine de s'associer avec l'imprimeur Barbier. Au temps des Plantin et des Aide Manuce, une semblable association eût été possible; mais, en plein dix-neuvième siècle, elle ne fut pour l'écrivain qu'une source de déboires, et on sait combien de fois et en quels termes amers il s'est repenti de cette première et irréparable faute.

M. de Balzac éloigne de sa bouche, avec dégoiit, le gobelet industriel, pour ne plus désormais tremper ses lè\Tes que dans la coupe d'or où vont se désaltérer les poètes et les prosateurs. On était

aux premiers jours du Gouvernement de juillet; Honoré de Balzac mourait d'envie de jeter au ruisseau la défroque de Saint-Aubin et de lord U'hoone ; il se hasarde à signer de son nom le Dernier Chouan^ mais rien que Balzac, sans particule. Bientôt, épouvanté lui-même de son audace, il se liate de reprendre Tincognito et publie, coup sur couj), la Physiologie du Mariage par un célibataire et la Peau de Chagrin, qui n'avait pour toute signature qu'une espèce de couleuvre gravée audessous du titre.

Un impérieux devoir était dicté à^M. de Balzac par la reconnaissance ; il ne lui était plus permis de dérober son nom aux ovations de la foule, l.es Contes drolatiques parurent avec cette indication : par le Sire de Balzac ^ épithète qui, tout d'un coup, révélait un blason, car il n'était pas défendu de croire que Fauteur était un descendant du noble sire de Balzac d'Entragues et de la belle et spirituelle Marie Touchel, l'amie de Charles IX. Les Scelles de la vie de province, les Scènes de la vie privée, les Scènes de la vie paîHsienne se succédèrent, j)uis une série de merveilleux romans qui me reviennent ])ele-mèle à la mémoire : le Lf/s

dans la Vallée, V Histoire intellectuelle de Louis Lambert, la Recherche de t Absolu, le Père Goriot, et alors le nom d'Honoré de Balzac rayonna au frontispice de tous ces beaux livres. Une plume vaut quelquefois une épée; les aïeux n'avaient pas à rougir des prouesses de leur petit-fils.

Dans le premier et bien légitime enivrement de son succès, Honoré de Balzac voulut se passer un caprice; il se mit un jour à déployer un luxe de nabab; il eut des chevaux, un carrosse, des gens de livrée, un appartement splendide, rue Gassini, et une canne, surtout, une canne si prodigieuse de richesse que M""" de Girardin lui consacra un volume entier. M. Honoré de Balzac était alors l'homme de la littérature qui gagnait le plus d'argent; on évaluait à une trentaine de mille livres par an les revenus qu'il tirait de son écritoire. Mais, hélas ! avant de se passer des fantaisies de millionnaire, il avait été imprimeur!

Gomment du jour au lendemain cette opulence, ce vrai luxe de roman, avait-il disparu? Peu importe ! Si les flatteurs de la veille avaient pris leur volée, la solitude ne s'était pas faite pour cela autour de l'écrivain ; il avait encore près de lui sa

:26(; U.NR PA(,I, l'Il'.DIK ItK MiKNiHil. DK BALZAC

nuise, sa fidèle conseillère. M. de Balzac avait |)er(lu ses lambris d'or, ses laquais, son carrosse, sa slalle à TOpèra, sa canne; c'était tout bénéfice : le public allait gagner quelques nouveaux chefsd'œuvre.

L'illustre penseur retourne donc à ses fécondes études. Lui, ce grand seigneur de rintelligence, chez lequel les croquants de l'industrie auraient du faire antichambre, il s'en va de boutique en boutique, offrant aux Pharisiens de la librairie et du journalisme sa sublime marchandise. Or, savezvous ce qui lui arriva alors, et ce qui est, à coup sûr, un des incidents les plus curieux de cette existence si pleine d'incidents? M. Bulozlui refuse tout net la porte de la Revue des Deux Mondes.

— Allez à côté, mon garçon, lui dit-il; je parlerai à Bonnaire pour que l'on vous accepte à la Revue de Paris. »

Les bureaux de la Revue de Paris étaient, on s'en souvient, des espèces de limbes, par lesquelles devaient préalablement passer toutes les âmes littéraires qui ne réunissaient pas les naérites nécessaires pour conquérir d'emblée le paradis de la Revue des Deux Mondes.

Sur ce point, crailleurs, M. Buloz était d'accord avec son principal critique, M. Gustave Planche, lequel, faisant bon marché du génie de M. Victor Hugo, avait bien le droit d'être injuste envers M. de Balzac. A ceux qui blâment l'Académie de n'avoir point offert un de ses fauteuils au romancier, je demanderai ce qu'ils pensent de M. Buloz et de son familier, M. Planche, estimant le nom de Balzac indigne de reluire à la Revue des Deux Mondes, entre le nom de M""" Charles Reybaud et celui de M. Emile Souvestre.

Ainsi, l'Olympe des dieux mineurs était seul accessible à l'auteur des Scènes de la vie de province. 11 s'y arrangea un beau lit de roses. Pendant quelques mois, M. de Balzac fut, pour ainsi dire, l'unique rédacteur de la Revue de Paris, qui ne s'en trouva pas plus mal; il ne tarda pas, toutefois, à s'ennuyer d'un tel fardeau. Devenant directeur de journal, comme il avait été éditeur et imprimeur, ravi peut-être de jeter l'alarme dans le cœur de M. Buloz, très chatouilleux sur le chapitre des concurrences, il créa la Revue Parisienne, publication mensuelle dont il était, à lui tout seul, le directeur, le gérant, le rédacteur, l'éditeur res-

pensable et le caissier. J'ai dit qu'il travaillait seul à ce recueil; oui, seul, à une exception près. Balzac eut, en effet, un collaborateur, ayant accepté un jour une pièce de vers du comte de Gramont.

La Revue Parisienne s'imprimait rue du Croissant, chez Lange Lévy, et là, appelé moi-même pour une tache analogue, j'ai pu voir ce noble esprit à l'œuvre.

La paresse de Balzac, ou, si l'on veut, sa crainte, son indécision, ses angoisses, lorsqu'il s'agissait de prendre une plume, étaient telles, que, pour son journal comme pour ses livres, il se laissait acculer au dernier moment. Ce n'était donc que vers la fin du mois, lorsqu'il était pressé par l'imprimeur, circonvenu par les doléances du prote, lui représentant qu'il n'avait plus que quelques heures devant lui, qu'Honoré l'e Balzac se mettait à la besogne. Et c'était à coup sûr un sublime et douloureux spectacle que celui des luttes de celte pensée si puissante et si fière avec l'heure inexorable qui la pressait, et avec les difficiles sujets qu'elle prenait plaisir à étreindre dans ses serres d'aigle.

Alors, il n'y avait plus, pour l'écrivain^ ni repos,

ni sommeil, ni nuit, ni jour; alors commençait pour lui une de ces terribles veilles permises au génie seul; une imagination ordinaire s'évanouirait à moitié chemin. Sa besogne terminée, Balzac courait ou plutôt se traînait à l'imprimerie, les cheveux en désordre, le front livide, les lèvres sèches, l'œil éteint, le reste de son costume et de sa personne à l'avenant.

Puis, comme l'heure inflexible commandait toujours, entré à l'imprimerie, Balzac n'en sortait plus que la Revue Parisienne ne fût sous presse. Il s'installait n'importe où, au bureau du prote, sur le coin d'un marbre, sur la casse d'un compositeur, absorbé par cet autre labeur, le plus écrasant de tous; la lecture et la correction de ses épreuves. Les manuscrits de Jean-Jacques, surchargés d'additions, de renvois, de ratures, ne donnent qu'une idée bien imparfaite des manuscrits et des épreuves qui avaient passé par les mains de M. de Balzac. Ces corrections étaient si ruineuses, que les éditeurs ' avaient fini par exiger qu'il les prît à sa charge.

La Revue Parisienne n'a duré qu'un trimestre, mais ses trois numéros formeront un chapitre à part dans l'histoire littéraire de notre époque. Dans

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ces trois petits volumes, M. de Balzac a toul abordé : roman, biographie, philosophie, analyse, critique; et, dans chacun de ces genres, il a laissé d'impérissables modèles. Au milieu de tant de fiers essais, je ne citerai que le compte-rendu de la Chartreuse de Parme, qui est incontestablement une des plus admirables études littéraires du siècle. Sous prétexte de juger un livre de M. de Stendhal, l'écrivain se prend corps à corps avec ce noble esprit, trop peu connu, et de cet examen du livre, de cette appréciation de l'homme, jaillissent à chaque phrase, à chaque mot, d'éblouissantes images et de lumineuses leçons. Un auteur ainsi commenté ne peut plus mourir. Walter Scott aussi a fait de la critique; mais, à l'exemple de Balzac, il ne s'est aventuré sur ce terrain qu'en passant et par caprice. En France et en Angleterre, si Balzac et Scott avaient persévéré dans la fantaisie, c'en était fait des chercheurs de puces des deux littératures.

Le poète, cependant, n'avait pas dit adieu à ses songes chéris; il rêvait toujours une demeure semblable aux riches demeures qu'il aimait tant à décrire. Toutefois, Paris, avec ses rues tumul-

U.NE PAGK PEKDLE DE HONuIlÉ DE IJALZAC 271

tueuses et ses maisons accrochées les unes aux autres, Paris avait cessé d'être le pays de ses chimères. Il ne pensait plus qu'aux gazons épais> aux frais ombrages, aux silencieuses vallées ou aux coteaux dorés par le soleil de mai. Dès lors, il n'a plus de cesse qu'il n'ait découvert le site désiré, et ce site, il le trouve enfin à Ville-d'Avray.

Bâtir une palazzine, l'abriter sous de beaux arbres; au dehors, dessiner des jardins anglais, découper des pelouses, multiplier les fleurs, les arbustes, les lierres et les plantes grimpantes; au dedans, prodiguer sans mesure les splendides tentures, les meubles précieux, les objets d'art, tout cela fut l'affaire d'un printemps. Ai-je besoin d'ajouter que bientôt, à la cour et à la ville, dans le monde et dans le journalisme, il ne fut plus question que de la villa d'Honoré de Balzac, décorée par son propriétaire du vieux nom de Jardies. On allait voir les Jardies, comme, depuis, créanciers et curieux sont allés en pèlerinage au palais de Monte-Cristo.

Par malheur, les plus robutes intelligences ont leurs faiblesses; Balzac avait créé toutes ces jolies choses sans s'inquiéter du lendemain et sans

^7ti U>E PAGE l'EliniF. DE H()^()15É DE HALZAC

demander conseil à sa bourse; le quart d'heure de Rabelais sonna à l'improvisle. Un pâtre enrichi au péage des rivières achetait, jadis, à beaux deniers comptants, les palais de la reine Zénobie ; le tapissier qui avait meublé les Jardies en devint un jour acquéreur, et comme le pauvre homme connaissait à merveille le prix de l'argent et l'intérêt honnête qu'il doit produire, une fois propriétaire, il n'eut aucun scrupule d'attenter à la majesté des charmilles, à la bienséance des communs, à l'économie des jardins anglais et des tapis verts; il morcela sans pitié le gentil domaine; il fit des chambres à coucher du cabinet de travail et de la galerie, des cuisines, de la serre. Après quoi, il mit une demidouzaine d'écriteaux au-dessus de la porte et convoqua, par la voix des Petites affiches, les bourgeois de Paris aux délices de sa villégiature. Le nom trop excentrique de Jardies fut remplacé par une autre appellation plus à la portée des blanchisseuses de Ville-d'Avray, et le Pavillon Balzac est maintenant habité par trois ou quatre locataires, au nombre desquels figure en première ligne la Cerrito.

La campagne était aussi inclémente pour l'écri-

vain que l'avait naguère été la cité; du premier étage de la rue Gassini et de la palazzine de Villed'Avray, il ne restait que des regrets et des dettes. Honoré de Balzac s'arrêta donc à cette idée que le temps était venu, pour lui, d'entreprendre son tour d'Europe; il partit pour Saint-Pétersbourg. Notre ami Gérard de Nerval a raconté, en l84o, avec tout l'esprit qu'on lui sait, un des épisodes de ce premier voyage. Balzac, pour n'être pas pris au dépoiu'vu, avait imaginé de faire couvrir d'une forte plaque d'or les boutons qui garnissaient son habit bleu ; mais ne voilà-t-il pas qu'au beau milieu d'une conversation dont il tenait le dé, et par la chaleur tropicale qui règne dans les salons russes, les boutons éclatent les uns après les autres, et qu'en un clin d'œil le tapis se couvre de napoléons? C'était la première fois que M. de Balzac semait l'or sous ses pas. On devine si le conteur avait l'esprit à ce qu'il disait, assistant ainsi au spectacle de sa ruine, et n'osant, par respect humain, ramasser ses boutons.

Honoré de Balzac fit encore quelques rares apparitions à Paris, durant lesquelles il commença la publication des Paysans, son dernier et assurément

"21^ L.NK l'AGK PKRDUK DE HONORÉ DE HALZAC

un (Je ses meilleurs ouvrages. L'éclat du style et la sève de la jeunesse s'allieiil dans ce livre, comme dans les Parents pauvy^es, à l'expérience du philosophe et de l'observateur consommé.

La Russie, cependant, semblait être désormais, pour le romancier, une seconde patrie. Je ne sais quel irrésistible courant l'entraînait vers ces froides zones. Sans doute, une des mystérieuses voix de son ame l'y appelait. Toujours est-il que ses fréquentes excursions au pays des czars ont eu un résultat.

Constamment battu par les orages aux lieux où la Providence avait placé son berceau, M. de Balzac avait enfin trouvé le port loin de son ciel natal. Un cœur avait compris son cœur, une main amie s'était tendue vers la sienne : Dieu lui envoyait une compagne. C'était le bonheur dans l'avenir, mais c'était encore, et plus que jamais, la lutte dans le présent.

L'époux de la comtesse Rzewuska prétendait bien ne point finir ses jours aux bords de la Neva. La Russie était pour lui une terre promise, puis- (ju'il y avait trouvé l'opulence; son hymen conclu, elle n'était plus pour lui (ju'une terre de passage.

La comtesse Rzewuska partageait les intentions et les projets de l'homme auquel elle allait enchaîner son destin; mais les terres, les châteaux et les paysans de la noble dame ne pouvaient, comme elle, prendre la porte et émigrer vers nos régions plus douces. On sait avec quelle ombrageuse prudence les successeurs de Pierre-le-Grand continuent sa politique conservatrice, et veillent à ce que les richesses de l'empire soient, comme l'aristocratie, irrévocablement attachées au sol. La grande difficulté pour la comtesse était donc de réaliser son patrimoine sans éveiller les soupçons, et de vendre ou de dénaturer les titres de ses biens à l'insu des autorités russes.

C'était encore un roman, mais un roman sérieux, que celui-là, le plus grave de tous ceux qu'eût jamais écrits l'auteur d'Eugénie Gî^andet.Celiyrelà, composé par M. de Balzac avec sa noble future, eut plusieurs volumes, c'est-à-dire dura plusieurs années. J'omets beaucoup de détails qui ont été autant d'événements pour les fiancés, et j'arrive à l'anjiée 1846, époque à laquelle M. de Balzac, revenant à fond de train des pays allemands, fit son entrée dans le département de la Moselle, dont

radminislralion était alors confiée à M. Germeau, Tuii (les plus intelligents serviteurs de l'ancien gouvernement.

Le préfet de Metz était plus qu'un fonctionnaire pour le célèbre et aventureux voyageur; ils s'étaient rencontrés, une quinzaine d'années auparavant, sur le champ clos du journalisme. Aussi, M. de Balzac, qui n'avait plus qu'une idée en tête, son mariage, se persuadait-il que M. Germeau, en sa qualité de premier citoyen du département et de magistrat ayant le privilège d'ordonner beaucoup de choses, abrégerait pour lui les lenteurs que la loi apporte à l'accomplissement des vœu x conjugaux. J'ignore pourquoi M. de Balzac était si pressé ; toujours est-il qu'il ne demandait qu'à se marier sans tambour ni trompette, pourvu que ce fût le plus tôt possible. M. Germeau avait le plus grand désir d'être agréable à son ancien ami ; mais, pour être un homme illustre on n'en est pas moins homme, et tous les Français sont égaux devant l'état-civiP.

• Tous ces détails sont exacts. Ajoutons que Balzac et M. (iermeau avaient été condisciples au collège de Vendôme.

Quelques mois après, les impatiences maritales de M. de Balzac étaient calmées. La comtesse Rzewuska et sa fortune prenaient leurs lettres de naturalisation chez nous, et l'un des plus jolis hôtels du quartier Beaujon abritait l'heureux couple sous ses charmants lambris. Mais rien n'est stable ici-bas, et, sans doute, il était écrit quelque part que rheure où cesserait pour elle l'agitation, serait le terme de cette carrière pleine d'écueils et d'orages. La mort de M. de Balzac est un deuil pour son pays, une calamité pour les lettres; la mémoire de l-écrivain a seule sujet de s'en réjouir.

Oui, si Honoré de Balzac est mort trop toi pour ses contemporains, trop tôt pour les lecteurs qui se disputaient les pages tombées de sa plume, trop tôt pour la félicité domestique qui l'avait enfin pris sous son aile, trop tôt pour les merveilleuses œuvres qu'il laisse inachevées, comme Raphaël, Marceau, Hoche, Malibran, Léopold Robert, il est mort à une bonne heure pour sa gloire.

Je n'en veux pour preuve que la foule immense qui a suivi sa dépouille, que les regrets unanimes qui s'élèvent autour de sa tombe ; oui, s'il est un adoucissement à cette douleur de la France iiitel-

ligenle, il réside dans celle pensée qu'Honoré de Balzac vivra plus longlemps qu'il n'a vécu, car il apparlient à cette pléiade d'hommes d'élite pour lesquels la vie en ce monde périssable n'est qu'une étape dans Timmorlalité.

Œuvre étrange que cette Comédie Humaine dont noire glorieux mort n'a pu écrire le dénouement : plaisirs et tristesses, peines et joies s'y heurtent à chaque scène.

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