SCENE V (Les mêmes Le Duc
Le domestique (annonçant). — Monsieur le Duc d'Estimonvilîe.
Le Duc. — Bonjour (on le présente), Madame, Monsieur.
idarion. — Prenez un siège mon cher Jules, nous parlions de reprendre une partie de 500; êtes-vous des nôtres?
Le Duc. — Je l'ai presque oublié ce jeu, j'aimerais le voir jouer d'abord; je me rappelle qu'il ressemble un peu au Bridge Whist.
Marion. — Plus ou moins ; un peu au euchre aussi.
Thérèse à Gaudry. — Il a l'air chic ce jeune homme.
Gaudry. — Comme ça rajeunit, le prestige; il a bien 40 ans cependant.
Alarioii. — A table donc; et vous Jules, je vous laisse en compagnie de Melle Vitry et de Barré qui vous expliqueront le jeu. Marion, son épouse, Gaudry, Amélie se mettent à la table.
Amélie (à Thérèse). — Tâches de bien expliquer, petite soeur.
Le Duc (à part). — Sa petite soeur; ah! une soeur adoptive, sans doute.
Thérèse. — Oh! moi je ne pourrai qu'enseigner à M. le Duc l'art de toujours perdre.
Le Duc (galant). — Peut-être parce que vous vous réservez de tout gagner.
Paré (à Labadie). — Et nous, nous restons dans notre coin.
Thérèse. — Pour mieux observer les caractères; (riant) les idiosyncrasies, comme vous dites, M. le philosophe sans le savoir.
Paré (bas à Madame Marion). — Et peut-être aussi pour assister à des événements.
Madame Marion (riant). — Oui, l'air est chargé d'électricité nerveuse. Labadie (à Paré) — Je parie que le Duc va découvrir Mell'e Vitry. Paré. — Peste, il en est capable, et Barré aussi l'intéressera. Labadie. — En eiïet.
Paré. — Le Duc est un esprit moderne fort cultivé ; or si Barré tranche si fortement sur le fond de notre société c'est que nous sommes pratiques, et il est tout théorie, et même plus si possible ; mais sur ce terrain, crois-moi, Labadie, Barré est d'une force qui le rendrait fort respectable, même dans un milieu parisien.
Labadie. — Mais il y trancherait aussi fortement par les allures de ses idiosyncrasies canadiennes, selon ton expression favorite.
Paré. — Peut-être que oui, peut-être que non. Tu ne sais pas comme la culture rapproche, tout aussi bien que l'émotion, qui, ainsi qu'on le voit partout, rend tous les hommes frères, J'ai vu de nos canadiens cultivés sympathiser avec des français distingués, à tel point qu'il était impossible de trouver une seule différence.
Marion (regardant le Duc qui cause avec Thérèse et Barré). — M. le Duc n'a pas l'air de suivre le jeu, mais il écoute plutôt Barré.
Amélie. — Et Thérèse donc, elle a l'air de prendre part à une conversation ravissante.
Thérèse (haut). — M. Barré, vous nous voyez M. le Duc et moi dans un complet ravissement.
Barré. — Ah ! vous m'arrêtez à temps ; je bâtissais des théories impossibles.
Li< Duc. — Je vous demande pardon, Monsieur; vous avez touché juste partout ; et vous n'avez qu'à observer la figure émerveillée de Melle Vitry pour y voir le reflet de mes propres sentiments.
Paré (à Labadie). — Et je vois sur la figure du Duc, d'autres reflets non
jvioins attentifs à l'égard de Mademoiselle Vitry. Labadie. — Oui, il les a compris tous deux, chacun à sa manière. Le Duc (aux joueurs). — Ne vous interrompez pas pour moi, je suis à un
jeu où je gagne assez.
Barré. — Dites c]ue vous gagnez tout le temps, pendant que je joue le rôle de
doner les cartes.
/. Duc. — Oui, et vous donnez fort bien, n'est-ce pas Mademoiselle Vitry. Barré. — Je parie que M. le Duc connaît déjà assez le jeu pour parier la partie.
La Duc (s'adressant à Thérèse). — Et si ma partenaire le veut bien, nous
allons prendre dix en coeur.
Thérèse. — Je le veux bien. Monsieur; et si l'on est malchanceux aux cartes,
nous aurons toujours la consolation d'être chanceux en toute autre
chose.
Gaudry (à Paré, en se levant de table). — Eh, bien, ton nerveux t'échappe; tu n'as pas le secret de tout son mécanisme.
Paré. — Je crois bien, c'est un esprit juste et délicat, mais ses idées ne voient le jour que dans des conversations spéciales, et s'éteignent au premier coup de vent de la réalité. C'est ma première idée et je la maintiens. (S'adressant au Duc). — Monsieur, je crois Barré très renseigné en psychologie ; il brille sur ce terrain, mais en politique, en affaires et dans la société conventionnelle, c'est-à-dire la seule, mon excellent ami Barré n'a aucun de nos idées ; nous nous parlons de loin, comme de deux rives assez éloignées pour qu'on ne puisse s'entendre. Je le crois épris de la science européenne. Dans notre démocratie pratique, les penseurs sont peu nombreux.
Barré. — Oh! parlez-en de votre démocratie, fille de votre politique, et comme elle âpre au gain et soliciteuse de places. Oh! oui, je suis inconseéquent, je change d'idées, à tout instant, mais cela n'empêche que j'ai mon point tl'équillibre. Pour moi la démocratie n'a de salut que si elle s'arme contre vous ; or, pour elle, s'armer, c'est comme pour tous, se discipliner. Et il faut qu'elle se protège, sinon, elle vous suivra. Elle fera elle aussi de la politique, et ceux qui par un sentiment de solidarité humaine, se seront faits ses champions, elle les oubliera en dévorant avidement les phrases que vous jetez en guise de primes, à ses appétits ; elle les traitera de malchanceux et de détraqués, ceux qui ne peuvent adopter les méthodes de chefs politiques dont quelqus-uns ne sont que des rouleurs publics.
Amélie. — Bravo. Ah! mon aristocrate de l'idée c'est toi que j'aime.
Barré (bas à Amélie). — Et c'est toi que j'adore.
Marion. — Bon, ça va bien.
Madame Marion (à Paré). — Voilà les événements que vous vous apprêtiez à observer.
Paré. — Oui, et ils sont de quelqu'importance, pardi, deux mariages.
L.e Duc (à Thérèse). — Et nous Mademoiselle, ne m'apprendrez-vous pas
que nous avons gagné. * Thérèse (vivement, et lui tendant la main). — Oui Monsieur, nous avons
gagné comme M. Gaudry, en pariant toute la partie. Marion. — Unissez-vous, mes enfants; je n'ai jamais vu partie de 500 mieux
se terminer.