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Le docteur Véron

mandé et obtenu la poétique faveur de témoigner publiquement de leur sympathie pour les lettres ; nous devons à la bienveillante initiative d'un ministre l'éclat de cette séance publique, de cette solennité qui sera une date glorieuse dans l'histoire de notre association.

Enfin, Messieurs, pour que rien ne manque au succès de la Société des gens de lettres, nous pouvons nous adresser aujourd'hui, pour la première fois, à un auditoire qui est un monde d'élite, — le monde qui s'élève et qui élève les autres, — un auditoire qui applaudit déjà, — d'avance, — comme s'il écoutait les beaux vers et la prose charmante qu'il n'entend pas encore.

Quatre prix avaient été proposés par le vote unanime de notre comité; permettez-moi de vous les rappeler. J'ai besoin que vous ne puissiez pas les oublier :

l"* Un prix de quinze cents francs pour une étude sur Balzac, auteur de la Comédie Humaine;

2^ Un prix de quinze cents francs pour une

pièce de vers sur les Chercheurs d'or au dix-neuvième siècle;

3° Un prix de deux mille francs pour un discours sur les Lettres et l'homme de lettres au dixneuvième siècle;

4° Un prix de quinze cents francs pour une nouvelle.

La prose et les vers nont point manqué au concours de notre Société. Nous avons reçu quatre cent quarante-cinq manuscrits! Si Ton n'en devait être ravi surtout, pour l'honneur de la profession, on pourrait s'étonner qu'il y eût, même en France, même dans un pays aussi littéraire que le nôtre, tant de prosateurs et tant de poètes, qui savent trouver le talent du soir au lendemain.

J'ajoute bien vite un détail qui mérite de vous être signalé. Dans cet immense dossier en vers et en prose, figurent des manuscrits datés de Saint- Pétersbourg, et, à côté de ces pièces, quelques poèmes datés de notre camp de Sébastopol. En recevant à la fois ces poétiques messages qui nous venaient de Russie et de Crimée, il nous sembla un instant que la grande trêve était déjà conclue. 11 nous sembla que c'était la littérature, la poésie,

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qui envoyait en France les prenoiers plénipolenliaires de la paix.

Vous le voyez, Messieurs, notre succès n'a fait f|uo réussir, et quand il s'en avise, le succès réussit beaucoup ; un i)eu d'argent, noblement donné et dignement reçu, a introduit dans la Société des gens de lettres un élément nouveau de prospérité et d'autorité, une sorte de liste civile destinée à provoquer le travail par l'émulation et le talent par la récompense. Avec le bruit de cet argent, où se mêlait quelque cbose de noble et de poétique, nous avons peut-être réveillé loin de nous plus d'un esj)rit charmant, endormi dans le découragement, dans l'ombre et dans le silence. L'emploi de cette donation nous a valu des amitiés inattendues et des dévouements inespérés. Les pouvoirs publics ont prêté leur attention à ce mouvement d'hommes et de choses littéraires, et cette attention volontaire est devenue une émotion généreuse. Le monde a voulu nous apporter la consécration de la sympathie publique ; le monde se presse et s'empresse autour de nous, comme s'il s'agissait d'une de ces grandes fêtes de l'éloquence et de la poésie qui se célèbrent dans une

autre enceinte, dans le palais de l'immortalité... quelquefois viagère. Et, puisqu'il s'agit de l'immortalité académique, je ne dois pas oublier d'ajouter à tout ce qui élève, à tout ce qui honore aujourd'hui la Société des gens de lettres, le nom de deux académiciens illustres : l'un, M. Mérimée, qui nous préside avec la grande autorité de son caractère et de son talent, avec le souvenir de tant de beaux écrits qui sont comme des classiques de Vimagination contemporaine ; l'autre, que je ne nomme pas encore, et qui nous représentera bientôt avec le merveilleux esprit de sa parole.

Celui que vous allez entendre. Messieurs, est un homme ardent et patient, poète militant et romancier platonique d'autrefois, qui en est arrivé, en passant avec éclat par le roman et la poésie, à fonder une véritable école de critique littéraire, une école de haut enseignement, d'enseignement exquis.

Le maître critique dont je parle, a trouvé une veine détalent nouveau, dans une façon nouvelle

de lire et d'analyser les livres : c'est le système de la patience spirituelle appliqué aux découvertes littéraires. 11 ne se lasse jamais de chercher et d'attendre ; il compte sur deux collaborateurs qui trouvent beaucoup : le travail et le temps ; il s'adresse à des muses modestes que trop d'écrivains ont dédaignées : ces muses sont les HEURES.

Quand on a pris la peine délicieuse de lire les œuvres les plus récentes de cet écrivain, on admire surtout avec quel bonheur l'esprit critique peut réussir à juger et à créer en même temps ; la plupart de ces études littéraires ressemblent à de véritables créations. Oui, dans ces belles études que je vous rappelle déjà si bien, j'en suis sûr, même en me les rappelant si mal, notre éminent critique excelle à créer ce qui est disparu. Il retrouve ce qui se cache le mieux dans la poussière des li\Tes et des années. 11 ressuscite, autour d'un homme et de ses œu^Tes, le monde au milieu duquel cet homme a vécu, travaillé et souffert. II refait, sur la marge d'une page de littérature, une époque, une société, un siècle, dans l'existence d'une personne qui l'intéresse et le charme. Observateur et juge, poète et physionomiste.

ingénieux et savant, spectateur dédaigneux de rhisloire générale, et historien malgré lui par l'étude des mœurs littéraires, Técrivain, dont vous devinez déjà le nom, essaie toujours de faire ce que la renommée n'a point toujours fait pour les écrivains célèbres : il se sert de toutes sortes de personnages, qui ont vécu, pour nous introduire dans la vie familière des grands esprits qu'il veut juger. 11 surprend sous un jour nouveau, dans Tombre ou dans le soleil, l'existence et le caractère du talent. Il déchire les feuillets d'un livre, pour atteindre la physionomie de l'homme sous le masque imprimé de l'auteur. Il traverse toute une société, un volume à la main, pour y chercher le caractère intime de cet omTage. Il fouille dans les journaux, dans les mémoires, dans les correspondances, pour y surprendre le génie en flagrant délit de simple humanité. Il poursuit le cœur humain à travers l'esprit. Enfin. Messieurs, en ne voulant que critiquer, il a écrit et il écrit encore une œuvre qui est bien une création de sa critique, un beau livre tout rempli de coups de théâtre qui éclatent dans l'esprit et d'événements qui se passent dans l'âme, un li^Te animé par une réalité

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idéale qui manque trop souvent aux meilleures inventions de la litléralure.

Eh bien ! oui, Messieurs, c'est un pareil critique, c'est un pareil écrivain, M. Sainte-Beuve, qui va prendre la parole après moi, — heureusement pour vous, et surtout heureusement pour moi-même î

M. Sainte-Beuve nous disait un jour, dans une de ses Causeries du lundi, qu'il ne fallait pas trop louer. Je lui en demande pardon, mais je suis forcé de le louer encore, et voici pourquoi : jeme suis dit bien des fois que cette critique dont je parlais tout à l'heure, — critique patiente pour mieux arriver à l'observation, lente et habile pour mieux toucher à ce qui est vrai, minutieuse pour mieux analyser ce qui est grand, — je me suis dit que cette critique aurait bien tout ce qu'il faut, tout ce qu'il faut d'obstination et de finesse, pour écrire une étude complète, une étude admirable sur un livre que Ton appelle la Comédie Hmnaine, et sur un homme qui se nomme Balzac.

J'ai nommé Balzac, et c'est ici que commence le regret de la Société des gens de lettres dans le succès.

Nous n'avons reçu que six mémoires sut Balzac, aiUeur de la Comédie Humaine. Le petit nombre des concurrents, autour des difficultés d'un pareil sujet, s'explique tout d'abord par une question de temps bien plus sans doute que par une question de talent. Nous avions eu le tort peut-être de presser la difficile étude d'une œuvre immense et d'une personnalité originale ; en s'abstenant de prendre part à notre concours pour le prix Balzac, la littérature a semblé nous répondre qu'il fallait se Iiàter lentement, lorsqu'il s'agissait d'étudier certaines personnes et certains ouvrages. Près de s'attaquer tout d'un coup à un caractère étrange et à un livre éblouissant, la critique a eu ])eur : elle s'est écartée prudemment, elle s'est absentée spirituellement. Six concurrents ont osé toucher à l'homme et au livre avec toute l'imprudence du zèle. Le zèle de M. de Talleyrand se retrouve partout, même dans la littérature ! Six concuiTents ont marché à la hâte autour de ce gouffre de la Comédie Humaine. Ils ont regardé sans crainte, sans précaution, avec une curiosité trop prompte,

et le vertige s'en est mêlé : les curieux sont tombés dans l'abîme, et nous les en avons retirés assez pâles, défigurés, un peu meurtris, sans trop de force littéraire, mais se préparant peut-être à recommencer l'épreuve avec plus de précaution dans l'élude, avec plus de prudence dans la curiosité.

C'est un double regret qui nous rend peut-être sévères pour tant de bonne volonté et de courage malheureux. Au point de vue général des lettres, nous avons regretté que la critique n'eût point essayé de juger, même à la hâte, à grands coups d'observation, à grands traits de talent, un homme et une œuvre qui tiennent une si large place dans l'histoire de la littérature contemporaine. Après l'avoir préjugé plus d'une fois pendant sa vie, dans le secret des luttes littéraires, la critique devait à Balzac de venir le juger solennellement après sa mort. Et puis. Messieurs, nous n'avons point oublié que Balzac fut un des fondateurs de notre Société ; il siégea longtemps parmi nous, il a laissé dans l'histoire modeste de nos eiïorts et de nos travaux collectifs plus d'une trace de son intelligence et de son dévouement; au point de

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vue particulier de noire association, nous avons dû regretter que la Société des gens de lettres, dans une solennité si honorable pour elle, n'eût point le droit de proclamer, d'honorer publiquement le nom de Balzac, avec un éloge littéraire, avec une étude d'esprit, avec quelque œuvre charmante que nous aurions couronnée, et que vous auriez certainement applaudie.

Eh bien! Messieurs, puisque la critique et l'esprit n'ont rien voulu dire sur Balzac, je vais essayer, avec un grand effort de dévouement, de vous parler de l'auteur de la Comédie Humaine. Je tenterai de relever, dans le bruit de cette solennité, un nom et une œuwe que notre concours a laissé tomber dans le silence.

Il y a des regrets, regrets du cœur et de l'intelligence, qui trouvent dans le fait le plus simple, dans le moindre rapprochement, un nouveau motif pour se souvenir et une occasion nouvelle pour se plaindre. Ainsi, à chaque séance d'une de nos commissions d'examen, après la lecture de quelque

nouvelle envoyée au concours, le roman ([ue nous venions de lire nous rappelait tous ces beaux romans d'autrefois, imaginés ou observés par Balzac; notre mémoire tournait les pages de la Comédie Humaine, et c'était là une étude familière, où chacun de nous, à côté d'un plaisir nouveau, trouvait une fois encore le regret que j'exprimais il y a un instant. Est-ce qu'il était possible qu'une réunion d'hommes de lettres se prît à lire tant de nouvelles, à juger tant de petites histoires romanesques, sans penser à toutes les qualités fortes et originales qui ont créé l'œuvre du grand romancier de notre temps? Chacun de nous jugeait Balzac à sa manière, à son point de vue, à la mode de son goût ; chacun de nous analysait ce formidable talent avec une si bonne mesure de justice, que nous finissions par lui trouver très justement quelques défauts. Nous nous disions, à demi-voix, qu'il avait bien souvent le parti pris d'aller trop loin, et qu'il cessait parfois d'être transparent à force de vouloir être profond, et qu'il mettait de la recherche jusque dans le désordre, et qu'il devenait féroce dans ses accès d'exagération. Mais après avoir fait cette paW du feu, on recommençait

à ne savoir plus que le louer. Avec Balzac, on a beau dire : il faut toujours finir par la louange; on a beau critiquer : il faut toujours finir par Tadmiration.

N'est-ce point, en effet, Messieurs, un spectacle admirable que ce monde-comédien, si vrai par la ressemblance, si réel malgré les artifices de l'imagination, un monde éclatant et mystérieux, bruyant et intime, positif et rêveur, brutal et délicat, sensuel et idéal, plein d'appétits et de passions, un monde qui joue tous les rôles de la vie sur le théâtre de société de la Comédie Humaine?

D'un bout à l'autre de cette comédie, où vivent trois ou quatre mille personnages, Balzac n'a point cessé de présenter à notre siècle un miroir théâtral, c'est-à-dire un miroir qui reproduit avec une certaine exagération dramatique tout ce qu'il y a de plus triste, de plus ridicule, de plus vicieux, de plus affreux, dans l'esprit et dans le cœur de ce siècle. Il observe et il connaît les prétentions et les faiblesses de son temps, sur le bout des doigts. Il a une éponge d'observation et de talent, qu'il passe et qu'il frotte sur le monde, pour l'imprégner de sottise, de sang, d'orgueil, de passion, de boue,

d'hypocrisie et de misère. Quand il presse celle éponge entre ses mains impitoyables, il en tombe de grosses gouttes de réalité, de vérilé, d'humanité. 11 excelle à élaler el à secouer, comme on Ta dit, le sens dessus dessous de la guenille humaine. Lorsqu'il ne trouve pas, il devine, il voit les yeux fermés, et l'on a eu raison de l'appeler un voyant.

Balzac ne se lasse pas de regarder dans la vie el de créer à force de voir. 11 saisit tout, il s'approprie tout par le regard, et il en fait son bien par le travail qui est son grand moyen de conquête. Il crée son monde, morceau par morceau; il arrive à l'ensemble de sa création, par le détail. 11 analyse ce qu'il fait, en le faisant, et surtout en le refaisant ; il est infatigable dans l'art et dans la peine de recommencer, el il apprend à inventer en recommençant.

Toujours à raffut de ce qui passe et de ce qui se passe dans la cervelle humaine, Balzac est une espèce de chasseur d'hommes : il les poursuit ou il les attend; il les prend sur le fait, el il les dépouille, lentement, à son gré, à loisir, tout à son aise. Quand il aperçoit, dans cette chasse de tous les jours, dans la foule, dans le monde, une fai-

blesse, un vice, une passion, il s'en empare avec une sorte de violence, il en fait ses victimes, et il les dévore par l'observation. Balzac est un observateur de proie.

Après avoir observé, entrevu, deviné un caractère, Balzac cherche patiemment dans l'étude le moyen de l'imposer à son public, comme si ce caractère appartenait tout entier au monde vivant, et rien ne coûte à sa patience pour trouver le sentiment, l'agitation intérieure, le tressaillement intime de la vie réelle.

Dans la Comédie Humaine, l'action se démène parfois bien plus qu'elle ne marche; mais cette action confuse, exagérée, incertaine, flottante, se rattache toujours à quelque chose de secret qui la dirige et la sauve, à quelque chose d'admirable qui est la grande obstination de Balzac : l'esprit de vie, l'étude de tout, et l'unité des caractères. Ces caractères eux-mêmes ne sont point infaillibles; ils ont peut-être le tort de s'étirer ou de se grossir démesurément, pour les besoins de la cause ; ce sont des parvenus qui se gonflent encore, en voyant l'efl'et public qu'ils produisent déjà; mais, enfin, tous ces caractères vivent ; nous les avons

rencontrés bien souvent, nous les reconnaissons, nous les avons méprisés peut-être; ils marchent (levant nous dans le roman, et il nous souvient de les avoir vus marcher dans les souliers de tout le monde. Et quel mal de talent se donne Balzac, pour compléter la plupart de ces caractères, pour les rendre vrais, pour leur prêter la démarche, le geste, le regard, la parole, la forme particulière qui convient à l'état, à l'éducation, à l'esprit, à la sottise, au ridicule ou au vice de chaque personnage ! Et pour mieux illuminer le théâtre de sa comédie, avec des illusions qui jouent la vérité, Balzac a voulu apprendre, même à la hâte, au lever du rideau, tout ce que de pareils personnages doivent savoir le mieux dans la réalité de la vie. Il apprend tous les métiers pour les besoins de la pièce ; il veut parler de tout, et il parle de tout en homme spécial ; il est tour à tour industriel, marchand, notaire, avocat, médecin, chimiste, architecte, peintre, sculpteur, politique, di])lomate, économiste, agriculteur, fabricant, boutiquier, banquier et même usurier, surtout usurier! Cet homme savait tout dans ses romans, — et l'on se demande, avec une curiosité inquiète, s'il pouvait

savoir longtemps ce qu'il avait appris si vite!

Le style même de Balzac se ressent de ce besoin de chercher, de ce besoin de se passionner en cherchant; à force de chercher, il semble qu'il ait trouvé le temps de se gâter quelquefois. Dans les beaux livres dont il s'agit, le style ne parle pas toujours ; il s'étudie à parler, et il parle souvent toutes les langues pour exprimer la même chose. Mais, ce style de la Comédie Humaine, nouveau et déjà perverti, violent et délicat, bavard et original, vigoureux et inquiet, entreprenant et disant trop de peur de ne point assez dire, ce style est tout rempli de surprises et d'effets, de subtilités et de délicatesses, de mouvements et d'images, qui trahissent à chaque mot le sentiment du langage de la vie. Suivant une parole qui n'est point la mienne, c'est là un style qui fait frissonner la page elle-même.

Balzac est si curieux et si amoureux de tout ce qui est l'observation de la vie, qu'il s'efforce de faire vivre, par les artifices de la forme et de la lumière, les moindres accessoires de son vaste théâtre. Il anime les meubles, les tentures, les tableaux, les habits. 11 invente des bijoux, des

objets d'art, des étoiïes, des pendules, des son-nettes, des colifichets, qui jouent de véritables rôles dans les mystères de la Comédie Humaine. 11 imagine patiemment des plis de costume pour mieux draper en relief un caractère. Chez lui, les types sont en même temps des corps, des sentiments, des vêtements, des ameublements, des choses et des idées. Le nom même de ses personnages est un entêtement d'observation, un effort de vraisemblance qui caractérise encore, pour mieux en finir, les physionomies imaginaires du roman. Balzac est un esprit violent qui sait user de sa violence avec un excès de finesse.

Et pourtant, Messieurs, l'observateur de la Comédie Humaine se trouble plus d'une fois dans le minutieux inventaire de son répertoire. Le physiologiste s'oublie, et il aime peut-être à s'oublier dans une étude secrète, dans une contemplation intérieure qui le détache de la vérité trop vraie, de la réalité trop réelle pour le mener au spiritualisme- Après avoir observé, le romancier du monde réel

finit par rêver; il rêve, en travaillant encore. Et cette rêverie mêlée de travail, cette rêverie de l'art, si on peut le dire, le conduit à Tidéal de l'observation, à ce qu'il définit lui-même : l'observation idéalisée. Dans la plupart des œuvres de Balzac, au-dessus de la réalité physiologi(iue, il y a comme des flammes d'idéal qui relèvent la chair, des flammes de poésie qui spiritualisent la poussière humaine.

Balzac, nous a-t-on dit, analyse avec l'instrument de l'anatomiste; mais il tient d'une main un scalpel et de l'autre une lampe qui renferme le feu spirituel du sentiment et de l'idée. 11 ouvre, il déchire, il fouille les veines et les artères de l'homme; mais il nous laisse entendre l'àme qui soufl're et le cœur qui se plaint. 11 veut faire de la réalité, et il en fait à outrance ; mais je ne sais quelle mystérieuse lumière s'y mêle, et Féblouissement du spectateur poétise les crudités du spectacle. 11 entasse les décors, les meubles, les ornements, les accessoires de la comédie ; mais il y jette l'illusion, presque l'émotion, et tous ces détails matériels deviennent des personnages, des personnages qui se taisent et qui pourtant sont indis-

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crets. Il pousse jusqu'à rexaclitude minutieuse la description du théâtre où se passe la moindre action de son drame; mais, devant cette étude de la minutie pittoresque, il semble que l'on soit distrait de l'immobilité du tableau par un souffle secret, par le frémissement de la Folle du Logis. Il décrit des paysages, qu'il a voulu reproduire d'après nature, et qui sont exactement ce qu'il appelle la géographie de son livre; mais, si iklzac se souvient de les avoir vus, il se souvient aussi de les avoir aimés ; un souvenir de tendresse fait trembler plus d'une fois la carte géogy^aphique de la Comédie Humaine^ ei le sentiment se glisse dans ces beaux paysages avec tout ce qu'il y a de meilleur dans le cœur de l'homme. Souvent, Timaginalion attendrie de Jean-Jacques Rousseau passe par là, jetant des regrets et des rêves sur la géographie de la réalité.

Chose étrange, qui est peut-être une chose très simple : Balzac semblait avoir, dans sa personnalité morale, le double caractère qui fait la force et le charme de son livre. Il est, dans sa vie de tous les jours, remuant, militant, curieux, chercheur et fureteur ; il sait compter et peser ; il a des appétits

sensuels qu'il ne faut point appeler des passions ; c'est un homme positif, qui regarde de près et qui ne croit bien qu'à ce qu'il touche. Mais, ce Balzac de la vie réelle porte secrètement, au fond de son cœur, une influence, une lueur d'en haut, une flamme, un idéal, une ambition sentimentale qui le jette dans le rêve et dans la chimère. Chez Balzac, l'homme et le romancier ont beau faire pour ne vivre qu'avec la réalité ; ils ont beau ne vouloir prendre garde qu'aux physionomies du monde réel, aux mascarades de l'humanité ; entre une étude assez désolante et une expérience assez douloureuse, l'homme et le romancier quittent la terre qu'ils ont trop bien observée, et ils entreprennent leur voyage aérien dans le pays des beaux sentiments et des grandes tendresses, qui rendent meilleurs les hommes et les romanciers.

Je me souvenais, il y a un instant, des Confessions de Jean-Jacques, à propos d'un certain sentiment de la nature, qui est bien charmant dans les œuvres de Balzac. Je me souviens encore des Con-

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fessions, en songeant à une certaine influence exercée mystérieusement par le livre de la Comédie Humaine^ sur une certaine société de notre temps. On a dit avec esprit, avec raison peut-être, que les Confessions de Jean-Jacques avaient donné de la vanité aux soufl"rances, de la fierté aux passions. On pourrait dire que la Comédie Humaine a prêté de l'orgueil à des faiblesses, à des ridicules, à des vices même, qui, sans elle, n'auraient point songé à faire les superbes. Balzac a si souvent idéalisé ses observations les plus vraies, ses spectacles les plus réels, ses analyses les plus vives, qu'il a fini par donner des illusions à plus d une maladie de l'esprit, du cœur et de la conscience. Comme Rousseau dans le roman de sa vie, Balzac, dans le roman de la vie de tout le monde, commence l'étude de la réalité par la franchise, la rudesse, pour la terminer plus d'une fois par la faiblesse et le sentiment. C'est là, dans cet idéal qui poétise les passions, dans cet orgueil qui voile les infirmités morales, dans ce sentiment qui veut spiritualiser des choses trop réelles, que se trouve peut-être le secret d'une des plus grandes forces du livre de Jean-Jacques et du livre de Balzac, une force contagieuse qui

entame le bien par la charmante grandeur qu'elle donne au mal.

Au dix-huitième siècle, et plus lard aussi, qui donc n'a point pardonné en secret, dans un certain monde, à bien des choses assez ATaies et assez laides des Confessions de Rousseau ? On pardonnait, en devenant sensible pour le compte de son propre orgueil. On se reconnaissait, on aimait à se reconnaître, cà et là, dans les défaillances humaines de l'écrivain, et l'on en tirait quelque secrète fierté.

Au dix-huitième siècle, on se troublait de ce qui n'aurait dû qu'attrister; on plaignait et on admirait Jean-Jacques, sans vouloir tout à fait le juger; on remerciait, dans l'écrivain, un homme qui se confessait si humblement avec un si bel orgueil ! Les femmes surtout adoraient les Confessions de Rousseau, comme elles avaient adoré la Nouvelle Héloïse^ en y prenant le dessus du panier, le dessus de la réalité, la rêverie, l'attendrissement, l'intimité romanesque, le charme. Il y eut des femmes, et des meilleures et des plus nobles, qui jouèrent mystérieusement autour du fantôme de Rousseau des rôles que le génie avait légués à l'imagination

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de son public. En se souvenant avec une mémoire enchantée, on se croyait une héroïne de ce beau livre; on arrachait un masque charmant à quelque page des Confessions^ et on s'en faisait une figure; on regardait vivre, dans le récit de l'écrivain , quelque délicieux personnage, et on s'en faisait une vie nouvelle : la vie d'un rêve. Dans ce tempslà, on était volontiers ]VP° de Warens, une M"'^ de Warens des premiers jours des Charinettes, tout le long des ruisseaux bien courants. On était M"*" Galley, et on recevait dans sa collerette entr'ouverle, en rêvant au pied d'un arbre, les baisers de . cerises de Jean-Jacques. On était M""' Basile, et l'on dérobait à des impressions de lecture Y air gracieux, le ton compatissant, les manières douces et caressantes de la jolie marchande de Turin. Les plus modestes de ces pauvres rêveuses se croyaient M"^ d'Épinay. Les plus fières voulaient être M™" d'Houdetot ; le?ur coquetterie prenait un cruel plaisir à confier à Saint-Lambert les belles faiblesses de Rousseau, des faiblesses où l'esprit malade remue les fibres d'un cœur blessé. Chez Jean- Jacques, res|)rit et le cœur se désolent ensemble, sans jamais réussir à se consoler entre eux.

Eh bien, de notre temps, pendant plus de quinze années, la Comédie Humaine n'a-t-elle point renouvelé le miracle des Confessions, avec une influence plus répandue, avec une puissance plus générale? Balzac n'a-t-il pas jeté l'enchantement sur des passions équivoques de la vie réelle? Avec Balzac, aussi bien qu'avec Rousseau, le mal n'est plus tout à fait le mal qu'il faudrait haïr ; c'est autre chose, et cela nous flatte en secret, et cela nous plaît peut-être... presque autant que le bien. Avec le romancier qui observe, comme avec le philosophe qui se confesse, on se sent ravi, malgré tout, de faire sa propre connaissance dans un miroir étamé par la flatterie, un poétique miroir qui se donne beaucoup de mal et beaucoup de talent pour idéaliser le visage, le caractère et la conscience.

Aucune faiblesse de l'imagination publique n'a manqué au succès de Balzac, succès d'influence intime, de contagion romanesque. On finit par croire à tout ce qu'il nous laisse voir ou deviner,

dans son roman, de réalité fantastique, de vérité surnaturelle. On se surprend à vivre avec l'enchanteur, dans un monde qui est bien un peu son ouvrage. On le remercie d'avoir souvent donné à la folie humaine ce qui peut faire envie à la raison. On lui demande des rêves de sentiment, de passion et môme d'appétit. Chacun lui emprunte des illusions pour l'intérêt ou pour le plaisir de sa propre vie. Enfin, l'imagination publique se laisse brûler secrètement, délicieusement, dans des émotions qui sont les flammes d'un beau livre.

Le cortège des amantes de Roussau, — on l'a dit avant moi, — se retrouve tout entier autour des premiers livres de Balzac, et ce cortège charmant, composé d'amitiés inconnues, de tendresses anonymes, d'enthousiasmes à demi-cachés, ne fit que s'accroître à chaque œuvre nouvelle du romancier. C'étaient des cœurs qui ne demandaient qu'à se montrer, — même de loin, — les uns fiers, les autres modestes, mats tous ravis d'avoir été flattés et se donnant la fièvre de toutes les passions du roman.

On nous a dit que douze mille lettres, écrites par des femmes, avaient été adressées à Balzac,

des lettres qui commençaient par l'admiration, et qui d'ordinaire finissaient par une douce justice que l'on se rendait à soi-même. Les femmes écrivaient à Balzac pour l'admirer, et aussi pour se reconnaître dans quelque admirable personnage de son livre. Elles semblaient le féliciter d'avoir encouragé plus d'un défaut de leur esprit et enorgueilli plus d'une faiblesse de leur caractère. Elles le remerciaient de leur avoir rendu facile le dangereux plaisir d'aimer ce qu'elles avaient de bien, et même ce qu'elles avaient de mal.

Balzac avait débuté par un chef-d'œuvre, dans la flatterie la plus exquise ; je parle de la Femme de trente ans. Jusque-là peut-être, les femmes ellesmêmes arrivaient à la trentaine, le plus lentement, le plus tard possible ; mais, la femme de trente ans n'existait pas. Balzac l'avait trouvée, l'avait inventée, et ce fut là une bien ravissante invention, qui porta bonheiir tout de suite à son talent et à sa renommée. Balzac devint presque officiellement le peintre ordinaire de la vie privée, de la vie intime des femmes ; de là. Messieurs, avec la peinture de ce que l'on voit et de ce que l'on rêve, tant de beaux portraits éblouissants et délicieux, que le

peintre de mœurs a suspendus à des romans dans le musée de la Comédie Humaine, portraits si curieusement achevés, d'une intimité si audacieuse, et (jui faisaient dire à un s|)irituel écrivain : u La femme d aujourd hui a|)parlicnl à Balzac ; elle est à lui jusque dans ses atours, dans son négligé, dans le plus menu détail de son intérieur ; il l'habille... », et le spirituel écrivain ajoutait tout doucement: « il la déshabille !... »

Les femmes rendirent au peintre de leur comédie, — en étonnement, en reconnaissance, en dévouement, en dévotion, — tout ce qu'il avait su leur prêter en monnaie de grâce, d'originalité, de charme, de finesse et de puissance. Elles s'entendirent, de loin, pour faire une sorte de propagande littéraire par l'engouement et par l'imitation. Elles se prirent à mettre des fables en action et des romans en pratique. Elles voulurent vivre d'une vie nouvelle, dans les créations d'un observateur, en s'exposant à se nuire peut-être; mais, ce qui leur nuisait ne manquait pas de leur plaire. Enfin, on promulgua parmi les femmes, en France et à l'étranger, la loi-Balzac.

Ce fut une femme, assurément, (jui, dans plus

(l'une ville, grande ou petite, imagina de faire jouer au naturel, par toute une société, quelque livre nouveau de Balzac. On jouait la vie d'une comédie, et les acteurs ne devaient plus être que les personnages de la pièce : mêmes noms, mêmes habits, mêmes goûts, mêmes ridicules sans doute. On s'empare d'un roman, on se l'approprie, on le traduit en chair et en os, on essaie de le réaliser, on s'efforce de le vivre tout entier sans prendre garde au danger du dénouement. C'étaient là de petites colonies d'esprit, fondées par l'influence d'un livre; c'étaient là de petites émigrations qui sortaient de la Comédie Hwyiaine, et qui voulaient ressembler à la mère patrie.

Ainsi, Balzac avait observé le monde dans ses romans. A son tour, le monde dans ses actions observait l'œuvre du romancier. L'écrivain observateur avait arraché une comédie au secret des mœurs contemporaines, les mœurs reprenaient publiquement leur comédie dans le théâtre de l'observation. Qui donc a osé dire, Messieurs, que la littérature était l'expression de la société? mais non; il peut arriver que la société soit elle-même l'expression d'une littérature, et c'est là précisé-

ment ce qui arrive avec la Comédie Humaine. Après avoir fait école dans le monde liLléiaire, Balzac, dans le monde réel, a fait société.

Toutes ces qualités d'esprit, toutes ces variétés du talent, toutes ces applications du génie, que je n'ai pas la prétention d'étudier, le public les connaît et les admire depuis longtemps; mais, peut-être, le public n'a-t-il pas assez admiré dans Tinvenlion de Balzac, dans ce pêle-mêle d'événements et de caractères, la plus puissante qualité de l'écrivain : la pensée. Balzac ne se contente point de ressembler à un romancier patient, ingénieux et fécond, il veut être un penseur, et il le devient en effet, en mêlant à la vie de ses œuvres tout ce qu'il peut tirer de sa vie, de sa volonté, de sa force, de sa santé.

Balzac, par l'obstination, l'acharnement, la puissance visible de la pensée, diffère essentiellement de quelques romanciers célèbres qui ont marché pendant vingt ans à côté de lui, quelquefois devan^ lui, à tort ou à raison, dans le succès, dans la popularité.

Si j'osais citer des noms, je poun'ais nommer un de ces romanciers illustres, populaires, qui est à coup sur un grand écrivain dans la forme littéraire, dans l'expression élevée, dans la fermeté superbe du style. Il raconte... Elle raconte, elle écrit, elle peint, elle chante, elle rêve, elle aime, elle sent à merveille tout ce qu'elle imagine. N'est-ce point là un talent prodigieux, que vous devinez sans doute? mais, le système, l'abstraction, le parti pris philosophique, le besoin de soufYrir dans le lyrisme, le dédain de la réalité humaine, ont pu gâter l'esprit adorable de quelques-unes de ses créations. Elle ne cesse jamais de bien écrire, de nous étonner, de nous ravir; mais, parfois, elle monte si haut toute seule, pour mieux s'abstraire, qu'elle oublie peutêtre quelque chose, elle oublie de penser, — ou plutôt elle ne veut pas penser ^

J'en pourrais nommer un autre, Messieurs, un conteur merveilleux , un improvisateur inépuisable, un faiseur d'histoires et de prodiges, tout ce qu« Ton voudra de plus facile, de plus spirituel et de plus heureux dans la littérature contemporaine. Il joue avec tout et se joue de tout. Il se persuade

^ George SaiiJ.

tout ce dont il a besoin, et il nous force de croire à tout ce qu'il désire. Il ne doute de l'existence de rien, ni de la crédulité de personne. Il sait improviser rinstruclion de son lecteur, et il improvise sa propre science par-dessus le marché. Il voit tout, il devine tout, et il nous montre tout ce qui n'existe pas. Il s'enivre de bruit et de lumière, il se divertit de son mieux, et il n'oublie jamais de divertir les autres. Il court en babillant, en bataillant, en riant, en nous faisant rire, et quelquefois en nous faisant pleurer. Il voyage à travers le monde intellectuel, en jouant une interminable comédie d'aventure, de hasard, de fantaisie, de cape, de robe et d'épée, une comédie fabuleuse que Ton pourrait intituler : les Mille et un jours de l'esprit. Par malheur, il ne s'inquiète pas toujours d'observer, d'étudier, de penser; il n'a pas le temps de penser. Messieurs, il n'a que le temps d'imaginer, d'écrire et de réussir '. J'en pourrais nommer un troisième, que je salue aujourd'hui de bien loin, de trop loin, un homme que le changement des flots a écarté de son chemin et de son talent! Celui-là, Messieurs, est aussi un inventeur habile et vigoureux. Il se démène dans

1 \l.'\,iii(lip Dumas.

UNE PAGF PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC olo

des fables qui ont du mouvement, de Taction, de la brutalité, quelque chose des apparences de la vie humaine. Il est le directeur et le poète du grand théâtre des Mystères de Paris ; il fait représenter par les comédiens de son caprice, sur ce théâtre bien mystérieux et trop misérable, les drames les plus étranges, les plus terribles. Il étale sur la scène, avec un courage qui n'est peut-être que de la colère, avec une ardeur qui n'est pas précisément de la science, des plaies et des guenilles qui ont la prétention de nous montrer les secrets de l'humanité. Il joue philosophiquement au cynique, et il promène son tonneau sur les planches ensanglantées de son spectacle, avec une verve, une imagination, une cruauté qui rencontrent çà et là ce qui est triste, vrai et douloureux. Il opère sur l'esprit et sur le cœur de la société, avec un instrument d'étude qui ressemble bien plus à un couteau qu'à un scalpel; il frappe, il blesse, il déchire, il éventre tout; mais il dédaigne trop souvent d'étudier, d'analyser, et il ne pense pas toujours. Il s'agite dans l'observation, mais ce n'est point la pensée qui le mène ^*

' Eugène Sue.

:iH) UNE PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC

Mais Balzac, Messieurs, Balzac a beau s'agilcr dans le spectacle de son monde réel; il a beau s'enivrer avec le bruit que font ses personnages; il a beau rêver avec son imagination qui joue souvent à Timpossible ; il ne laisse pas tomber un seul instant, dans l'agitation, dans le bruit, dans le rêve, dans l'ivresse, son outil d'observation, son instrument d'étude : la pensée Chez lui, quand on oublie le romancier, on se retrouve avec un philosophe et on se souvient du livre d'un grand penseur, à demi caché dans les romans. Si des mains intelligentes et vigoureuses essayaient de presser les œuvres complètes de Balzac; si elles s'efforçaient d'exprimer de la Comédie Humaine tout ce qu'elle renferme de pénétration sentencieuse, d'analyse précisée par le mot, de physiologie visible dans la phrase, de psychologie révélée par la finesse du style, de réalité générale maœimée par l'esprit, on ferait aisément, — et il me semble qu'on a commencé à le faire, — un très gros livre, original et profond, un livre intitulé : Pensées de Balzac.

Après avoir fait le livre de la Comédie Humaine, Halzac se préoccupait déjcà de la comédie humaine au théâtre; mais il n'y pensait pas encore tout à fait. (Je vous demande si un pareil romancier de la réalité, un pareil metteur en scène des caractères et des passions, n'avait pas tout ce qu'il faut à un grand esprit pour réussir dans une salle de spectacle devant la rampe!) Quelquefois, quand il se laissait emporter par la chimère, Balzac songeait très sérieusement, c'est-à-dire très naïvement, à exploiter le répertoire tout entier de la scène parisienne, dans un monopole de talent et d'industrie qui était une de ses inventions les plus bouffonnes; il avait là-dessus des idées fort plaisantes, des désirs immenses, des projets fantastiques. Il rêvait de la création d'une société littéraire et commerciale, commanditée par son nom et par son génie, dirigée par son ambition personnelle, destinée à produire tout ce qui se voit, tout ce qui se dil, tout ce qui se chante sur la scène. Les succès, les applaudissements, les illusions, et même les profils du théâtre l'empois.

choient souvent de dormir. En pareil cas, il se mellail à improviser, avec une sorte de colère fiévreuse, le commencement de son répertoire dramatique.

Par malheur, Halzac n'avait pas encore trouvé le temps d'appliquer au théâtre la théorie du travail, de l'obstination et de la patience, qu'il appliquait toujours aux œuvres de la littérature. Il était infatigable pour refaire vingt fois ses romans ; il se fatiguait tout de suite, quand il s'agissait de ses drames; il ne les refaisait jamais, il les faisait à peine une fois. 11 retrouvait peut-être, dans ses rêves dramatiques, une part délicate, profonde et originale de ses beaux livres; mais, de ces illusions, de ces rêveries, de ce mirage théâtral, qu'est-ce donc que Balzac a su tirer véritablement pour le théâtre, pour le public, pour la critique, pour luimême? Paméla Glraicd, Vautrin^ la May^âlre, les Ressources de Quinola^ des pièces où ne manquent ni l'esprit ni le talent; il n'y manque, selon moi, que le vrai Balzac de la Comédie Humaine.

Je me trompe, Messieurs, ce vrai Balzac nous a laissé une comédie qu'il avait sans doute étudiée, remaniée, observée, approfondie, comme s'il se

fût agi d'un roman, comédie horrible et charmante, drame rieur et trop vrai, tragédie joyeuse de l'argent, qu'il a intitulée : Mercadet le Faiseur. Ce fut là un succès de stupeur, d'épouvante, — et de gaîté.

Cette fois, Tauteur dramatique ressemble au romancier ; le voilà dans son monde, dans sa création ordinaire, dans l'intrigue et dans le luxe, dans l'ambition et dans la famille, jouant avec la conscience, nageant dans une eau vaseuse qui charrie des parcelles d'or, fouillant tout, analysant tout, allant au fond du cœur humain jusqu'à ce qu'il y trouve le dernier secret et la dernière misère de l'homme. Il y a de l'écorché dans cette courageuse et affreuse étude de la vérité : elle entame la peau et la chair vive commence à paraître et à saigner. En y songeant bien, il me semble, Messieurs, qu'il n'y a pas très loin de ce Mercadet aux Chercheurs d'or du dix-neuvième siècle. J'aurais trouvé tout simple que plus d'un concurrent, pour le prix de poésie, eût songé à prendre l'épigraphe de son poème satirique dans ses trois mots : Mercadet le Faiseur, dans ce titre d'une comédie qui pourrait dire tant de choses à l'oreille de la satire.

Il est impossible de donner à l'argent une effigie plus saillante, plus triste et plus vraie que celle plaisante et désolante physionomie de Mercadet. Elle nous montre en relief tout ce que l'observation comique peut graver, à grands coups de traits d'esprit, sur les deux faces d'une pièce de monnaie. Cette pièce de monnaie est une véritable médaille, dédiée par le théâtre aux mœurs de notre siècle. Elle a été composée de loules sortes de petites infamies et de petits métaux, recueillis, ramassés dans la comédie du monde réel par cette merveilleuse éponge de talent dont je vous parlais tout à l'heure.

Les chercheurs d'or au dix-neuvième siècle? Mais, ils sont tous là. Messieurs, dans les œuvres de Balzac! ils ont débuté dans la Peau de Chagrin, et ils n'ont quitté le théâtre que dans les Parents pauvres^ après une brillante représentation à leur bénéfice, emportant à pleines mains, à pleine envie, de For et de l'argent, et même de la fausse monnaie!

On ne peut faire un seul pas dans la Comédie Humaine, sans y rencontrer la personnification des chercheurs d'or. Les traits, les expédients, le

caractère, les costumes, changent tous les matins, dans le travestissement perpétuel d'une pièce qui dure vingt ans ; mais c'est toujours la même passion, le même appétit, le même personnage : un personnage poursuivi par la pauvreté et courant après la richesse, le jour et la nuit, sur toutes les routes, le plus souvent dans les chemins de traverse; cherchant de l'or, manquant d'argent, et même manquant de tout; se tuant pour bien vivre et quelquefois pour ne pas mourir de faim : ne croyant à rien et n'estimant personne: ne rêvant que lorsqu'il ne dort pas; avare, prodigue, généreux et féroce; dépensant des trésors de génie, en détail; imaginant des miracles avec une ficelle; faisant de tout métier, industrie, invention et marchandise; sachant tout ce qu'il lui faut savoir, malgré son ignorance; stupide souvent, mais spirituel au besoin; ayant toujours quelque chose de frais à mettre au bout de l'hameçon ; payant un créancier ou obligeant un ami, pour profiter de leur étonnement; méprisant son auditoire pour mieux le convaincre; faisant de grandes choses malgré lui, en ne songeant qu'à faire de grosses affaires; remuant les intérêts, les idées, les senti-

3±'l UNK PAOî: perdu K DK HONOKK 1)K halzac

meiils, toutes les faiblesses et toutes les forces de ce monde, et se baissant et se relevant tour à tour, rien que pour être riche.

Et à ce propos, Messieurs, à propos de tous ces chercheiiy^s d'or qui s'agitent dans les souterrains de la Comédie Humaine, il est impossible de ne point se rappeler que c'est presque au début de son vrai talent, de sa vraie clairvoyance, que Balzac a écrit la Recherche de V absolu, un roman oi^i l'alchimie, c'est-à-dire la science du rêve, la science de l'impossible, se met à chercher la pierre philosophale au dix-neuvième siècle! Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que c'était là, il y a vingt ans, un livre de pressentiment public? Oui, il pressentait l'esprit de notre temps, un esprit qui ne demande pas mieux peut-être que de se vouer à la recherche de l'absolu: l'absolu dans le travail, dans la science, dans l'invention, et même dans l'alchimie, dans le rêve.

Le dirai-je, Messieurs? la littérature de notre temps a rêvé comme tout le monde; elle a cherché

son absolu; elle s'est courbée, en rêvant sur le creuset de Talchiraiste, les yeux et l'esprit fixés sur un point lumineux qui lui promettait la forlune. Nous aussi, nous avons fait des rêves d'argent, presque toujours inutiles, quelquefois nuisibles; nous aussi, nous avons cherché de Tor, au courant de notre siècle, et j'ajoute que les rêveurs de la littérature en ont rarement trouvé.

Ces prétentions à la fortune, ces véritables passions malheureuses, à demi senties, à demi rêvées par la littérature contemporaine, ne devraient pas être oubliées dans une étude vraie Des lettres et Vh omme de lettres au diœ-neuvième siècle; et pour mieux toucher à ce caractère particulier, étrange, de nos mœurs littéraires, il faudi^ait encore se souvenir de Balzac. Je ne parle plus de l'écrivain, je parle de l'homme; il faudrait se souvenir de celte vie tourmentée et ambitieuse, puissante et inhabile, forte et misérable, qui représente dans ses luttes, dans ses illusions, dans ses douiCurs, avec des proportions énormes de popularité el de talent, la classe lettrée du dix-neuvième siècle. Balzac commence par travailler en adorant la peine du travail ; en toute chose, il adore les com

niencemenls. 11 s'enferme, il se cache, il se recueille. 11 travaille sous une robe de moine, comme s'il voulait se montrer à lui-môme, jusque dans la forme de son costume, le courage obstiné et résigné de son esprit. Il veut être le bénédictin de l'observation. Et, tout d'un coup, Messieurs, le bénédictin s'exalte dans le succès, il se glorifie dans le premier éclat de sa renommée. Il a senti qu'il est un supérieur, et il n'entend plus passer sa vie à être l'inférieur de tant de petit monde ! Il se persuade, et il tâche de le persuader aux autres, que l'intelligence, l'art, le talent, sont faits pour être riches et heureux. Le moine de la rue Cassini devient presque fier, presque orgueilleux. Il aime le luxe, et il arrive jusqu'au fasle, avec un enfantillage que le génie seul peut rendre aimable. Il s'habille, ou plutôt il se déguise en élégance et en bonheur; il quitte sa cellule tous les soirs, après douze heures de labeur; il s'en va faire briller et résonner par toute la ville la fameuse canne de AT. de Balzac, cette canne, à pomme d'or et d'orgueil, qui a inspiré un livre charmant à un des plus beaux esprits de notre époque, esprit disparu aujourd'hui mais non oublié, et qui vit encore^ après

la mort d'une femme admiraJile, dans les œuvres de M""' Emile de Girardin.

Avec des froideurs calculées qui lui servaient à cacher les ardeurs les plus folles, Balzac avait tous les désirs, toutes les faiblesses, toutes les ambitions de la vie contemporaine, même l'ambition politique, et je me rappelle qu'il écrivit un jour sa petite circulaire électorale, tout comme un autre, comme tout le monde. Il rêvait de toucher à tout, en dehors de ses travaux littéraires pour s'élever et pour s'enrichir. 11 se sentait bien heureux d'avoir fait de beaux livTcs, mais avec le regret de n'avoir pas encore fait de belles affaires. 11 aurait voulu réaliser toutes les spéculations merveilleuses qui lui avaient tant de fois réussi dans ses romans. Il exerçait contre lui-même un don d'entraînement qui le jetait dans tous les jeux ce l'imagination, de l'espérance et du hasard. 11 trouvait, en jouant ainsi, des martingales de convoitise, qui renouvelaient ou multipliaient chaque jour le chiffre de sa fortune imaginaire. Et quand il en avait fini, bon gré, mal gré, de guerre las, avec ce monde de la richesse fantastique où il se ruinait si souvent, il revenait dans son vrai monde, le monde

des lettres, il se lançait de nouveau dans la mêlée, dans la lutte, et il retombait dans la pauvreté; il travaillait encore pour recommencer ensuite à rêver ; il se tuait en ne demandant qu'à vivre, dans ce travail à mort qui tue aujourd'hui, tout près de nous, entre le courage et le regret, le plus grand homme de la poésie moderne, le plus grand poète du cœur public et delà conscience humaine. * Enfin, la vie de Balzac, personnification éclatante des lettres au dix-neuvième siècle, fut toujours la Recherche de l'absolu, avec des efforts douloureux et des visions magnifiques. Il ne se contentait pas de la gloire dans des chefs-d'œuvre ; il voulait aussi la fortune dans le grand œuvrel 11 est mort à la peine de ses rêves autant qu'à la peine de ses travaux. Il est tombé en plein génie et en pleine magie, le jour où il aurait pu s'écrier avec l'admirable alchimiste de son roman : « J'ai trouvé! »

Vous pensez bien, Messieurs, que je n'ai pas eu la prétention d'étudier devant vous l'auteur de la Comédie Humaine dans toutes les variétés de sa grandeur. Ma faiblesse a essayé de vous dire, avec un écho, ce que la force aurait pu si bien proclamer

* Lamartine.

avec le retentissement de l'esprit. Non, je n'ai point voulu juger Balzac, je n'ai voulu que me souvenir de lui et le louer publiquement, solennellement, pour l'honneur même de la Société des gens de lettres.

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