‹ Une page perdue de H. de BalzacChapitre 5 sur 17 · I-jr. L.NK PAr.K PKHDL'K DF. HOMMIK DK l'.ALZAC · texte numérisé non relu

I-jr. L.NK PAr.K PKHDL'K DF. HOMMIK DK l'.ALZAC

phrase suivante, qui termine celle même pageî)" : " C'est alors que commence cette correspondance ccuiservce par tendresse et qui devint si lot de chers et de précieux souvenirs », car il s'écrie :

« Pour qui ? »

Les témoignages de pitié pour les souffrances morales et matérielles presque constamment endurées par Balzac dans sa famille, reparaissent souvent dans ces notes, (resl ce qui semble, de toute la carrière du maître, avoir le plus frappé son ami, auquel, sans doute, bien des confidences avaient été faites au sujet de ce douloureux passé. Aussi, page 38, après les mots : « détails qui n'étaient à autres fins que de prouver à notre mère qu'il manquait d'argent », M. Fessart articule vivement ce reproche :

« Et sa mère ne lui répondait pas. Elle le laissait mourir de faim ! »

Et à propos de cette phrase d'une lettre du pauvre jeune homme, citée page i2 : « Mon estomac en tremble! », son lecteur en accentue encore l'amertume par ces paroles énergiques :

(c Je répète qu'on le laissait mourir de faim : il me l'a dil plusieurs fois! »

Puis, on lit à la page suivante, toujours dans la même lettre : ' Les travaux nuisent à la propreté. Ce co(juin de Moi-même se néglige de plus en ])lus », et le lecteur ajoute aussitôt ces détails na\Tants :

« C'est-à-dire qu'alors il était couvert de vermine, et descendait, le soir, acheter une chandelle qu'il plaçait sur une bouteille vide, faute de chandelier. Et il riait, plus tard, en 1845, en me racontant cela ! »

Enfin, à la page 44, après les derniers mots de cette lettre : « le très humble serviteur », à son tour M. Fessart termine ainsi ses commentaires sur cette missive :

'< C'est bien là Balzac, qui m'a raconté vingt fois la lettre qu'on vient de lire, et qui perd beaucoup à la lecture. Il fallait fentendrel »

Il paraît que, pour diverses raisons, sa famille dissimulait, à cette époque, sa présence à Paris, entre autres parce que : « c'était d'ailleurs un moyen de le préserver de toute tentation mondaine Voir page 45). Notre lecteur, toujours révolté de ces façons d'agir, s'empresse d'ajouter : *

« Et de ne lui rien donner, et [de] le laisser manquer de tout! »

Dans une des lettres postérieures de Balzac, adressée à sa mère, on lit ceci, à la page 47 : « Vous êtes bonne au fond, et l'on ne vous craint qu'à demi. » Mais aussitôt M. Fessart pousse ce cri d'indignation :

(( Elle était pour lui mauvaise comme une gale. Cette expression est de lui ! »

Et à propos de la phrase suivante de la même lettre, phrase imprimée à la page 48 : « 11 faudra renoncer à monter mon ménage », son ancien confident s'écrie de nouveau :

« Vrai, très vrai, mille fois vrai! »

D'ailleurs, M"^ Surville elle-même revient encore, à la page 75, sur le dénuement dans lequel ses parents avaient jadis laissé son frère, et répète que : « si on lui eut assuré alors les modestes quinze cents francs qu'il demandait pour gagner son premier succès, quelles adversités sa famille ne lui eut-elle pas épargnées, ainsi qu'à ellemême? » Aussi, son commentateur ne manque-t-il pas de confirmer ainsi cette appréciation :

« Mais on fies] lui a toujours refusés! »

Plus tard, raconte l'auteur, à la page 144 du A olume : « Mon frère fit bâtir les Jm^dies. Mais le terrain en pente fit crouler les murs. » Cette fois, le vieil ami du maître produit une pièce à l'appui de cette assertion. 11 la fait précéder de ces mots :

« Le billet ci-inclus justifie le fait avancé. Il a été créé pour fourniture de pierres pour les Jardies. Il est resté impayé jusqu'en 1845, époque à laquelle cette affaire a été réglée avec les fournisseurs par M. Fessart. »

« Au quinze juin prochain, je payerai à Tordre de M. Accolas la somme de deux cent quarantequatre francs, valeur reçue en fourniture de

pierres.

« Paris, 15 mars 1839.

« 108, rue Richelieu. »

La sœur de Balzac nous apprend encore, à la page ITo de son livre, que, pendant la période où son frère habita les Jardies : « 11 avait loué une chambre chez Buisson, tailleur, au coin du boulevard et de la rue Richelieu ». Plus tard, Buisson, qui avait en outre prêté de l'argent à son illustre

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locataire, se brouilla avec un semblable débiteur — c'est-à-dire élernellemenl en défaut, — et l'accabla de papier timbré. Aussi, M. Fessart sempresse-t-il d'ajouter :

« Voir la note ci-jointe, remise à M. A[ugusteJ Fessart pour régler cette affaire. »

« Relativement à M. Buisson, ne s'occuper que de la créance résultant des effets Werdct, à l'ordre de Duckett, dont M. de B[alzacJ a été déclaré garant.

Il y a eu [déjà] un payement de quatre mille francs et frais, fait par M. de B[alzacJ. Buisson a racbeté ou remboursé la différence, qui est de trois mille ou trois mille cinq cents francs.

Le récit des relations de Balzac avec ce grand tailleur, s'il était mis au jour avec tous ses détails, formerait une véritable odyssée. Ces rapports commencèrent par une grande admiration du second pour l'auteur de la Comédie Humaine^ et celui-ci Jie manijua jias d'en proliter pour faire payer par Buisson ces effets Werdet, souscrits par

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cet éditeur et garantis par l'écrivain lors de la désastreuse liquidation de la Chronique de Paris. De plus, le romancier trouvait encore moyen de se ^aire, en réalité, habiller gratis par son propriétaire, auquel il se gardait bien de solder même le loyer de l'appartement qu'il occupait dans son immeuble! Aussi, après la mort du maître, Buisson produisit-il un mémoire considérable, dont le Ghilfre eiïraya si vivement M'"*" de Balzac^ que les parties recoururent aux tribunaux pour régler TafTaire. Un des points en litige était celui-ci, dont la solution nous est demeurée inconnue : yV^^ de Balzac devait-elle accepter et solder les objets de toilette commandés par son mari à son retour à Paris au printemps de 1850, alors qu'à sa mort, au mois d'août suivant, ils n'étaient pas encore livrés?

On sait, quels éternels remaniements Balzac faisait subir à ses œuvres. Sa sœur en parle à la page 185 et rappelle que les pauvres typographes « ne pouvaient faire chacun qu'une page de suite « de ses manuscrits, ou de ses épreuves corrigées. M. Fessart appuie en ces termes cette affu-mation :

te Voir une septième épreuve de Loi(,ls Lambert

ci-joinle, corrigée par M. de Balzac, qui devait être la première épreuve I!! »

Cette fois, notre scoliaste fait erreur. Ce feuillet, en ce moment sous nos yeux, ne fait point partie d'une septième épreuve de la première édition de Touvrage, publié en 1832, mais bien de sa réimpression de 1835. C'est la page 147-148 du Liv7-e mystique^ et les corrections dont elle est chargée n'ont jamais été exécutées.

Le grand Honoré, chacun le sait, a laissé la réputation d'avoir été l'un des conteurs et l'un des causeurs les plus remarquables de son temps. Sa sœur rappelle le fait en ces termes, page 193 de son ouvrage: « Il était impossible de mieux conter, de mieux causer, et de mieux lire que lui ». Mais il était, paraît-il, difficile de l'y décider, car M. Fessart déclare que :

« M. de Balzac, en dehors de l'intimité, causait peu et ne racontait que très rarement. Il craignait qu'on le fît poser. On attend trop des hommes d'esprit : voilà ce qui fait qu'on les trouve souvent au-dessous de leur réputation. »

M*"® Surville rappelle aussi, deux pages plus loin, que: « son entraînement avec ceux qu'il

aimait était tel, qu'arrivé pour un instant, il restait des heures avec eux. » Son lecteur ajoute aussitôt avec une visible satisfaction :

« J'en ai eu la preuve plusieurs fois. »

Arrivé à la 200- page de son livre, l'auteur, après avoir parlé de la physionomie de son frère, conclut par ces mots : « Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité de ces lignes, que ceux qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagération. » Et M. Fessart, qui tient fort justement à faire partie des premiers, s'empresse de reconnaître, ainsi qu'il suit, l'exactitude des détails donnés par M°^' Surville :

« Ce portrait n'est pas flatté. Il est vrai, tout ce qu'il y a de plus ^Tai. Balzac avait des yeux d'or. Je n'en ai jamais vu de pareils. [1 avait un regard fascinateur. »

Enfin, après les derniers mots du livre : « Aux forts seuls appartient le droit de juger l'auteur » , son ancien camarade ajoute avec attendrissement :

« Et à ses amis de le regretter î »

Sans doute tous ces délatls ne sont pas d'un égal intérêt. Quelques-uns poun'ont sembler même légèrement puérils. Mais il en est d'autres dont

l'imporlance nous paraît réelle. Nous voulons surtout parler des terribles épreuves auxquelles le pauvre grand homme fut condamné dès ses premiers pas dans la vie. Il résulte nettement, en effet, des témoignages désintéressés qu'on vient de lire, témoignages à coup sur non destinés à la publicité, qu'à ses débuts, le jeune Balzac rencontra les 1)1 us durs obstacles et les entraves les plus cruelles, précisément chez ceux qui, semble-t-il, auraient dû lui venir avant tous en aide. 11 n'est pas le seul exemple de cette manière d'agir. Mais pour avoir eu des précédents, ces faits ne sont pas moins déplorables, car il est amer de constater, une fois de plus, à propos d'une personnalité aussi supérieure, qu'à Theure où les vocations naissent pour chacun, l'homme de lettres, au lieu d'être soutenu par les siens, ne trouve d'ordinaire, chez ses parents les jdus proches, qu'incompréhension absolue et blâme immérité.

Octobre 1896.

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