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rapides que nous admirons chez les bêles fauves, quand elles se lèvent et partent, surprises au milieu de la fouillée où elles étaient couchées. Ces femmes jaillissent, elles pétillent, elles éclatent, elles bondissent; puis, elles se calment, elles s'étalent, et, comme la mer apaisée réfléchit le ciel, elles reflètent leur bonheur sur leurs figures, rosées par la fatigue passagère de leurs jeux passionnés. »
Voilà donc les lignes supprimées, dont, bien évidemment, Balzac avait dû perdre tout souvenir pour en arriver à les rapprocher, comme il le fait plus haut dans sa lettre, de ses Contes drolatiques/ Y avait-il là de quoi faire rougir, à cette époque, tous les lecteurs de la Revue et son imprimerie toute entière aussi? Nous en doutons quelque peu. Mais, en tout cas, les temps sont bien changés, car cette page semble aujourd'hui presque anodine, après la boue naturaliste, si longtemps montante, sous laquelle la littérature française a failli plus d'une fois être momentanément submergée!
Il est d'ailleurs probable qu'inconsciemment, de part et d'autre, les mutuels griefs, — les uns exprimés et les autres latents, — de Fauteur du
Voyage de Paris à Jax)a et de l'adminislraleur de la Revue de Paris, influencèrent leur jugement à tous deux, relativement à ce fragment.
Quoi qu'il en soit néanmoins, malgré l'intention formelle exprimée par M. Pichol de ne plus faire intervenir entre Técrivain et lui son autorité de directeur, les dissentiments des deux anciens amis s'étant parla suite encore accentués, Balzac quitta définitivement la Revue à la fin de mars 4833, au moment même où la publication dans ses numéros de Ferragus^ chef des Dévorants, le premier des tt-ôis récits compris dans YHistoire des Treize^ venait d'accroître encore la renommée de Fauteur. \A misé atl jour du second épisode de Tourrage : Ne touchez pas d la hache [la duchesse de Lan-geais), commencée aussitôt dans l'Europe littéraire, n'y fut pourtant jamais terminée.
La correspondance des deux antagonistes avait d'ailleurs repris avec plus d'amertume que jamais, et plusieurs lettres, — dont par malheur les deux dernières seulement ont été retrouvées, — avaient encore été adressées par Balzac à M. Amédée Pichot. Les voici toutes deux, précédées des missives antérieures de ce dernier, parmi lesquelles se
trouvent les épîlres auxquelles répondent les deux lettres de Balzac. La première en date, communiquée aussi par M. Pierre-Amédée Pichot, est jusqu'ici demeurée inédite, mais là seconde a déjà paru dans la Correspondance du maître.
(( Paris, 15 décembre 1832.
« Monsieur,
i< Je n'ai nullement donné l'ordre dont vous me parlez. Mon intérêt serait, au contraire, d'avoir le plus d'articles composés d'avance que M. Everat pourrait m'en fournir. Mais M. Éverat, qui est aujourd'hui un plus grand seigneur que vous et moi, car il a deux cents ouvriers sous ses ordres, n'a pas cependant, comme je vous l'ai dit dans le temps, autant de caractères qu'il en voudrait à sa disposition, et il est réduit aux fictions des ordres et contr ordres. Je vous en préviens pour l'avenir, puisqu'il ne s'agit plus, contradictoirement à vos lettres, d'articles tout prêts, mais d'articles à faire, ce qui sera un moindre mal tant que vous serez à Paris. Mais fiiiles bien attention à la copie, car si nous dépassons trop les limites annoncées, vous me faites désobliger les autres auteurs, ou sur-
Charger le tableau des frais, ce qui est à ma charge, l'adminislralion me fesant mon budget de papiers et d'articles. Or, nous sommes dans ce bas monde des chrétiens, je crois, faits pour nous enlr'aider charitablement, et non [pour] nous dévorer les uns les autres. Vous passez sur les deux derniers dimanches [du mois]. Je vous recommande votre seconde partie \ qui m'a moins séduit, au récit, que la première, ce qui ne Tempêchera pas peut-être de mieux valoir. Mais je vous dis mes impressions dans Tintérêt commun. Le public des auteurs et le public des lecteurs ont les yeux fixés sur vous. On ne vous traite pas en débutant. Il faut être sévère pour vous-même, pour rester digne de vous-même. Voyez tel et tel, — sans nommer personne, — ne plus vendre que leurs noms aux recueils périodiques ou autres. On commence à se le dire, et cela fait mauvais effet. Ce qui me rend fier de vos Marana, c'est que le drame est fort, et que point [vous] n'aurez besoin de ces papillotages digressifs dont on enveloppe aujourd'hui un sujet, comme un bonbon de petits vers.
^ Il s'agit des Marana,
Vous écraserez vos rivaux, si vous en avez, Monsieur, par la puissance de l'intérêt bien plus que par les détails. Je vous parle en sot, peut-être, mais en éditeur. C est à ce dernier titre que j'ai tant de hardiesse en tête-à-tête. Vous ne pourrez m'en vouloir d'une sollicitude si égoïste. Nous obéissons tous à l'instinct de notre conservation, et si nous pouvions vous devoir cinq cents abonnés de plus, vous n'y perdriez pas. Jusqu'ici, vous savez que la Revue [de Paris] a un beau succès aristocratique, et c'est dans ce sens que vous lui allez à merveille et qu'elle doit aussi vous aller.
« Je finis par un reproche sérieux. Comment, Monsieur, vous allez dire à M™* la duchesse d'Abrantès que vous remplissez les deux dernières livraisons de cette année, et elle m'écrit qu'elle suspend un article qu'elle m'avait promis pour le 25, puisque je n'ai pas besoin d'elle! Vous risquez. Monsieur, de me jeter dans un grand embarras, tandis qu'au lieu de remplir les livraisons, nous n'aurons de vous que vingt-cinq pages chaque fois, ce qui fait cinquante. Si chaque auteur va confier à l'autre ce qu'il fait, il n'y aura plus d'articles. Il n'y a que le directeur et l'auteur isolé qui doivent
savoir le contenu de telle ou telle livraison. Peutêtre M"* d'Abrantès vous aura mal compris; mais, en tout cas, vous voyez Tinconvénient des confidences. Et, si vous tombiez malade, les Marana n'étant pas faites, où serait ma peau d'ours? Iraisje dire à TEurOpe que M* de Balzac étant indisposé, il n'y a pas de Revue de Paris les deux derniers dimanches de décembre? L'Europe se moquerait de moi, et peut-être de vous, quelque grand que soit votre nom.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
« Amédée Pighot, direûteûr.
« L'ordre est donné chez M. Éverat depuis trois jours de marcher ferme sur les Marana, M. Foucault* peut vous le dire. »
« Paris, ce lundi, [15 janvier 1833].
M Monsieur, « J'aime à croire que vous ne distinguez pas vos
^ Prote à l'imprimerie Everat où, Ton s'en souvient» s'imprimait la Revue de Pans,
UNE PAGE PERDUE DE HONORÉ DE Bx\LZAC 83
intérêts de ceux de la Revue [de Paris], car vous voyez qu'elle vous subordonne tous les autres articles d'une livraison, et c'est la meilleure manière de vous adopter que de vous faire toujours les honneurs de la famille. Par le nombre toujours croissant des concurrences, la Revue [de Paris], qui, après tout, restera toujours un peu aristocratique par ses abonnés comme par ses mœurs, laissera aller ceux qui voudront Tabandonner. Mais, par conséquent, si le nombre de ses notabilités se restreint, elles s'y trouveront mieux traitées. Peutêtre quelques personnes sentiront, comme vous, qu'il ne faut pas se donner partout, en monnaie de soi-même. Ainsi, il est telle feuille qui peut offrir beaucoup pour une fois, pour deux, pour un mois, pour deux mois. Mais le fixe, la garantie de l'avenir fondés sur le passé, ce sont là aussi des avantages. Je connais des gens qui donneraient cent mille francs pour une année de M^'® Mars (son âge ôte tout caractère et personnalité à la supposition), à condition qu'ils ne payeraient que la première minute. Enfin, la Revue [de Paris] reste avec ses ressources. 11 sera temps pour elle de baisser la tête quand elle sera pauvre et malheureuse. Peut-être
même alors gardera-t-elle sa fierté, si je la dirige encore, car le caractère du directeur est, dans ces cas-là, pour quelque chose. Je vous fais toutes ces têtes de préface pour ne rien conclure, mais pour prévenir toute explication, et mettre chacun à son aise.
Si donc, quand notre marché sera à son terme, vous trouvez avantage à le résilier, je ne m'en fâcherai pas. A chacun son avantage, au terme d'un bail. Avant tout, voyez s'il ne vaut pas mieux être le roi à Paris, qu'un des rois ailleurs.
« En attendant, je vous dirai avec franchise que, dans le moment actuel, nous avons besoin de toutes nos forces ralliées, et je vous assure que nous avons perdu beaucoup à ne pas terminer décembre comme nous l'avions promis. Permettez-moi donc de vous rappeler que dans les négociations préliminaires de notre traité, vous m'écriviez que tous vos articles étaient faits, que j'ai cédé quelque chose à cette considération, et que, plus que jamais aujourd'hui, je dois avoir le plus tôt possible les matériaux d'une livraison sous la main, obligé que je suis de la combiner d'avance, de donner des raisons positives de refus ou d'admission, etc.
Vous nous avez fait un tort immense en me privant de Tarlicle de M'"^ d'Abranlès en son temps. Elle a positivement discontinué à cause de vous. J'ai sa lettre. Et puis sont venues les distractions de la nouvelle année. Bref, aujourd'hui Tarlicle n'est pas fait, et mes deux dernières livraisons de janvier sont livrées à une déplorable incertitude. J'en appelle à votre honneur pour me donner la Théorie de la démarche le plus tôt possible, et à tout notre intérêt commun, si vous tenez à la Revue [de Paris], pour me préparer quelque chose ^'écrasant, de mirifique, dans les premiersjours de février; je ne m'explique pas davantage. C'est à vous de comprendre que vos deux prochains articles doivent être mis en comparaison avec des débuis qu'on dit brillants.
« Avant tout, il faut que je sache sur quoi compter. Je ne puis, dans ce moment, me passer d'une exactitude scrupuleuse et d'un effort d'activité. Courir après un article m'est impossible. Il faut que je l'aie, pour être tranquille de ce côté, et soigner à loisir les accessoires.
« Voilà. Agréez mes compliments.
« A[médée] P[ichot]. »
« [Paris,] samedi, [24 février 1833].
i( Monsieur,
« Vos premiers feuillets ont été composés ^ Mais on s'est aperçu, le soir, qu'on n'arriverait pas. J'ai été moi-même de cet avis, en voyant que nous n'avions pas même tout. Je vous avoue que je n'en suis pas désolé, car nous aurions eu encore une interruption d'un dimanche, au moins, vu retendue de la deuxième partie, et je ne veux pas que l'effet de ce foudroyant article soit perdu.
i< Il faut donc, au nom de tous les retards que vous nous avez fait éprouver pendant ces six: mois, que vous nous donniez votre seconde partie, afin que je sois sûr de ma livraison suivante. Tous ces relards font ma mort. Je vous l'ai dit, et je me recommande à votre génie pour vous débarrasser de mon importunité par un dernier effort. J'aime mieux attendre un dimanche de plus, s'il le faut, et je le puis. Ainsi, faites comme si la première
* Ferragm, chef des Dévorants, premier récit de l'Histoire des Treize. Il parut dans les livraisons des dimanches, 3, 17 et 31 mars 1833 de la Revue de Paris. La conclusion, pa- ^'inée à part, fut seulement distribuée aux abonnés en avril, comme supplément au volume de mars.