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Une passion

Le château deTalmay, situé à l'une des extrémités du Val-Suzon et à quatre ou cinq lieues de Dijon, -passe à bon droit pour l'une des plus belles habitations de la Bourgogne.

Cette admirable résidence, bâtie en pierre et en brique, avec des toits hauts et pointus couronnés d'une fine dentelle de plomb, conserve, en plein dix-neuvième siècle, des allures féodales. — Son vaste corps de logis et ses pavillons élégants, assis sur le plateau large d'une colline boisée et entourés de futaies séculaires, dominent les sinuosités du vallon et les méandres capricieux d'une petite ri-

vièie aux eaux limpides et peu profondes courant sous un berceau de vieux saules et de bouleaux à »rce d'argent, et servant de clôture naturelle à un parc de cinquante hectares.

Des prairies semblables à un grand tapis de velours vert s'étendent de l'autre côté de la rivière jusqu'aux bois immenses qui couvrent une étendue de plusieurs lieues et font partie des domaines du château.

Cette propriété splendide appartenait depuis des siècles à la même famille, et de père en fils les comtes de Talmay avaient toujours été de grands chasseurs devant le Seigneur, comme Nemrod , de biblique mémoire.

Nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous accompagner au château de Talmay par une soirée d'automne de l'année 1829.

Le soleil à son déclin, se trouvant caché par un nuage long et étroit, couleur de cuivre et frangé d'or, faisait resplendir l'horizon des nuances les plus vives et les plus variées. — Au-dessous, un espace assez large étail d'un bleu de lapis-lazuli à reflets d'or. — Au-dessus un espace plus vaste, d'un bleu verdAtre el transparent. —Plus haut, de grands nuages teints d'une pourpre sanglante, et enfin, lajufl les profondeurs du firmament, de petits Boom roses sur un fond d'une blancheur faible nt

i/ni.

• cimes loin! vietu arbres de la forôt

lient d ins une brume violette.

D - profondeurs de la rallée s'élevaient par inter-

uni: passion

valles bs aboiements confus et harmonieux d'une meute et les notes saccadées d'une fanfare, puis il se faisait de grands silences, et tout à coup les voix des chiens et les cadences des trompes retentissaient plus vagues et plus éloignées.

A deux étages du château, deux femmes, de condition bien différente, accoudées au rebord d'une fenêtre ouverte, contemplaient d'un œil distrait le magnifique coucher de soleil que nous venons de décrire, et prêtaient l'oreille à cette musique faible et voilée dont le charme inouï semblait les laisser cependant indifférentes.

L'une de ces lemmes était la maîtresse de la maison, la comtesse Marie de Talmay.

L'autre, simple soubrette parisienne, répondait au nom quelque peu prétentieux de Flore.

Montons au premier étage et franchissons le seuil de la chambre à coucher de la comtesse. — Nous ne tarderons pas à venir retrouver la soubrette au rez-de-chaussée.

L'appartement de madame de Talmay, quoique meublé et décoré avec luxe, ne prêtait guère à la description. — La réaction de 1830 contre les modes et le style de l'Empire et de la Restauration n'avait point encore eu lieu, et les classiques et bâtardes réminiscences des formes grecques et romaines achevaient leur règne, mais pour être détrônées bientôt par les excentricités moyen âge du gothique le plus chevelu.

Une étoffe de soie bleue , garnie d'une grecque blanche, formait la tenture de la chambre qui nous

occupe. — Les sièges étaient en acajou, recouverts d"une étoffe pareille à celle de la tenture ; — le lit disparaissait sous de doubles et immenses rideaux de soie azurée et de mousseline blanche. — Quelques tableaux d'une grande valeur, dus au pinceau des vieux maîtres de l'école italienne, relevaient seuls la monotonie insupportable de cet ensemble. — La pendule Empire placée sur la cheminée semblait ne pouvoir sonner que des heures d'ennui, et les candélabres à cinq branches, tout à la fois longs et lourds, qui l'escortaient, ne devaient sans doute éclairer que des soirées longues et tristes.

Ceci n'est un paradoxe qu'à moitié. — Certains ameublements inspirent d'invincibles tristesses, certains autres disposent à la joie; — les objets extérieurs agissent sur l'organisation et sur le moral beaucoup plus que ne le pensent les gens superficiels.

Le dix-huitième siècle fut le siècle de la gaieté parce qu'il n'était entouré que de formes rondes et galantes, et de couleurs vives et joyeuses.

i riait d'un franc rire aux banquets de nos bons aïeux, parce que dans de chaudes salles à manger, tendues de tapisseries des Flandres à sujets divertissants, toutes sortes de faïences de Rouen et de Delft, admirablement réjouissantes, s'étalaienl Les tables de chêne a pieds tors, et les vins do Boui I d'EsjMigne coulaient comme des rubis

et comme des topazes en fusion dans dr> verres de \ cnise à calices de tulipes.

Aucun Bpleen ce saurait résister aux jeux de là lumière Bur le fl lurs d'or du cuir de Cordoue, aux

reflets de pourpre et d'azur des potiches ventrues du Japon, aux agaceries souriantes de ces magots de la Chine si spirituellement moqueurs dans leur grimace éternelle.

Beaucoup de gens hausseront les épaules en lisant ce qui précède. — Qu'importe?... Il n'est pas en ce monde une seule grande vérité qui n'ait trouvé des incrédules et des contradicteurs.

Un guéridon d'acajou à dessus de marbre blanc, placé au milieu de la chambre, supportait un grand vase de Sèvres rempli de roses fraîchement coupées. — Tout à Fentour s'étalaient au hasard des livres, des brochures, des albums, des broderies, enfin divers petits ouvrages féminins commencés et interrompus.

Des cahiers de musique étaient ouverts sur le piano, d'autres épars sur le tapis.

Tout ce désordre semblait charmant, en ce qu'il révélait la présence habituelle d'une femme, et fournissait sur cette femme certains indices qui ne devaient point être trompeurs.

La nuance de la tenture prouvait qu'elle était blonde ;

Les roses permettaient de supposer qu'elle était jeune;

Le piano la disait musicienne, et les livres intelligente.

Nous allons voir à l'instant même si la réalité confirmait nos suppositions savamment raisonnées.

Madame de Talmay, appuyant sur un coussin de velours bleu ses bras ronds et blancs, nus presque

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jusqu'à l'épaule, selon la mode de 1829, ne laissait voir que la torsade épaisse de ses cheveux blonds enroulés derrière sa tète, la naissance de ses épaules éclatantes et polies comme du marbre de Carrare, et les contours déliés de sa taille svelte sans maiir et que dessinait Le corsage étroit de sa robe de soie gris-perle.

La comtesse avait vingt-trois ans. — Elle était grande et mince, charmante plutôt que belle, surtout gracieuse, et pourvue amplement de cet attrait indéfinissable qu'on appelle la distinction.

Son visage , d'une délicatesse infinie , faisait penser involontairement au velouté d'une rose pâle. — Ses yeux, d'un bleu sombre, offraient une expression rêveuse et presque mélancolique. — Ses lèvres, rouges comme du corail humide, tranchaient vivement sur la blancheur mate de sa peau. — Une agrafe d'émail et de diamants retenait autour de son mu un ruban de velour noir.

Madame de Talmay, nous l'avons dit, attachait rds sur la vallée avec une distraction inuni- — Elle n'accordait aucun»- attention aux horizons magnifiques qui se déroulaient devant elle et aux splendeurs du Boleil couchant, —elle s'absorbait tout entière dans Ba pensée, el cette pei n'était point joyeuse, du moins s'il fallait .-"m rapporter aux nuages de tristesse qui jetaient leur ombre sur le Eronl de la jeune femme et à L'expression pleine d'amertume du demi-sourire qui pai entr'oui rait ses lèi res.

Pourquoi celte trist< -

Madame de Talmay passait cependant pour une femme heureuse; — elle avait tout ce qui se peut souhaiter en ce monde : la jeunesse, la beauté, la fortune, le luxe, un mari plein de déférence et de tendresse.

Mais Dieu seul lit au fond des cœurs, — Dieu et les romanciers. — Peut-être saurons-nous bientôt ce qui se passait dans celui de la comtesse.

Quittons le premier étage et descendons au rezde-chaussée où nous allons trouver mademoiselle Flore accoudée, le nez au vent, à l'une des fenêtres du vestibule.

Mademoiselle Flore était une de ces jolies et impertinentes soubrettes qui, lorsque leurs principes ne s'y opposent point, ne tardent guère à passer de l'antichambre de leur maîtresse dans un salon, ou plutôt dans un boudoir, qui leur appartient en propre.

Gomme dans le fameux roman du chevalier Louvet de Couvray, il y avait en Flore l'étoffe d'une madame de Mondésir.

Figurez-vous une fringante et rose créature au minois chiffonné et provoquant, — aux grands yeux noirs tentateurs et hypocrites, — à la chevelure opulente et lustrée sous un petit bonnet de dentelle, — à la taille mince à tenir entre les dix doigts, — aux hanches espagnoles, — à la main fine et au pied cambré et bien chaussé, — enfin, la vivante et sémillante incarnation de la beauté du diable. —Tous voyez cela d'ici.

Mademoiselle Flore, elle aussi, avait l'air rêveur.

Comme la Mignon de Goethe et d'Ary Scheffer, elle regrettait -sa patrie, — mais d'une façon infiniment moins poétique et romanesque que l'héroïne des deux hommes de génie que nous venons dénommer.

La soubrette regrettait Paris qui l'avait vue naître dans la loge d'un concierge de la rue du Bac, son père légitime; — elle s'ennuyait mortellement au fond de la Bourgogne où elle avait été amenée, trois mois auparavant, par la tante de la comtesse de Talinay, madame la baronne Sylvanire de la Margelle avec laquelle nous ne tarderons point à lier connaissance.

La baronne Sylvanire avait cru faire un inappréciable cadeau à sa nièce en lui donnant mademor selle Flore.

En cela elle s'était trompée.

Fidèle aux traditions de son emploi, la soubrette trouvait absolument inhabitable une maison dont la maîtresse n'avait pas la plus petite intrigue à suivre et le moindre mystère à cacher.

En outre, les valets de chambre de province déplaisaient essentiellement à mademoiselle Flore.

Elle b'ur reprochait de manquer de style et d'allure.

L'intérêt et le plaisir lui faisaient donc à la fois défaut.

— Très-certainement, — se disait-elle, — je ne in p i- ici. — Quand la baronne partira, je lui dirai que, toute réflexion faite, j<i ne puis me décidera me séparer d'elle. — La vieille folle sera touchée de mon dé\ ment, — elle augmentera mes

gages et nous retournerons ensemble à Paris! — Vive Paris!...

Puis, la soubrette ajoutait sans transition :

— Ah! la baronne! à la bonne heure, parlez-moi de ça!... — voilà une femme comme je les comprends!... — elle ferait joliment mon affaire si elle avait seulement une vingtaine d'années de moins... — O feu baron de la Margelle, comme tu as dû en voir de toutes les couleurs de ton vivant, cher ami ! .. . Je donne une larme à ta cendre, et je te plains du plus profond de mon cœur, mon bonhomme!

Mademoiselle Flore en était là de son monologue railleur, et deux mignonnes fossettes se creusaient dans ses joues au souvenir des mésaventures conjugales du défunt mari de Sylvanire, quand un bruit soudain lui fit dresser l'oreille.

Ce bruit venait du parc.

Le galop impétueux d'un cheval retentissait dans les allées sablées.

Flore se pencha sur l'appui de la fenêtre, et à travers une éclaircie du feuillage elle ne tarda point à voir passer un cavalier lancé à fond de train et qui venait dans la direction du château.

— Tiens ! — se dit la soubrette, — il paraît qu'un de ces messieurs a quitté la chasse... — Mais par où diable est-il entré dans le parc? — Il n'y a pas de grille de ce côté. — Ce cavalier a donc traversé la rivière ou franchi le saut de loup !... Voilà qui me paraît bizarre!

Il n'en fallait pas tant pour faire travailler l'imagination de mademoiselle Flore.

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La moindre apparence de mystère suffisait pour lui permettre de donner carrière à des conjectures de toutes sortes.

Dans ce moment elle ne s'ennuyait plus...

Elle prêta l'oreille avec un redoublement d'attention; mais le bruit du galop rapide avait cessé de se faire entendre.

— Eh bien ! — se demanda la soubrette, — qu'est devenu cet écuyer qui courait si vite tout à l'heure?

La réponse à cette question ne se fit pas attendri1.

Nous savons déjà que depuis le château, on dominait le versant boisé de la colline.

Les yeux perçants de mademoiselle Flore distinguèrent un mouvement léger dans le feuillage, et ils surprirent, ou plutôt ils devinèrent la présence d'un homme qui mettait pied à terre au milieu d'un massif ut qui attachait sa monture par la bride à un tronc d'arbre.

— Allons I allons ! — murmura la jeune fille en frappant joyeusement ses. deux petites mains l'une dans l'autre, — voilà qui se complique! — Pourquoi

personnage inconnu caehe-t-il ainsi son cheval dans un fourré, au lieu de l'amener tout simplement à l'écurie?..* s'il était minuit, je ae me sentirais point tranquille; m. us il fait grand jour, el ce quidam ae peut être un brigand. — D'ailleurs le temps est passé où les brigands faisaient leurs expéditions à cheval!... Non... m>n...<-r nV.-t pas un voleur ! mais qu'est-ce donc ?...

Mademoiselle flore allait le savoir.

i e m.\ Btérieux vjsiteur se glissa le long des ail

les plus ombreuses, à la façon d'un mohican qui veut surprendre son ennemi. — Évidemment il s'efforçait de ne point attirer l'attention et d'éviter la rencontre de ceux des hôtes du château qui peutêtre se promenaient dans le parc.

Enfin, après une marche lente et prudente, il atteignit la lisière de la partie boisée et ne se trouva plus séparé du corps de logis que par une vaste pelouse dont une allée circulaire dessinait le contour.

Il ne pouvait désormais faire un pas de plus en avant sans se trouver complètement à découvert.

Il s'arrêta, en se dissimulant de son mieux derrière le tronc d'un gigantesque noyer d'Amérique; mais la soubrette avait eu le temps d'entrevoir son visage. Elle fit un geste de surprise et elle se dit :

— M. Georges de Commarin!... — Que signifie cela? — Que vient-il chercher ici, et pourquoi donc a-t-il quitté la chasse ?...

Depuis le poste d'observation où il venait de s'installer Georges de Commarin, puisque tel était le nom du nouveau venu, promena ses regards sur toute la façade du château. — Il tressaillit en apercevant madame de Talmay, et ses yeux parurent ne plus pouvoir se détacher de la fenêtre où elle s'accoudait.

— Que regarde-t-il donc ainsi? — se demanda Flore.

Cependant, an bout de quelques minutes le jeune homme — c'était un jeune homme — modifia son examen. — Son regard, longuement fixé sur le pre-

rnier étage, redescendit vers le rez-de-chaussée et s'arrêta avec une expression joyeuse sur le joli minois de la soubrette.

— Ah çà ! mais, — pensa cette dernière, — on dirait qu'il me sourit... — Je ne me trompe pas, il me fait des signes... — Est-ce que, par hasard, il serait revenu pour moi?

Mademoiselle Flore, très-satisfaite de sa petite personne, prit sa taille mince entre ses dix doigts, en ajoutant :

— On en vaut, ma foi, la peine !

Georges de Commarin agitait son bras droit dans la direction de la camériste, à la façon de ces pauvres télégraphes si complètement détrônés par l'électricité.

Mademoiselle Flore fit un geste qui voulait dire clairement :

— Est-ce à moi que vous en voulez, monsieur? La tète et la main du jeune homme remuèrent

trois fois de haut en bas, répondant ainsi :

— Oui... oui... oui...

— C'est un joli garçon, — murmura la soubrette; — on peut se risquer...

Et sa pantomime répliqua :

— .I'.\ vais...

En môme temps elle quitta la fenêtre, elle sortit du vestibule et, traversant la pi'iouso d'un air parfaitement dégagé, elle cueillit chemin taisant quelques fleurettes sur Le gazon el atteignit la lisière du parc.

Avant do s'engager dans l'allée sombre ouverte

devant elle, elle se retourna et jeta un coup d'œil sur la façade du château, espérant y découvrir l'objet qui, peu de minutes auparavant, avait captivé l'attention de Georges.

Mais elle ne vit rien.

Madame de Talmay venait de quitter la fenêtre.

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