‹ Une page perdue de H. de BalzacChapitre 4 sur 17 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

HONORE DE BALZAC

(p.\n UN DE SES amis)

Ils deviennent forcément très rares les compatriotes d'Honoré de Balzac qui, ayajit eu la chance de le connaître personnellement, ont conservé des souvenirs précis de ces relations. Aussi, ne connaissons-nous plus guère aujourd'hui que M. Cormon père, M. Paul iVleurice, — peut-être aussi M. Ernest Legouvé, — réunissant de semblables conditions et pouvant donner sur la personne même du grand homme des détails recueillis de vîsk..

Pour un siècle tel que le nôtre, où les mémoires et les journaux intimes relatifs à ses individualités marquantes abondent, il est fort regrettable que nul ne semble s'être attaché, pendant la vie du maître, à réunir sur lui des renseignements exacts et précis. C'est là désormais une lacune

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irréparable; ol copendanl, combien seraient précieuses de semblables indications, si elles provenaient de témoins autorisés de son existence, ainsi que le furent par exemple M. Auguste Borget, M"'*' Carraud, M'"" de Brugnol, et surtout M""" de Berny ou M""" Hanska !

A défaut de ces diverses personnalités, chacune 1res au courant de périodes différentes de sa carrière, on en est donc réduit à glaner chez tous ceux qui Tout connu, de prés ou de loin, quelques traces, quelques vestiges de leurs impressions à son sujet.

L'une de ces épaves, et non la moins intéressante, croyons-nous, émane d'un homme qui s'occupa pendant longtemps des fantasticjues affaires de Balzac. 11 s'appelait Auguste Fessart, et semble, à en juger par les documents dont nous allons parler, avoir toujours eu pour lui un véritable culte. En outre, après la mort du grand écrivain, c'est à M. Fessart que sa veuve s'adressa tout d'abord pour obtenir quelque lumière relativement à l'inextricable fouillis des dettes de feu son mari.

On ne sait pas assez que si iVP'' Eve de Balzac avait refusé la succession du maître, ainsi que son

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testament ly autorisait, l'actif de cette succession étant très inférieur au passif, elle aurait ilù laisser vendre judiciairement, au profit des créanciers, la propriété littéraire de la Comédie Humaine et de toutes les autres œmxes de son auteur.

Pour échapper à celte navrante nécessité, la belle étrangère accepta courageusement le terrible fardeau que le défunt lui léguait, et M"' de Balzac mère, encore survivante, abandonna fort avantageusement sa part de droits sur cet héritage négatif, en échange dune pension viagère de trois mille francs, qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, survenue en mars 1854.

Sa belle-fille entrait dans une voie plus généreuse que prudente en prenant ces différents engagements, ainsi qu'en entreprenant de terminer une liquidation d'une si exceptionnelle difficulté. Elle y parvint cependant, et, lorsqu'elle mounit, le dernier créancier de Balzac avait été désintéressé depuis bien des années. Il faut d'ailleurs ajouter que, pendant cette période, l'exploitation de la Comédie Humaine, pour ne parler que d'elle, produisit aes sommes importantes, qui diminuèrent

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sensiblement les charges matérielles supportées par jyjme £yg (jg Balzac.

Donc, M. Fessait, soutenu sans doute par le souvenir de son ancien ami, aida de toutes ses forces celte dernière à sortir d'embarras, quoique, plus d'une fois, au début de cette libération, il eût été prêt à perdre courage, tant elle lui semblait impossible à mener à bien.

On peut donc se figurer avec quel intérêt M. Fessart vit paraître le livre écrit par M""' Surville sur son illustre frère ^

Le crayon à la main, il s'empressa d'annoter son exemplaire. Sans doute, la forme de ces noies, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur, n'a rien de littéraire. Ce n'est point un écrivain, ni même un lettré qui va s'exprimer ici. Mais, en revanche, c'est un contemporain de la famille Balzac toute entière, le témoin d'une grande partie de la vie d'Honoré et son confident en plus d'une occasion.

Très brèves, malheureusement, ces réflexions nous semblent en outre trop discrètes sur plus

1 Balzac, sa vie et ses œuvres, par M'"» Laure SurvilJe, née de Balzac. — Librairie Nouvelle, in-12, Paris, 1858.

d un point. Malgré leurs lacunes, elles représentent toutefois un document précieux, qu'après l'avoir sauvé de la destruction nous sommes heureux de pouvoir mettre au jour.

L'ouvrage de M""^ Surville, imprimé d'abord en i8o6 dans la Revue de Paris^ ne fut, on le sait, publié en volume qu'en 1858. C'est donc fort probablement en cette même année que M. Fessart écrivit ses commentaires.

En tête de l'ouvrage, nous relevons d'abord cette modeste note générale :

« Je ne suis pas capable de juger les œuvres de Balzac. Laissons ce soin à la postérité. Je l'ai assez lu et compris pour Tadmirer. M"" Surville le juge comme une sœur; moi, je pourrais le juger comme un ami. Je m'abstiens. »

Après le premier paragraphe de Tavant-propos, relatif aux camarades du maître qui pressèrent l'auteur d'entreprendre son œuvre, M. Fessart écrit :

« Je crois être du nombre des personnes dont M^"' Surville veut parler. J'ai connu intimement

us l.\K l'AC.K PKP.DUK DF, IIONORK DK BALZAC

M. de Balzac. Je puis en parler, el donner mon opinion sur son frère, contredire ou affirmer ce qu'elle dit. »

A la page I, on lit à propos du rôle des enfants dans la famille d'autrefois : « On ne les mettait pa> en scène, on les laissait enfants, et on les formait avant tout au respect et à Tobéissance envers leurs parents. » Notre critique se hâte de confirmer ainsi cette appréciation :

« Ce que dit M'°" Surville au sujet de la manière dont on élevait les enfants alors, est d'autant |)lus exact pour moi que j'ai été élevé dans les mêmes principes. Aussi, avais-je du plaisir à causer avec M. de Balzac de nos tribulations enfantines. »

Puis, à propos des lignes suivantes de la page 5 : « Ma mère voyait soi-disant sur nos visages les petits méfaits que nous avions pu commettre, et qui nous valaient de sévères réprimandes de sa part », il ajoute ce curieux détail :

(( M. de Balzac disait qu'il n'avait jamais pu entendre parler sa mère, sans éprouver un certain tremblement, qui lui olait toutes ses facultés lorsqu'il était en sa présence. »

Et lorsque >!'"*' Surville écrit ensuite : « Elle

seule nous punissait ou nous récompensait », à propos de ce dernier mot, son lecteur s'empresse d'en compléter le sens de la façon suivante :

« Ce qui arrivait rarement, au dire de M. de Balzac ! »

Au bas de cette même page encore, il est question des : « grands yeux bruns, à la fois si brillants et si doux » du jeune Honoré. Aussitôt son vieil ami confirme en ces termes cette appréciation :

« M. de Balzac avait des yeux d'une expression très remarquable. »

A la page 13, l'auteur, parlant de nouveau de sa mère, en fait le portrait suivant : « Ma mère, riche, belle et beaucoup plus jeune que son mari, avait une rare vivacité d'esprit et d'imagination, une activité infatigable, une grande fermeté de décision et un dévouement sans bornes pour les siens. » Tel n'est pas absolument l'avis de M. Fessart, car il inscrit en note :

« Ce portrait est flatté. C'est une fille qui parle de sa mère. »

Une lettre autographe de M"^^ de Balzac mère, adressée à l'auteur de ces jugements, est jointe à son exemplaire de l'œuvre de M'"^ Surville. Sa

date, aussi bien que son contenu, la rendent intéressante. En voici le texte :

(( Ce 20 mai [1850],

« Votre mot m'arrive, Monsieur, à trois jours de date, par la raison que je suis depuis un mois chez ma fille, [ — et non rue Fortunée — ], pour cause de santé. Voici trois mois que je ne quille pas le lit, où l'on me relient encore.

« Les mauvais chemins et la maladie sont les seules causes de retard apportées à l'arrivée de mon fils, que nous attendons maintenant de jour en jour, d'après sa dernière lettre.

(( 11 m'est impossible, Monsieur, d'aller causer avec vous comme vous m'y invitez, puisque je ne puis bouger de la rue des Martyrs, numéro 47. Oui, mon cher fils arrive !

(( Agréez, Monsieur, mes salulations empressées.

« W" DE Balzac. »

Cette lettre précise ce point intéressant que, le 20 mai 18o0, Balzac, récemment marié et revenant de Russie, n'était pas encore, à la date que nous venons d'indiquer, rentré à Paris, où il devait 1

mourir le 18 août 1850, moins de trois mois par conséquent après son retour.

La rigidité de M"^ de Balzac par rapport à ses enfants est encore soulignée à la page 26, où nous lisons ces mots : « car Honoré, n'osant pas avoir raison contre elle, ne lui expliquait ni ses idées, ni son sourire. » Ces termes ne suffisent pas à leur lecteur, car il les fait immédiatement suivre par ceux-ci :

(( M^"" de Balzac était très sévère avec ses enfants, et surtout avec Honoré ».

Et les dernières lignes de cette même page, ainsi que les premières de la suivante, relatives aux obstacles apportés à l'éclosion du génie, qui doivent : « imprimer plus de vigueur à son essor, on aime du moins à le penser », sont complétées par cette réflexion :

« Balzac en a été la preuve. »

On sait que le grand romancier était un collectionneur émérite, et son contemporain lui en délivre le brevet, car après le récit, page 28, de ses chasses aux : « livres rares et précieux, qu'il savait choisir », M. Fessart rapporte aussitôt ceci :

« M. de Balzac était connu pour un chineur et

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un hibloteur de première classe. Par trop d'en- Ihousiasme pour les anliquilés, il se faisait parfaitement attraper, et il ne voulait pas en convenir. »

« La rue qu'il habitait à Paris lors de sa mort », — voir page 29, — porte aujourd'hui son nom. Notre lecteur réclame en ces termes sa part dans les olTorls tentés pour obtenir ce résultat :

« Sur les démarches faites par M. Auguste Fessart à la Ville de Paris, afin d'obtenir de changer le nom de rue Fortunée par celui de : Balzac. »

A la page 30, M""' Surville fait « remarquer l'attrait qu'il avait pour les gens d'esprit et les conversations substantielles », et cela dès son adolescence. Cette observation évoque chez l'ancien camarade de son frère le souvenir de leurs causeries :

a M. de Balzac était un rude causeur; il s'emparait de vos idées, et, tirant un agenda de sa poche, il consignait dessus celles qui lui convenaient. 11 appelait cela : butiner^ ou : engranger , selon que la récolte était abondante, afin de battre ensuite. Un mot nouveau le faisait rire à se tordre. »

A la page 31, l'auteur affirme avoir trouvé chez un avoué : << Ccsar Dirotteau au milieu des œuvres

IM. PAOE PERDUE DE HONORÉ DE RALZAC ï'ï.]

des légistes. Il m'assura que cet ouvrage était excellent à consulter en matière de faillites ». Cette fois l'avis de notre annotateur est différent. Aussi proteste-t-il en ces termes :

« Erreur. M. de Balzac avait fait cet ouvrage d'après la loi de 181'2. Il ne connaissait pas celle de 1838. Il convenait qu'il y avait [conséquemment dans son livre" des changements à faire, qui auraient été faits, s'il avait vécu, dans la nouvelle édition de ses œuvres. »

Ajoutons, pour notre part, que cette dernière noie ne nous paraît pas moins sujette à caution que le récit de M""*" Surville ne semble inexact à M. Fessart. Balzac ne pas connaître une loi sur les faillites, édictée en 1838 ! Nous croyons cela tout à fait improbable, pour ne pas dire impossible. Mais César Blrotteaii ayant paru pour la première fois en décembre 1837, daté de 1838, M. Fessart entend dire fort probablement ici qu'au moment où l'ouvrage fut mis sous presse, son auteur ne pouvait naturellement connaître les dispositions d'une loi non créée encore, et qui fut promulguée seulement après l'apparition de son œuvre.

Le grand homme avait en réalité : << une belle

main », et calligraphiait tous les litres de ses manuscrits. Sa sœur le rappelle à la page 36 de son volume. Mais avec Tàge, et surtout avec l'abus qu'il fit de la plume, en tant qu'instrument forcé de sa pensée, son écriture s'altéra complètement, si bien que son ami proteste, et déclare ceci :

(( il est impossible d'écrire plus mal que M. de Balzac. Voir ses autographes, [et] celui ci-joint » :

« Ma chère Madame de Brugnol,

a Vous aurez à payer non pas, comme je vous l'ai dit, cinq cent et cinquante francs, mais bien huit cents francs, ])lus le ])ort et remballage Comptez sur huit cent cinquante à neuf cents francs, car je viens de faire de nouvelles acquisitions qui sont excellentes, et je vous jette alors ce mot d'avis à la poste, avec mille amitiés, au moment de mon embarquement.

« H. DE Balzac. »

Ce billet doit avoir été envoyé de Marseille, en octobre 1845, au moment du départ de Balzac pour Naples, en compagnie de M"'' Hanska et de sa fdle.

OU en mars 1846, lors de son voyage à Rome dans les mêmes conditions.

A celte même page 36, quelques lignes plus loin, l'auteur rapporte que sa mère, moins disposée encore que son père à laisser leur fils se livrer à sa vocation : « pensa qu'un peu de misère ramènerait promptement Honoré à la soumission ». On était alors en 1819, et voici dans quelle mesure, soutient M. Fessart, l'écrivain avait été abandonné à cette soi-disant bienfaisante misère :

« Beaucoup trop. M. de Balzac avait les larmes aux yeux lorsqu'il parlait de ce qu'il avait souffert. »

Revenant à la page suivante sur cette installation d'Honoré, rue Lesdiguières, par ses parents, M""' Surville ajoute, à propos d'un aussi rude changement de cadre : « Certes, la transition était dure ! » Sur ce point, auteur et lecteur sont cette fois tout à fait d'accord, car ce dernier écrit sur-lechamp, dans un bel accès d'indignation :

« Il fallait entendre [M.] de Balzac parler de sa position d'alors, et [de] la dureté de ses parents à son égard î »

En revanche, il ne saisit pas bien le sens de la

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