CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE LA PAROISSE
Une curieuse description de la ville de Saint-Marcel. — Saint-Hippolyte n’est d’abord qu’un simple oratoire : on présume que sa construction remonte au règne de Robert le Pieux. — Il est méntionné pour la première fois dans une bulle pontificale de 1158. — Érection de l’oratoire en paroisse avant 1205 : sous quelles réserves le chapitre de Saint-Marcel y consentit.
Il n’est pas rare de voir s’élever de nombreux oratoires autour des sanctuaires importants et des centres de pèlerinage. Saint- Hippolyte ne fut ainsi sans doute à l’origine qu’une simple chapelle de dévotion, bâtie à peu de distance de l’église Saint- Marcel où l’on vénérait le tombeau de l’illustre évêque de ce nom. Une autre chapelle, plus rapprochée encore de l’église, était érigée sous le vocable de Saint-Martin.
Le coteau, sur le penchant duquel saint Marcel avait été inhumé vers 436, dominait la rive droite de la Bièvre, à peu de distance de la Seine. Toute cette région semble avoir été dès les premiers siècles de notre ère la nécropole de la cité voisine et l’on a recueilli, en grand nombre, au cours des fouilles opérées dans ce quartier, des sarcophages et des objets funéraires de l’époque gallo-romaine.
Autour de l’église érigée sur le tombeau de saint Marcel et qui d’après certaines traditions aurait eu pour patron primitif saint Clément pape, un village se constitua peu à peu, dont le
SAINT-HIPPOLYTE
premier nom fut celui de Chamboy. C’est du moins ce que nous lisons dans un mémoire du xvme siècle, présenté par le chapitre de Saint-Marcel pour obtenir que le cloître de la collégiale ne fût pas compris dans les opérations du numérotage des maisons (i). Ce mémoire esquisse l’histoire du quartier d’une manière curieuse, sinon véridique :
« Ce qu’on appelle le fauxbourg Saint-Marcel ou par corruption Saint-Marceaux n’a pas toujours été nommé Saint-Marcel. C’était autrefois une petite ville nommée Chamboy, érigée en baronniepairie pour servir d’apanage à quelques uns des enfants de France dans la fin de la première race et au commencement de la seconde. Cette ville était tellement séparée de Paris que, depuis le pont aux Tripes sur la rivière de Bièvre, actuellement des Gobelins, il n’y avait aucune maison jusqu’au Petit-Châtelet. C’est pour cela que Fortunat, évêque de Paris dans le vr3 siècle, félicitait les Parisiens de ce qu’on bâtissait l’église de Saint-Denis du Pas dans leur cité et qu’ainsy ils n’auraient plus à traverser les ronses et les épines et à faire un chemin fâcheux pour assister aux saints mistères dans l’église de Clément qui est la chapelle basse de Saint-Marcel où les premiers chrétiens ont été baptisez dès l’année 2 5o ou 260. C’est ainsi que parle Fortunat dans son Epigrame.
« On sait que, depuis, le nom de Chamboy a été changé en celui de la ville de Saint-Marcel, qui est du temps de Charlemagne qui fit bâtir la grande église et qui confirma le chapitre dans la possession de la ville et autres biens, ainsy que Charles dit le Glorieux, par une chartre authentique dont l’original est dans la bibliothèque du Roy...
«... Laviilede Chamboy autrefois, àprésent deSaint-Marcel, avait quatre portes : l’une au pont aux Tripes sur la rivière de Bièvre en venant de Paris ; l’autre qui subsiste encore dans les vestiges et où est à présent la barrière dite des Gobelins sur le chemin qui va à Lyon, l’autre en venant de Paris par le faubourg de Saint- Victor au lieu dit la Croix-Clamard et enfin la quatrième au petit pont de Saint- Hipolite sur la rivière des Goblins et au bout de la rue qui conduit à la rue de Lourcine. Il y a aussi la rue qui conduit de la Croix Clamard aux Goblins qui est nommée des Fossés- Saint-Marcel parce que ces fossez formaient l’enceinte de la ville de ce côté, qui était fermée de l’autre par la rivière de Bièvre...»
(1) Arch. Nat. K 982.
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La première mention de Saint-Hippolyte se trouve dans une bulle d’Adrien IV, du 26 juin 1158, par laquelle il confirme le chapitre de Saint-Marcel dans toutes ses possessions, notamment dans ses droits sur les deux chapelles du bourg, Saint-Martin et Saint-Hippolyte, et sur la chapelle Saint-Hilaire du Mont.
[Prœterea] omnes illas libertates et priscas atque rationabiles consuetudines vestras quasintra ambitum claustri aut in burgo in quo ecclesia sita est seu in villis et possessionibus vestris, vel in capellis ipsius burgi, videlicet Sancti Martini et Sancti Hipolyti et in capellâ Sancti Hilarii de Monte hactenus habuistis, vobis auctoritate apostolicâ confirmamus (1).
Si Saint-Hippolyte avait été dès ce temps une paroisse, le pape ne l’aurait pas désignée comme une simple chapelle, car il nomme dans la même bulle l’église d’Ivry avec son cimetière, l’église de Saint-Gervais et Saint-Protais deVitryavecson cimetière et les dîmes... On se persuadera donc facilement, avec Jaillot (2), que l’abbé Lebeuf a fait abus de l’hypothèse en supposant que Saint-Hippolyte avait été construit « pour le peuple » vers la fin du règne du roi Robert. La bulle d’Adrien IV, si précise dans ses qualifications, ne permet pas cette interprétation. Saint-Hippolyte ne fut au début qu’un oratoire de dévotion — ou si le chapitre y installa un prêtre pour donner les sacrements à la population du bourg, ce prêtre n’était encore qu’un chapelain amovible et obligé de rendre compte aux chanoines de sa gestion.
Il est possible après cela que la chapelle Saint-Hippolyte ait été construite du temps du roi Robert dont on sait la dévotion singulière pour ce saint martyr (3). Il attribuait en effet à son intercession la prise de Melun en 999 dont la nouvelle
(1) L’original de cette bulle, avec traces de sceaux, est conservé aux Archives Nationales (L 229, n° 142 3). Elle a été publiée intégralement dans le Cartulaire général de Paris par M. de Lasteyrie, sous le n°405.
(2) Jaillot. Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris , 1774. (Quartier de la place Maubert, t. V, p. 68.)
(3) Il ne faut pas confondre le patron de l’oratoire du faubourg St- Marcel avec le martyr africain saint Hippolyte étudié par les Bollandistes à la date du 23 février ni avec le prêtre Hippolyte d’Ostie ou de Porto que le martyrologe romain mentionne au 22 du mois d’août. Cedernier
SAINT-HIPPOLYTE
lui avait été apportée à Saint-Denis un jour qu’il y entendait l’office. Le choix de saint Hippolyte comme titulaire de l’oratoire du bourg Saint-Marcel donne donc quelque vraisemblance à l’opinion de l’abbé Lebeuf qui en fait remonter la construction au temps du pieux roi.
Cela ne veut pas dire toutefois que le roi Robert soit intervenu personnellement dans cette affaire et il y a loin du sentiment de l’abbé Lebeuf à l’assertion de Jacquemart [Remarques historiques et critiques... 1792, page 83), qui avance sans preuve aucune que le roi Robert lui-même aurait fait construire la nouvelle église et lui aurait donné son nom, après avoir obtenu pour elle de l’abbaye de Saint-Denis des reliques de saint Hippolyte (1).
A quelle date se fit l’érection de Saint-Hippolyte en église paroissiale? Jaillot avait cru pouvoir conjecturer — en s’appuyant sur un factum emprunté aux preuves du livre de Sau-
aurait subi d’ailleurs le même genre de mort et aurait été également enterré à Rome.
Hippolyte était un soldat romain à qui Valérien avait confié la garde de saint Laurent et que le saint diacre convertit et baptisa dans sa prison même. L’empereur irrité le fit attacher au cou de chevaux indomptés qui mirent son corps en pièces (13 août 258). Dix-neuf membres de sa famille périrent décapités le même jour et sa nourrice. Concorde, expira sous les coups de fouet en présence d’Hippolyte. Les corps des saints martyrs, recueillis par les soins d’un prêtre nommé Justin, furent ensevelis dans le champ d’une femme du nom de Cyriaque.
Depuis la désaffectation en 1791 de l’église dont nous écrivons l’histoire, il n’y a plus dans Paris de paroisse érigée sous le vocable de saint Hippolyte. Une chapelle est consacrée à ce saint dans l’église Notre-Dame de Lorette, en souvenir de l’architecte Hippolyte Le Bas.
(1) D’après les Bollandistes ( Acta sanctorum, i3 août) ce ne serait pas le corps du saint Hippolyte converti par saint Laurent, mais le corps d un saint homonyme qui aurait été rapporté en France par le bienheureux Fulrad, abbé de Saint-Denis, au retour d’un voyage qu’il fit à Rome dans la seconde moitié du vin8 siècle. Les possesseurs de corps saints sont assez enclins à les attribuer à des personnages renommés et 1 on se flatta a tort de posséder dans les reliques obtenues par Fulrad les restes précieux de l’illustre geôlier du diacre Laurent.
Toujours est-il que ces reliques furent déposées par Fulrad dans une localité de 1 ancien duché d'Alsace et du diocèse de Strasbourg, nommée Audaldeviliers, qui était, croit-on, son pays natal. Elles y étaient encore
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val (1) que cette érection avait eu lieu peu de temps après le IVe Concile de Latran, tenu en 1215.
En effet, le canon XXXII de ce Concile avait ordonné aux curés de desservir eux-mêmes leur paroisse et lorsque la cure était attachée à une dignité obligeant le titulaire à servir dans une autre église, il avait prescrit de la faire administrer par un vicaire-perpétuel recevant une portion congrue sur les revenus curiaux. Jusque-la, les pretres auxquels les fonctions du ministère étaient confiées dans ces sortes d’églises n’étaient souvent que des chapelains à titre révocable : les prescriptions du concile en firent des pasteurs inamovibles.
Mais le chapitre de Saint-Marcel n’avait pas attendu ces prescriptions du concile pour ériger l’oratoire Saint-Hippolyte en paroisse. Cette église se trouve, en effet, désignée comme une cure à la présentation dudit chapitre, dans le Fouillé de Paris d’environ 1205, récemment réédité par M. Longnon, de l’Institut, dans son précieux recueil des Pouillés de la province de Sens (2).
Le chapitre se réserva toutefois certains droits comme marques de sa supériorité et il n’est pas indifférent de les indiquer dès maintenant, car l’histoire des curés de Saint-Hippolyte sera pendant plusieurs siècles et jusqu’aux dernières années même de la paroisse, l’histoire de leurs luttes contre le chapitre de Saint-Marcel pour obtenir une entière autonomie.
Voici, d’après un mémoire fourni par le chapitre au cours d’un retentissant procès dont nous suivrons les péripéties à la fin de cette étude, sous quelles réserves avait été consentie l’érection de Saint-Hippolyte en église paroissiale (3).
à sa mort en 778 et il est impossible de préciser à quelle date elles en furent emportées. Mais il parait par une charte de Charles le Chauve de 862, qu’elles étaient alors à l’abbaye de Saint-Denis où leur translation avait eu lieu avec celle des reliques de saint Cucuphat.
(1) Sauvai, Histoire et recherche des antiquités de la Ville de Paris tome III, page 13.
(2) Ouvrage cité, page 359.
(3) Mémoire pour les doyen, chanoines et chapitre de l’Église royale de Saint-Marcel, première collégiale de Paris, contre le sieur Bruté,
« [L’église de Saint-Marcel] ne consentit [à se priver de la plénitude des fonctions curiales] qu’à condition que les vicaires perpétuels des paroisses prises sur la sienne ne seraient nommés par l’évêque que sur sa présentation : qu’ils ne cesseraient point d'être chapelains du chapitre, celui de Saint-Martin le premier, celui de Saint-Hippolyte le second ; que le chapitre conserverait à jamais le titre de curé-primitif des paroisses démembrées de la paroisse unique et que l’église Saint-Marcel jouirait de différentes préro gatives pour preuve de sa prééminence.
« Les marques qu’il réserva de sa supériorité furent réglées par l’intérêt même que devait inspirer le culte et la pompe extérieure qu’il est toujours si convenable de lui donner.
Ce fut cet intérêt qui dicta :
{o Que l’on ne prêcherait point dans les églises paroissiales pendant l’Avent, le carême et les jours de fêtes solennelles aux mêmes heures que celles où l’on prêcherait dans l’église principale. C’était procurer aux fidèles les moyens de profiter d’une double instruction.
2° Que le chapitre exercerait les fonctions curiales dans les deux paroisses quand bon lui semblerait et surtout la veille et les jours de grandes fêtes, dont il ne pouvait être que très intéressant pour le culte que les offices se célébrassent avec beaucoup de pompe.
3» Que lorsque l’église Saint- Marcel ferait des processions générales, soit qu’elles fussent de son institution, soit qu’elles fussent ordonnées par le gouvernement ou par l’évêque, les vicaires perpétuels seraient obligés de se rendre sous ses bannières et d’y assister dans le rang et l’habit de chapelain. Un nombreux clergé inspire plus de respect et le peuple qui les suit a plus de dévotion, plus de recueillement, que lorsqu’il n’est conduit à ces processions que par quelques ecclésiastiques.
« C’est là l’idée qu’il faut se former des prérogatives que l’église dominante de Saint-Marcel se réserva.
« Le chapitre ne songea que très peu à ses intérêts particuliers. Il aurait pu conserver une partie des oblations, des offrandes, des présents et c’est ce qu’a fait le chapitre de Saint-Benoit lors de l’érection de la paroisse Saint-Jacques, mais le chapitre de Saint- Marcel abandonna le tout à ses vicaires perpétuels ; son désintéressement alla jusqu’à leur accorder à chacun une part dans ses distributions communes en grains et en argent, pourvu qu’ils assis-
vicaire perpétuel, les marguilliers, et paroissiens de la paroisse Saint- Hyppolite. (Bibl. Mazarine, A 16558, pièce 25, page 6 et suiv.)
Nous aurons plusieurs fois l’occasion de citer cette pièce au cours de cette histoire, sous le titre abrégé de Mémoire contre Bruté.
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tassent aux offices de Saint-Marcel en qualité de chapelains, aux heures qu’ils ne seraient pas occupés dans les églises paroissiales : enfin le chapitre ne se réserva pour toutes choses que l’universalité des dîmes. »
La suite de cette histoire nous permettra de juger si cette tutelle était bien véritablement aussi légère et aussi profitable que le prétendaient les chanoines.