SCENE IV (Les mêmes Barré
Barré (entrant essoufflé et inquiet). — Bah, j'ai changé d'idée, je verrai Duvoir demain.
■ Paré. — Comme ça change les idées. J'apprends que nous aurons des élections sous peu.
Gaudry. — Oui, et nous allons avoir une majorité écrasante. Paré. — J'y compte, n'est-ce pas Barré?
Barré. — Ah! la j^olitique, ça ne me dit rien. On dirait (lu'il n'y ait -là qu'un brocart: Otes toi de là que je m'y mette. Je ne vois que Pichon d'honnête parmi ces gens-là. .
Paré. — Mais Pichon, je me faisais l'idée que c'est un four en politique. Il a tout raté.
Barré. — Oui, parce que c'est un homme trop émincnt pour la foule. Paré. — Mais Poliquin ne me fait pas l'idée d'être un mauvais patriote. Barré. — Oh ! oui, Poliquin quel homme de tête ! quelle puissance ! Paré (a part). — J'ai l'idée que tu ne dis pas le fond de ta pensée, toi, mon
bonhomme. (Haut) et puis Rousseau?
Barré. — Quelle capacité de travail ! mais il est avisé par Trémcnt, un fin
filou.
Paré. — C'est vrai Trémont s'est laissé aller déjà, mais il y a longtemps de cela; et aujourd'hui il passe pour s'être bien relevé.
Barré.— Cest vrai, il s'est bien relevé, et j'en suis très content, c'est une si brave famille.
Paré (à part) encore une déviation, essayons-en une autre, (Haut). — Vous jugez bien, Barré, j'aime votre indépendance de caractère.
Barré. — Que ferais-je de bon dans la vie, si je n'avais le mérite au moins de lancer des idées.
Paré. — Toujours un peu de pessimisme.
Barré. — Bah! pour moi la vie, c'est ma vieille bottine qui me tourmentait quand elle était neuve, et elle ne me fait plus mal maintenant, mais elle est usée. Dans la jeunesse, tout nous contredit, sauf le plaisir qui se réserve de nous faire payer ses avances dans la maturité ; — puis vient la vieillesse.
Marion (légèrement ironique). — Ne parlez pas de vieilkssc nu milieu dc jeunes gens comme nous.
Barré. — Au contraire, la vieillesse, c'est (joethe heureux à 80 ans, c'est l'aéroplane qui se délivre et prend l'air, c'est le moment joyeux de la vie.
Parc (à part). — Ce n'est peut-être pas tout-à-fait faux, niais nous parlons poli(i(iue. (Haut). En tout cas, Barré, je ne puis m'cmpècher (Tadmirer l'initiative de votre pensée.
Barre. — Mais j'en restes là, je ne puis sortir d'actes pratiques de mes rêveries stériles.
Parc. — YA pourtant vous avez fait l'autre jour, un magistral discours (pii a
remporté la forteresse d'assaut.
Barré. — Bah! un éclair d'action par ci par là, c'est tout ce <Iont je suis
capable.
Mario/i. — Mou clîer Barré, vous vous préoccupez trop de faire bien, ma lillo se plaint souvent que a'-ous êtes né pour être heureux et que vous ne le voulez pas.
Amélie. — Père, ne dis pas celà, je te l'ai confié en secret.
Barré. — Au contraire. Mademoiselle, ça fait tant de bien de penser (ju'il y a au monde un coeur qui veut bien oublier mes travers.
Amélie. — Vos traders! Comme vous y allez, je ne a^ous connais (jue le défaut d'avoir trop bon coeur.
Barré. — Oh ! merci bien, Mademoiselle, c'est ma profonde affection pour vous qui vous porte à tant d'indulgence.
Gaudry (à part). — Voilà une étrange déclaration d'affection.
Amélie. — Je vous remercie bien de vos sentiments paternels à mon égard.
Tliérésc. — Mademoiselle Marion. N'oubliez pas que Pierre cache toujours ses sentiments les plus profonds.
Amélie. — Toi, tu n'as pas besoin de me traiter avec ces grands airs; n'es-tu pas ma petite soeur adorée?
Thérèse. — Les circonstances m'ont fait A^otre dame de compagnie, il est vrai ; mais je me sens plutôt votre soeur par l'affection.
Amélie (souriant) .-r-Tout le monde m'entoure d'affection ici.
Barré (comprenant). — C'est vrai encore ime bourde que j'ai commise pour ■ ne pas dire mon vrai sentiment. (Haut). — Croyez cependant que l'affection n'est souA^ent que la prière des timides pour obtenir ce qu'ils n'osent expérer, Mademoiselle.
Amélie. — Oh! oui, et surtout il ne faut pas espérer, M. Barré, car mon père n'en a que pour les Comtes, par ces temps-ci.
Marion (souriant). — Dis plutôt les Ducs!
Amélie. — Oui, c'est vrai, c'est un Duc qui A^a nous arriA^er.
Marion. — Oui, le Duc d'Estimonville que j'ai rencontré lors de mon dernier voyage en Europe, m'a fait annoncer son agréable visite; et puis, il est garçon, et très impressionable.
Barré, — Bon, c'est heureux que je n'en sois iresté qu'à l'affection.
Amélie (souriant). — Je le crois bien, mois qui ai rêvé d'un Duc toute ma Ade.
Barré. — On m'a parlé de ce Monsieur, on le dit très riche. Amélie. — Oui, c'est surtout cela qui ne nuit pas. Barré. — Oh ! l'argent, ce n'est pas tout.
Gadury (à part). — Non, ça n'est pas aussi intéressant qu'un original pour les jeunes filles, car les originaux font toujours des maris modèles. Amélie. — L'argent serait tout, s'il n'y avait aussi le titre. Paré. — Le titre d'un bon et beau livre par exemple.
Amélie. — Oh! les liA'res, ne me parlez pas de cela. Il y a assez de M. Barré qui perd son tem^ps à en faire pour notre public qui lit si peu les livres sérieux.
Barré. — Je suis un pionnier des lettres; et puis, est-ce perdre du temps que de passer des veilles à creuser le sillon de la connaissance, du savoir contemporain si bien outillé pour ouvrir la vie dans toute son am-
pleur. Perdre du temps pour moi, c'est travailler au pic et à la pelle
du commerce et des affaires.
Paré. — Vous y allez avec une énergie plénière, qui ferait croire que nous»
perdons tous notre temps, sauf vous.
Amélie (s'oubliant) . — Oh! oui, c'est vous et vous seul qui vivez la grande
vie !
Gaudry (à part). — Ah! Ah! elle s'est trahi la jeune fdle. Tout de même je ne comprends pas qu'elle puisse aimer un tel déséquillibré.