LES SOUVENIRS DE LA BARONNE
La soubrette fit quelques pas sous la voûte de verdure formée par les grands arbres qui mariaient leurs rameaux au-dessus de l'allée.
M. de Corn marin la rejoignil presque aussitôt.
Georges étail un grand jeune homme de vingtcinq à \ niLTt-six ans, très-pâle sous ses cheveux Bombres i I soyeux, avec des yeux noirs expressifs . i étincelants, quoique fatigués par les nuits passées autour du tapis verl d'une table de jeu, parlessoupers el par les boudoirs.
Son costume de chasse mettait eu valeur l'élégante soupli taille e1 la désinvolture cavalière de -■> démarche.
il portait une casaque de velours unir à boutons d'argent iux hanches par le ceinturon d'un couteau de chasse dont la poigi ciselée étail véritablement une œuvre d'art.
De longues bottes a l'écuyère venaient rejoindre
sa culotte de tricot blanc, dessinant une cuisse fine et nerveuse comme celle du Méléagre antique.
La visière de sa casquette de velours projetait son ombre sur son front et sur ses yeux. — Sa main gauche tenait une cravache.
La soubrette s'arrêta et, les yeux baissés d'une façon qui s'efforçait d'avoir l'air modeste et virginal, elle attendit, sachant bien que le jeune homme n'avait point la réputation d'être timide.
— Mademoiselle Flore... — dit-il avec une hésitation qui surprit la jeune fille.
— Monsieur Georges?
— Merci, d'abord, d'avoir compris que j'avais à vous parler...
— Il m'aurait été difficile de ne pas le comprendre, vous avez la pantomime très-expressive.
— Savez-vous bien que vous êtes charmante?
— Je n'en doutais guère et, puisque vous me l'affirmez, je n'en doute plus, car on prétend que vous êtes connaisseur.
— Sous une aussi gracieuse enveloppe il est impossible que vous n'ayez pas un petit cœur compatissant... — reprit Georges.
— Croyez-vous cela?
— J'en suis sûr.
— Eh bien, au fait, je ne dis pas non !
— J'attends de vous un service, mademoiselle Flore...
— Un service ?
— Immense.
— Lequel?...
Georges tira de la poche de côté de son habit de chasse une très-petite lettre cachetée, mais sans adresse.
— Ce billet... —dit-il.
— Eh bien?
— Chargez-vous de le remettre...
— A qui?...
— A votre maîtresse.
Flore tressaillit de joie.
Tous ses vœux étaient comblés : — madame de Talmay avait une intrigue!... — le règne des jolis mystères allait s'inaugurer au château!... — Quelle aubaine pour une camériste de la bonne école !
Cependant elle eut l'air de faire résistance.
Elle repoussa doucement la lettre, en balbutiant avec un embarras et une pruderie parfaitement joués :
— Non... non, monsieur Georges, ne me demandez pas cela...
— Refusez-vous donc de vous Charger de cette lettre 7
— Oui, certes, je refuse !...
— Kl pourquoi ?
— Parce qu'il le faut!...
— .M. us pourquoi le faut-il .'...
— .!•• ut' puis... — je m' dois... D'ailleurs, madame oe me le pardonnerait jamais...
— Non-seulement voire maîtresse vous le pardonna ra, mais encore elle voue en saura jré...
— Ah !... — murmura curieusement la soubrette, — c'est donc convenu avec elle ?
— Non, sans doute; mais il est indispensable, dans son propre intérêt, qu'elle connaisse ie contenu de ce billet.
— Vous m'affirmez qu'il y va de l'intérêt de madame?
— Je vous l'affirme.
— J'ai toute confiance en vous, monsieur Georges, et cependant j'hésite encore.
— N'hésitez plus, mon enfant. Chargez-vous de la mission que je vous supplie d'accepter.
— Allons, je cède... je suis si faible !
— Dites : si bonne...
Flore fit glisser le billet de Georges dans le joli sanctuaire de sa gorgerette.
Le jeune homme poursuivit :
— Ce n'est pas tout... — Acceptez ceci pour l'amour de moi, mademoiselle... je vous le demande en grâce...
Et il tendit à la soubrette une petite bourse rondelette.
— Qu'est-ce que cela? — demanda Flore qui le savait bien.
— C'est pour le port... — dix louis.
Et Georges ajouta tout bas, en se parlant à luimême :
— Les derniers!
Cette fois mademoiselle Flore, en camériste bien élevée, ne fit aucune façon.
Elle prit délicatement la bourse, qui disparut dans la poche de son tablier de soie.
— Mon enfant, — continua Georges, — n'oubliez pas qu'il faut que ma lettre soit remise aujourd'hui même, avant la nuit. . . — Il y va des plus graves intérêts, je vous le répète.
— Soyez tranquille, monsieur Georges, et comptez sur mon exactitude.
— Vous êtes aussi bonne que jolie.
La soubrette lit une révérence.
Georges la prit par la taille et l'embrassa sur le cou, à la naissance des cheveux, si vivement qu'il lui aurait été tout à fait impossible de faire résistance, en supposant, chose peu probable, que la pensée de cette résistance lui fût venue.
Puis, sans ajouter un mot, il regagna le massif dans lequel il avait attaché son cheval, et mademoiselle Flore l'entendit s'éloigner au galop.
Elle reprit aussitôt le chemin du château. — Elle
remonta dans sa chambre, et, tirant de son sein la
lettre du jeune homme, elle se mit à l'examiner
9 tous les sens avec une indicible et fiévreuse
curiosité.
Flore aurait donné de grand cœur une bonne partie des pièces d'or qu'elle avait reçues pour Bavoir ce que contenait la lettre; mais il ne fallait point songer à rompre le cachet armorié qui fermait Le pli, et L'indiscrétion de L'aimable enfanl devait bi contenter de recourir à des moyens plus simples ou plus habiles.
Connaissi z vous un charmant dessin de Vidal?
Une camériste à la main friponne élève un billet à la hauteur de son œil et ne néglige rien pour saisir une partie du secret galant que récèle dans ses flancs la frêle enveloppe aristocratique et parfumée.
Pendant quelques minutes, l'attitude de mademoiselle Flore offrit l'exacte reproduction de ce dessin.
Enfin ses louables efforts furent en partie récompensés.
Elle parvint à déchiffrer quelques mots qui, sans doute lui parurent suffisamment significatifs, car elle s'écria :
— Un rendez-vous pour cette nuit!... — Vertu de ma vie !... comme dit madame la baronne, voilà qui valait plus de dix louis!... — Par bonheur je suis une fille adroite, et les piécettes jaunes tombées dans ma poche tout à l'heure ne sont que les premières gouttes de la pluie d'or que je saurai changer en averse !...
En ce moment retentit le timbre argentin de l'une des deux sonnettes placées dans la chambre de la camériste.
— C'est madame la baronne qui m'attend, — se dit-elle; — j y cours.
La lettre de Georges reprit sa place dans le corsage de mademoiselle Flore, qui se dirigea d'un pas leste vers l'appartement de sa première maîtresse, aux ordres de laquelle elle était restée pour tout le temps du séjour de cette dernière au château.
La baronne Sylvanire de la Margelle, veuve depuis longtemps consolée d'un général de division
dont la félicité conjugale n'avait pas été sans nuages, offrait aux observateurs un type amusant et curieux.
Esquissons en quelques traits la physionomie de celte héroïne d'un trop grand nombre de tendres romans.
Au moment de l'arrivée de mademoiselle Flore, la baronne vêtue d'un peignoir de mousseline blanche, orné de nœuds d'un rose tendre, était étendue dans une bergère et tenait sur l'un des doigts de sa main gauche une jolie petite perruche verte, tout en jouant de la main droite avec un éventail illustré de scènes mythologiques et galantes.
Le mystère historique épaissi à dessein autour de l'homme au masque de fer, de mélodramatique mémoire, n'était rien à côté de celui dont il plaisait à la baronne d'envelopper'son acte de naissance.
Personne au monde ne connaissait l'âge exact de madame de la Margelle; elle-même sans doute l'avait oublie el se plaisait à conserver à son endroit de douces illusions.
Parfois, entraînée à son insu par de juvéniles réminiscences, Sylvanire remontait le neuve de ses souvenirs, el faisait dans un passé lointain des excur- Bions compromettantes.
Mai- sa présence d'esprit, un instant en défaut, lui montrait bien vite le danger des dates et elle se tirait d'affaire en ajoutant vivement :
— Ceci se passait bien longtemps avant ma nais-
Bance.
i m bien :
— Je n'étais qu'une enfant alors.
En réalité madame de la Margelle pouvait avoir doublé depuis nombre d'années le cap néfaste de la cinquantaine ; mais, franchement, vue à distance et dans une demi-obscurité favorable, elle ne semblait point âgée de beaucoup plus de quarantequatre ou de quarante-cinq ans.
Sa taille, restée fine et élancée, prêtait à l'illusion.
La baronne, grande et mince, pour ne pas dire maigre, et toujours habillée avec une élégance irréprochable, conservait la tournure dégagée d'une femme jeune encore. — Sans trop de présomption elle pouvait nourrir l'espoir bien doux de tourner, au bal masqué, quelques têtes facilement inflammables.
Le visage de Sylvanire produisait l'effet, au premier coup d'œil, d'un pastel bien réussi. — La baronne consacrait chaque matin plus de deux heures à faire sa tête, comme on dit en argot de coulisses. — Au moment de celte importante et solennelle opération le marbre de sa table de toilette otfrait l'aspect bizarre et presque imposant du laboratoire d'un alchimiste. — C'était un étrange encombrement de petites fioles et de petits pots, et d'une foule d'instruments invraisemblables dont l'usage ne se devinait point tout d'abord et permettait les suppositions et les commentaires.
A quoi nous servirait d'écrire le procès-verbal des teintures et des essences destinées à rendre aux cheveux jadis noirs, la couleur, puis le brillant, puis la souplesse qu'ils avaient perdus? — A quoi
bon énumérer les blancs et les rouges, solides et liquides, de toutes les espèces et de toutes les provenances, — les sachets de poudre de riz, — les houppes, — les pattes de lièvre, — les outils à dessiner les veines, et ceux dont le but était de régulariser et de colorer les sourcils?
Sylvanire, une fois sous les armes, c'est-à-dire agréablement peinte et teinte, comparait assez volontiers l'aspect mat et farineux de son plâtrage au délicat velouté d'une pèche mûre.
Notre volonté étant de tout dire, le bien comme le mal, nous devons ajouter que la bonne dame avait conservé des dents superbes et des yeux éfcaerillonnés dont l'expression retardait de quinze Qg vingt ans.
Madame delà Margelle aimait passionnément à
se décolleter. — Avec ou sans prétextes, elle étalait
ses bras jadis charmants, — hélas! tout passe!... —
mgles nettement accusés de ses épaules, les sa-
profondes et le néant absolu de sa poitrine.
La manie des bijoux, dont Sylvanire était posée* - Tv. lit de correctif à ces exhibitions quotidiennes et déplora»!
Les bracelets étages montaient jusqu'au coude. — !.••- colliers voilaient à demi les aspérités et Las cavernes que la baronne croyait irrésistiblement duisantes.
Chacun de ces bijoux parlait à la mémoire do La sible veuve, et ce n'est pas toujours vers feu 1< général baroo de La Margelle que remontaient louvenirs. —Nous avons môme de fortes raisons
pour supposer que l'écrin conjugal était de tous ses écrins celui qu'elle appréciait le moins.
Malgré ses ridicules innombrables, malgré l'esprit et le jugement les plus faux et les plus dangereusement dévoyés qu'il soit possible d'imaginer, Sylvanire était au fond une personne excellente , et point sotte en tout ce qui ne touchait en rien à ses prétentions ou à ses adorations rétrospectives.
Son immoralité, ou plutôt son absence de moralité, semblait moins odieuse, parce quelle était naïve. — La baronne aurait donné de la meilleure foi du monde, à sa nièce ou à toute autre jeune femme, les plus exécrables conseils, sans se douter de la profondeur de l'abîme innocemment creusé par elle et sans soupçonner la terrible ^et effrayante responsabilité qu'elle devait assumer en agissant ainsi.
Nous prions nos lecteurs de ne point crier à l'exagération en face de ce caractère. — Nous ne le copions pas, nous le photographions surnature.
Mademoiselle Flore entra dans la chambre à coucher où se trouvait la baronne.
La perruche, dans un accès de joie sans cause ou de méchanceté sans motif, — l'allégresse et la malignité des perruches se ressemblent beaucoup et se manifestent souvent de la même façon, — se mit à battre des ailes en poussant des cris aigus.
Sylvani relâcha tout aussitôt son éventail et soupira d'une voix caressante, en grattant affectueusemens le volatile sur le sommet de la tête avec l'ongle du doigt annulaire de la main droite :
2i UNE PASSION
— Cocotte... ma Cocotte... qu'est-ce que nous avons donc, cher amour?... Allons, baisons cette maîtresse, cette bonne maîtresse... baisons-la tout de suite , baisons-la bien vite, mon ange...
La perruche se calma et approcha son bec crochu et tranchant des lèvres vermeilles de bonne maîtresse.
Exaltée par cette preuve d'obéissance et de tendresse, madame de la Margelle dévora l'oiseau de baisers, ce qui parut ne causer à Cocotte qu'une satisfaction incomplète.
— Madame la baronne a sonné?... — demanda Flore.
— Oui, ma petite.
— Me voici aux ordres de madame la baronne.
— Mets la chérie sur son perchoir et songeons à ma toilette... — Je crois qu'il est temps... Ces messieurs ne tarderont pas à rentrer...
Mademoiselle Flore prit délicatement la perruche, qui recommençait ses cris et ses battements d'aile insensés, et la posa sur le bâton le plus élevé d'un élégant perchoir de citronnier à godets d'argent.
Madame de la Margelle se leva d'un air plein de l.i!-ii< ur et comincnra à détacher les rubans de son peignoir.
— Quelle robe mettra madame la baronne?... — fit la soubrette.
— Je ne Bais, ma petite... non, en vérité, je ne ... — J'hésite i ntre ma robe de crêpe jaune
paille et ma robe de taffetas rose... — En ma
qualité de brune piquante le jaune-paille me sied à ravir, mais le rose offre, je crois, quelque chose de plus jeune et de plus gai... — Tune manques pas de goût^ petite Flore... je te demande un conseil...
— Madame la baronne me comble ; mais de quelle façon répondre à sa confiance?... Madame la baronne est de ces femmes à qui tout va bien... — Impossible de faire un choix raisonné !
— C'est vrai, ma fille, absolument!.. En te donnant à ma nièce, je lui ai donné un trésor... Tu as de l'esprit comme un ange, tu vois juste et tu parles bien... — Mais comment faire pour me décider?
— Si madame la baronne me le permet, je lui soumettrai une idée qui peut-être n'est pas mauvaise.
— Je permets... — voyons ton idée...
— Lorsque le raisonnement est inutile, il faut s'en rapporter au hasard. — Que madame la baronne tire à la belle lettre...
— Charmant! charmant! — s'écria la baronne, — j'adopte avec enthousiasme!... Prends un volume sur ce guéridon.
— Je tiens le volume...
— Tu représenteras le jaune et je serai l'incarnation du rose. Celle des deux nuances dont la lettre sera la plus rapprochée delà lettre A, aura l'avantage pour ce soir. — Voyons, interroge l'oracle.
La soubrette prit une épingle et avec cette épingle ouvrit le volume.
— Quel esi le mot? — demanda la baronne.
— Vieillesse... — dit Flore en faisant la moue.
2ti USE PASSION
— Fi, l'horreur ! — répliqua madame de la Margelle... — ah ! le vilain mot!... — A mon tour...
Le livre refermé s'ouvrit de nouveau.
— Amour! — murmura d'un ton langoureux Svlvanire. — A la bonne heure! — l'oracle ne pouvait plus spirituellement répondre !... Petite, je te fais cadeau de la robe jaune... pour un empire je ne la porterais pas désormais.
— Je remercie madame la baronne...
— Amour!... amour!... amour!... — modula Sylvanire sentimentalement et sur trois tons différents. — 0 Cupidon, fils de Vénus, c'est ta voix que je viens d'entendre! Le rose est ta couleur favorite!... vive le rose!... Dites-moi, petite, ai-je le teint clair aujourd'hui ?...
Mademoiselle Flore regarda sans rire la couche épaisse de pastels multicolores qui plâtraient le visage de la baronne, et répondit avec un sérieux partait :
— La fraîcheur et le velouté de madame sont incomparables.
— Crois-tu que je paraisse aussi jeune que ma
— Je serais au désespoiç d'offenser madame, — répondit Flore avec une hj pocrisie miraculeusement impudente, — mais la vérité ayant tout... Madame la baronne me semble avoir trois ou quatre ans de pins que madame la comtesse.. • — Que madame la baronne me pardonne...
— Non-seulement je te pardonne, avais j'aime ta franchise... —Je ne saurais Bupport^r les compli-
TNE PASSION 27
ments et les fadeurs... — Au moins, toi, quand tu parles, on sait que tu dis ce que tu penses... — Ali ! petite Flore, je pense que j'aurai de la peine à te remplacer!
— Je supplie madame la baronne de me conserver... — je serais si heureuse de ne la quitter jamais !...
— Oui!... oui!... je connais ton dévouement... — mais c'est impossible... — Je t'ai donnée à ma nièce, je ne puis te reprendre.
La camériste poussa un soupir.
— Voyons... voyons... — continua la baronne, — occupons-nous de choses sérieuses. — Du moment que je suis en rose, dois-jeme coiffer avec du corail, des perles ou des fleurs ?
— Les fleurs vont admirablement à madame.
— Sans doute... — les perles aussi... — Je trouve même que les perles donnent à ma physionomie quelque chose d'oriental... — Ah ! petite Flore, que de souvenirs ce mot me rappelle !...
. — Est-ce que madame la baronne est allée en Orient?...
— Jamais... non, jamais hélas! mais j'ai connu un Turc.
— Un beau Turc, madame?...
— Ah ! je le crois bien, qu'il était beau ! — C'était un attaché d'ambassade... il s'appelait Méhémet- Aly, le noble jeune homme ! — Que dis-je, jeune homme, je devrais plutôt nr écrier : jeune dieu!...
— Je me suis laissé dire, madame, que ces Turcs avaient une quantité de femmes légitimes.
— Ce n'est que trop vrai, petite!... mais il faut les plaindre et non les blâmer... les mœurs de leur pays et la vivacité de leur sang ne leur permettent point d'apprécier les douceurs d'un amour unique et constant.
— Pauvres gens ! — murmura la soubrette avec componction.
— Combien de fois, — poursuivit madame de la Margelle vivement, — combien de fois Méhémet m'a promis de faire trancher la tête à ses favorites le jour même de son retour à Constantinople...
— Trancher la tète ! — répéta Flore.
— Mon Dieu, oui... — il comprenait si bien le dévouement, ce cher ami !
— Et cette promesse, madame, l'a-t-il tenue?...
— Je n'ai nulle raison pour en douter. — Sa sincérité, comme la tienne, n'avait pas de bornes?... — Et quelle admirable barbe brune !... Ses dents étaient blanches comme des perles! — Ses yeux noirs étincelaient plus que des étoiles !... — Son costume d'apparat donnait une idée très-exacte des plus fabuleuses magnificences des Mille cl une Nuitê ! — il me semble le voir encore avec son turban de cachemire, ses larges pantalons de satin, sa veste écar- Late ornée dans le dos d'un grand soleil d'or, el son cimeterre enrichi de diamants !..•
— Ah! madame la baronne, — fit complaisammenl la soubrette, — ce seigneur devait éblouir.,,
— Il éblouissait, c'esl le mot !... — Petite Flore, donne moi ma parure de Bequins... — elle me vienl
de lui... — Je veux la porter aujourd'hui en souvenir de Méhémet!
Au bout d'un instant les sequins, enchaînés les uns aux autres par des fils d'or, s'enroulaient autour des cheveux fort habilement teints de Sylvanire.
Tout en procédant à cette œuvre, la douairière avait modulé une demi-douzaine de soupirs qui en disaient bien long.
La baronne ayant soupiré suffisamment, quitta son peignoir et révêtit la robe rose dont le corsage, audacieusement échancré, dévoilait outre mesure l'affligeante ostéologie de ses épaules et de sa poitrine.
Elle se regarda dans la haute glace de sa psyché avec une satisfaction manifeste, et sourit à son image en se disant in petto :
— Certes, à dix-huit ans je n'étais pas plus charmante!
— J'ai vu de bien jolies femmes dans ma \'.o, — murmura Flore de manière à être entendue, — et cependant je n'ai jamais rencontré de taille qui put soutenir la comparaison avec celle de madame la baronne...
— Je te crois, je te crois, petite, — répondit Sylvanire.
Puis elle ajouta :
— Voilà ma toilette à peu près achevée, — donnemoi des bijoux...
— Lesquels, madame la baronne?
— D'abord le bracelet du colonel.
Flore sourit involontairement et ne bougea point.
30 u.m: passion
— Est-ce que tu ne m'as pas entendue?
— Pardonnez-moi, madame la baronne.
— Eh bien ?
— Madame la baronne oublie qu'il existe dans son écrin trois bracelets, de trois colonels... — septième dragons, — Royal-Allemand, — hussards de Berchiny...
— C'est vrai... — répondit la douairière avec un nouveau soupir, —tu as raison, ma fille... — Je n'oubliais pas, mais j'étais distraite... — Que veuxtu! je songeais à Méhémet-Aly !...
— Lequel des colonels... je veux dire des bracelets... dois-je apporter à madame la baronne?
Après un instant d'hésitation, Sylvanire répliqua:
— Apporte-les-moi tous les trois...
( ['était de léclectisme en fait de souvenirs !...
A ce trio de bijoux militaires la baronne ajouta quel ues orfèvreries dont les médaillons renfermai it des cheveux de plus d'une couleur et portaient, gravées ou émaillées sur leurs cassolettes ou sur leurs chaînons, toutes sortes de devises amoureuses dans une demi-douzaine de langues.
On \ pouvail lire :
A, mi/- in I nu!...
Rememberl...
[Yergw-mein-nit ht!...
Et une foule d'attirés choses eneore, toutes du dernier galant :...
Bref, les écrins de Sylvanire de la Margelle oi • fraient un congrès européen des grandes el des pepuissani
UNE l'ASSION 31
Honni soit qui mal y pense ! ces bibelots du temps passé représentaient sans doute des tendresses platoniques.
La baronne attacha à son corsage un fort beau camée antique qui venait de Canova. — Elle ajouta aux bagues innombrables dont ses doigts étaient constellés un saphir offert jadis par Chérubini, et le grand œuvre de son embellissement se trouva parachevé.
A ce moment précis les trompes de chasse sonnèrent une fanfare éclatante à une assez faible distance du château.
Sylvanire tressaillit.
— Voici ces messieurs qui reviennent ! ! — s'écriat-elle. — Suis-jebien ainsi, petite Flore?...
— Si madame la baronne le veut, elle fera tourner toutes les têtes et battre tous les cœurs...
Sylvanire répondit en minaudant :
— Peut-être... si je le voulais... Mais je ne le veux pas... non, certainement, je ne le veux pas...
Puis, sans transition, elle ajouta :
— Petite, donne-moi l'éventail sur lequel l'illustre David a peint tout exprès pour moi la naissance de Vénus, et le jugement de Paris... et, certes, le grand artiste me devait bien cela... — j'avais daigné poser une Sabine pour son fameux tableau...
— Dans quel costume, madame la baronne?...
— Dans un costume... dans un costume qui m.'allait fort bien... — Petite Flore, votre question est indiscrète.
— Je supplie madame la baronne de me pardonner...
— Je n'y pense plus... — Dis-moi , ma fille, sais-tu quels sont ceux de ces messieurs qui doivent souper ici?...
— Mais, madame la baronne, tous ceux, je crois, qui sont à la chasse... — M. le marquis de Vezay, M. le comte de Santeuil, le procureur du roi, le receveur général, le docteur Herbelin, le comte et le vicomte de Cussy et M. Georges de Commarin...
— Georges de Commarin, — répéta la baronne avec un regard langoureux. — Comment le trouves-tu?
— Je n'ose exprimer mon sentiment.
— Exprime, petite. — Je te le permets, — dis ta pensée.
— Eh bien! de tous ces messieurs, c'est celui que je préfère.
— Tu n'as pas mauvais goût! — Georges est d'une pâleur si distinguée... il a de grands yeux noirs brillants et doux qui vous vont à l'àme!... une tournure exquise, et des moustaches, ah I quelles moustaches! Et puis, c'est le héros de cent belles folies!
— Vraiment, madame?
— Sans doute... — Ne le savais-lu pas?
— Mon Dieu non... — Qu'a-t-il donc fait?
— D'abord, il est ruiné, 'ma petite.
— il me semble que c'est un tort.
— En aucune façon, car sa fortune s'est envolée en toutes sortes de magnificences du meilleur goût... chevaux splendides, livrées princières, table
ouverte, et le reste. — Ses succès en amour ne sauraient se compter, non plus que ses duels... — Il a mis à mal un nombre véritablement infini de femmes mariées du meilleur monde...
— Et les maris, que disaient-ils?
— Ils se fâchaient... — Georges leur donnait un coup d'épée, et ils ne disaient plus rien... — C'était don Juan, c'était Richelieu, c'était Casanova, Lovelace et Faublas... — Enfin, je le trouve charmant, oui, charmant, et je n'en fais point mystère !
Mademoiselle Flore se mit à rire.
— D'où vient ta gaieté, petite? — demanda la douairière, — pourquoi ris-tu?
— Parce que je crois que madame la comtesse est tout à fait de l'avis de madame la baronne.
— Ma nièce ?
— Mon Dieu oui.
— Elle aurait remarqué Georges?
— Je l'affirmerais presque.
— Et qui te fait supposer cela?
— Depuis que M. de Commarin vient presque chaque jour au château, madame la comtesse est rêveuse, — je la trouve pâlie et préoccupée, et je suis bien sûre que ses yeux, quand par hasard ils rencontrent ceux de M. Georges, prennent une expression que je ne leur connaissais pas encore...
— Et voilà tout?
— Voilà tout.
— Tu te seras trompée, petite... — Ma nièce n'est mariée que depuis quatre ans... un mariage que j'ai fait moi-même! — Elle n'a pas encore eu le
UHE PASSION
temps de se lasser de son mari, qu'elle adore... il est impossible qu'elle se préoccupe si vite d'un autre homme... — D'ailleurs elle a des principes... — d'excellents principes... — je répondrais d'elle comme de moi... — Elle est vertueuse, — je le fus aussi...
— Il y a longtemps de cela ! — murmura mademoiselle Flore en aparté, — toutes les femmes commencent parla; seulement, ça dure plus ou moins.
— Enfin, — poursuivit Sylvanire, — je suis bien aise d'être prévenue... — Je vais observer, surveiller, me rendre compte de ce qui se passe. — J'ai beaucoup d'expérience, beaucoup plus qu'on n'en a d'habitude à mon âge. — Rien ne saurait donc m'échapper, et si je m'aperçois que le joli petit cœur de ma nièce s'envole du côté de Georges de Commarin, je donnerai de bons conseils à cette chère enfant. — Je l'engagerai à revenir à son mari qui est un aimable cavalier, ou du moins à bien prendre ses précautions, de manière à ne troubler que le moins possible le repos de son ménage. — Enfin, je ferai mon devoir.
— Comme toujours, madame la baronne, — réi liqua mademoiselle Flore.
— < mi. comme toujours, tu as raison, — le devoir avant tnut! — Voilà ma devise, elle D'à jamais varié j aussi Dieusail que ma conscience esl tranquille ei que feu Le baron de La Margelle fui un homme heureux. — Ah 1 petite Flore, quel excellent mari que feu Le baron, un cœur d'or ! — il i lail entouré
rraifl amis, el ce qui était à Lui était à eux égale-
ment. — Je l'ai bien regretté, vois-tu, et je crois que je le regrette encore.
Sylvanire fit le geste d'essuyer sur sa joue une larme qui ne songeait point à couler.
Elle défripa en un tour de main les plis de sa jupe de soie rose.
Elle ouvrit et ferma à deux ou trois reprises le bel éventail peint par David.
Et enfin, après avoir jeté à la glace de la psyché un dernier regard accompagné d'un dernier sourire, elle sortit de sa chambre d'une façon tout à la fois gracieuse et majestueuse.
HENRI DE TALMAY
Ainsi que nous le lui avons entendu dire à ellemême, la baronne de la Margelle avait été la cheville ouvrière du mariage de son neveu, le comte Henri de Talmay, avec mademoiselle Marie de Longecourt.
Aucune circonstance romanesque n'avait d'ailleurs présidé à celte union, malgré le caractère ultra-romanesque de Sylvanire.
La baronne était liée intimement avec le vieux marquis d'Espoisses, oncle et tuteur de Marie de Longecourt, orpheline. — Le nom du marquis tenail une place honorable dans la longue nomenclature des souvenirs que nous connaissons.
L'enfance et la première jeunesse de Marie se I renl au Sacré-Cœur.
Quaii'i elle eul atteint sa dix-huitième année, son tuteur la retira du couvent, la mil à la tête d maison el la conduisit dan- le monde.
Madame de la Margelle la trouva charmante et se prit d'une vive amitié pour elle.
Marie de Longecourt possédait une fortune de cinquante mille livres de rente.
Laide et riche, elle n'eût certes point manqué de prétendants. — Riche et charmante, elle se vit entourée de soupirants aussi nombreux que les grains de sable au bord de la mer.
Son tuteur, le plus facile et le meilleur des hommes, la laissait parfaitement libre de faire un choix, pourvu que ce choix fût convenable sous le double rapport de la naissance et de la fortune.
Marie, fatiguée d'hommages, étourdie par la continuelle vapeur de l'encens qu'on brûlait sur ses autels, ne se décidait point et n'avait qu'une ambition, celle de congédier tous ses adorateurs.
Le marquis , convaincu que rien ne pressait et sachant à merveille que les quémandeurs matrimoniaux ne manqueraient jamais, se prêtait volontiers aux désirs de la jeune fdle et répondait uniformément la phrase consacrée :
— Votre demande nous honore, mais ma nièce est si jeune... elle se regarde véritablement comme une enfant et ne songe pas au mariage.
Sur ces entrefaites Sylvanire de la Margelle dit à M. d'Espoisses :
— Mon cher marquis, vous ne pensez donc point à marier votre charmante pupille?
— J'y songe au contraire, excellente amie, j'y songe beaucoup...
— Eh bien?...
— Mais Marie résiste, — elle se prétend heureuse auprès de moi et ne veut pas entendre parler de changer d'état...
— En d'autres termes, son petit cœur reste silencieux et ne se révèle point encore...
— Voilà, sans aucun doute, la vraie raison de ses refus...
— Mon cher marquis, j'ai l'intention de me mettre sur les rangs.
— Vous, baronne !! ! — répliqua M. d'Espoisses en riant.
— Moi-même, dans la personne d'un neveu que je possède en Bourgogne.
— Votre neveu sera le bienvenu. — Puis-je vous demander son nom ?...
— Il s'appelle le comte Henri de Talmay.
— Excellente noblesse ! ! !
— La première de la province, tout simplement.
— Son âge?...
— Trente ans.
— Sa fortune?...
— a peu [nés égale à celle de votre nièce, — quarante mille livres «le rente, dont il jouit, car il a perdu depuis plusieurs années Bon père et sa mère, i t il est fils unique. — J'ajouterai que le château de Talmaj esl nue habitation presque princière...
— Et lui, voire neveu, comment est-il .'...
— L'homme du monde le plus charmant et le plus distingué qui Be puisse imaginer...
— Savez-vous, baronne, que tout ceci me parait
constituer un parti très -excellent et très- acceptable...
— Alors, acceptez-le.
— Vous savez bien que cela ne dépend pas absolument de moi, — mais, ce que je puis vous affirmer, c'est que si M. de Talmav plaît à Marie, je donne d'avance mon consentement.
— Et moi je prends acte de cette bonne parole.
— Votre "neveu n'est point à Paris...
— Non, mais il y sera dans huit jours. — Je vais lui écrire par le plus prochain courrier, en lui mandant que j'ai besoin de lui sur-le-champ, mais sans lui dire de quoi il s'agit.
— Craignez-vous donc que l'idée d'un mariage le trouve hostile?...
— Je l'ignore, mais j'ai la certitude que cette hostilité, si elle existe, se changera en un sentiment tout différent aussitôt qu'Henri aura vu Marie.
— Faites donc, et dans huit jours amenez-nous M. de Talmay. — Quoi qu'il advienne, il sera le bienvenu dans la maison de votre vieil ami.
Madame de la Margelle écrivit le soir même.
Immédiatement après avoir reçu la lettre de sa tante, M. de Talmay prit la malle-poste et arriva à Paris.
Quelques mots sont ici nécessaires sur ce personnage, l'un des principaux de notre récit.
Le comte Henri, nous le savons, avait alors trente ans. — Il était de taille moyenne et d'une apparence presque frêle ; mais ses membres, qui semblaient débiles, cachaient une prodigieuse vigueur muscu- ■
laire. — Henri faisait vingt lieues à cheval, ou chassait à pied pendant des journées entières, sous les chauds rayons du soleil de septembre, sans éprouver la moindre fatigue. — On l'avait vu lutter corps à corps contre un bûcheron de taille et de force herculéennes, qui, se cachant dans les bois après avoir commis un meurtre, vivait de déprédations et de rapines, répandait la terreur dans la contrée, et ne se montrait jamais qu'armé d'une cognée lourde et tranchante.
La gendarmerie le traquait vainement depuis près d'un mois.
Le comte, à cheval, accompagné d'un piqueur, rencontra ce misérable et lui cria de se rendre.
Le bûcheron ne répondit que par des menaces et des blasphèmes.
M. de Talmay mit pied à terre, s'élança sur lui, lui arracha sa cognée, le renversa, étranglé à demi et râlant, lui lia les pieds et les mains avec les sangles de la selle du piqueur, et le jetant en travers, comme un sac de blé, sur le dos de son cheval, le conduisit jusqu'au poste de gendarmerie le plus voisin.
Cet acte do merveilleux courage avait valu au comte, Agé de vingt-sept ans à cette époque, la croix de la Légion d'honneur.
Les formes délicates dujeune homme, la pâleur à peine rosée de son visagej Bes cheveux d'un blond don- ri ses yeux 'l'un bleu très-clair ajoutaient d'ailleurs à la distinction de -a personne.
Tout en lui décelait les caractères irrécusables du
pur sang, comme on dit en termes de Stud-Book.
M. de Talmay appartenait à une antique et trèsillustre maison, dont le nom se retrouve à chaque page dans l'histoire du duché de Bourgogne.
Un comte de Talmay combattait à Granson et à Murât à côté de Charles le Téméraire.
Le comte Henri était fier de la grandeur incontestable et incontestée de sa race, et ne se montrait point exempt d'une morgue aristocratique assez rare à notre époque où la supériorité de naissance a perdu la meilleure partie de son prestige, et où l'on n'estime guère les hommes pour le nom qu'ils portent, mais seulement pour la valeur qu'ils donnent à ce nom.
Ce dernier descendant des compagnons et des capitaines des ducs de Bourgogne n'était point, d'ailleurs, un personnage insignifiant.
Son énergie morale et sa force de volonté égalaient sa vigueur corporelle. — Aucun obstacle n'aurait été capable de le faire plier ou reculer, lorsqu'il avait résolu d'arriver à un but.
L'occasion ne s'était jamais présentée pour lui d'employer ces facultés rares de volonté et d'énergie à des choses utiles et remarquables, et c'était dommage car dans ce gentilhomme , grand propriétaire et chasseur intrépide, il y avait l'étoffe d'un de ces hommes d'élite qui ne passent point inaperçus en ce monde.
Fort mal élevé par son père qui ne mettait pas en doute qu'un Talmay en sût assez lorsqu'il savait monter h cheval comme un centaure, nager comme
un triton, tirer l'épée comme le chevalier de Saint- Georges, boire comme le duc de Bassompierre, et mettre une balle, à soixante pas, dans l'œil d'un sanglier, le jeune comte avait fait à lui seul son éducation.
Grâce aux livres de la vieille bibliothèque, il possédait des connaissances sinon bien profondes, du moins extrêmement variées. — Membre du conseil général et regardé dans toute la Bourgogne comme un homme supérieur, il recevait universellement -urance que, s'il jugeait à propos de se mettre sur les rangs pour la députation, son élection était assurée d'avance.
— Je suis trop jeune encore pour être ambitieux, — répondait-il en souriant.
Et il continuait à chasser, sans se préoccuper le moins du monde de l'horizon politique qui commençait à se rembrunir, car 1830 était proche.
If'-nri de Talmay passait huit mois de l'année dans ses terres, et quatre dans son hôtel de Dijon.
A la ville comme à la campagne, il tenait table ouverte e1 vivait bonne compagnie. — Sa position de célibataire ne permettaU poinl aux femmes du monde l'entrée de sa maison et il ne recevait que des hommes, appartenant presque tous à l'aristocratie de la province. — Quelques exceptions avaient lie ;. cependant, en ferveur de roturiers d'un mérite réel.
Le comte allail rarement à Paris, et ses séjours dans la grande ville 9e prolongeaient peu. — Les hautes futaies du château de Talmaj e1 la flèche ai-
guë de Saint-Bénigne exerçaient sur lui d'irrésistibles attractions. — La voix de ses chiens et les fanfares de ses trompes de chasse lui semblaient une musique bien supérieure à l'orchestre de l'Opéra.
Les mœurs du jeune homme étaient d'une irréprochable et invraisemblable pureté, que la plupart de ses compagnons habituels ne comprenaient guère et qu'il nous paraît utile d'expliquer.
Henri de Talmay n'avait ni les passions moins vives, ni le sang plus glacé que ses amis, mais il se distinguait d'eux par une délicatesse singulière et par une incomparable loyauté. — Cette délicatesse lui faisait ressentir pour les amours faciles et les tendresses vénales une profonde et insurmontable répugnance... — cette loyauté lui inspirait l'horreur et le mépris de toute séduction, de toute trahison. — Tromper une vierge lui semblait infâme; — détourner de ses devoirs une femme mariée constituait à ses yeux un crime indigne de toute pitié... Il avait pour flétrir l'adultère des paroles pleines d'une sauvage et implacable énergie.
Son indignation chaleureuse ne lui permettait même point d'admettre ces plaisanteries gauloises qui, depuis les vieux conteurs jusqu'à nos jours, en passant par Molière et par La Fontaine, ont choisi, à toutes les époques, les maris trompés pour point de mire.
Un jour, un de ses amis. l'accusa de ne feindre une susceptibilité si grande à l'endroit des galants péchés qu'a fin de mieux cacher son jeu et de dis-
simuler une mystérieuse intrigue avec quelque belle châtelaine du voisinage.
Henri s'emporta et déclara qu'il se regardait comme insulté par une semblable supposition.
L'imprudent railleur voulut prendre cette colère en riant, mais il ne tarda guère à avoir la preuve que rien n'était plus sérieux.
Le jeune comte répondit à ses plaisanteries par une provocation en règle, le conduisit sur le terrain, malgré les efforts conciliants des témoins de l'altercation, et lui donna dans l'épaule un grand coup d'épée qui le tint au lit pendant six semaines.
Quelques mots suffiront pour compléter l'esquisse rapide que nous venons de faire des principaux traits de notre personnage.
.Malgré son équité chevaleresque, Henri de Talin.iy n'était aimé ni de ses serviteurs, ni de ses fermiers, ni des paysans de ses domaines. — Voici pourquoi : — le jeune homme, très-entier et très-absolu dans ses idées, nous le savons, regardait l'indulg >nce comme une coupable faiblesse, — comme une Borte de. prime d'encouragement donnée à la mauvaise conduite. — Il n'accusait, ou du moins il ne condamnait jamais injustement ; mais, une fois que la culpabilité lui paraissait évidente et incontestable, il se montrait inflexible; il n'ajoutait aucune i"i au repentir, et le moi pardon n'avait pas <itv Bens pour Lui.
On l'avait \u renvoyer impitoyablement, à la suite d'uni' faute qui cependant a'offrail rien de
UNE TASSION 45
bien grave, un vieux domestique depuis quarante ans au service de sa famille.
Son inflexibilité, dans cette circonstance et dans plusieurs autres, devait faire croire et fit croire en effet à une réelle dureté de cœur, à une sorte de cruauté.
Henri cependant n'était point cruel, mais par une disposition invincible de son esprit il envisageait la sévérité comme un devoir, et il se disait que celui qui, pouvant châtier une faute, ne le fait pas, se rend complice de cette faute.
Il nous semble que nous avons à peu près tout dit, et que nos lecteurs peuvent désormais se former une idée générale du caractère qui, dans la suite de ce récit, se développera devant eux.
Le comte de Talmay descendit à l'hôtel Meurice, s'habilla, prit une voiture et se fit conduire chez madame de la Margelle.
— Ma chère tante, — lui dit-il en entrant, — vous m'avez écrit que vous m'attendiez... — Je n'ai perdu ni une heure, ni une minute ; — me voici...
— Ton exactitude m'enchante d'autant plus, — répondit Sylvanire, — que c'est dans ton propre intérêt que tu viens d'agir.
— Comment cela?...
— Faut-il te dire tout nettement la chose, mon cher neveu, ou prendre des détours?...
— Les plus droits chemins sont les plus courts et les meilleurs.
— Alors, j'aborderai la question sans périphrases et sans réticences.
— Je vous en prie... — De quoi s'agit-il ?...
— Yeux-tu te marier?...
Henri fit un mouvement de surprise.
— Me marier? — répéta-t-il.
— Oui.
Le jeune homme garda le silence et prit un air rêveur.
— A quoi penses-tu? — demanda Sylvanire.
— A votre question, chère tante.
— Voyons, j'ai parlé carrément, réponds-moi de môme. — Veux-tu te marier?...
— Cela dépend.
— De quoi ?
— De beaucoup de choses.
— Lesquelles?...
— D'abord, de la femme que vous avez à me proposer...
— Naturellement; — mais il me semble que tu me comprends mal... — Je ne serais point dans mon bon sens si je te questionnais au sujet d'une personne que tu ne peux connaître, — je te demande Ioq1 simplement si tu acceptes, en thèse générale, l'idée d'un mariage ?...
— Eh bien, oui, j<i L'aceepte. — J'ai trente ans,
— la Boiitude coi ence à me peser, et d'ailleurs
je ne reus pas qne le nom de mes ancêtres sVéteigne avec moi...
— - Bravo 1... — •< ! ---i Kmi1 ce qu'il me fallait. — Je cmis maintenanl que rien ne m'empêche de
UNE TASSION 47
«n'occuper de la toilette que je porterai le jour de tes noces...
— Chère tante, — répliqua M. de Talinay en •riant, — je crois que vous chantez victoire un peu vite...
— Non pas!...
— Songez que je vous ai répondu affirmativement au sujet du mariage, mais nullement à celui de la femme que vous m'offrez...
— Si j'avais trouvé chez toi des idées de célibat tout à fait enracinées, la femme que je t'offre aurait opéré bien vite et bien facilement ta conversion...
— Ah çà ! mais c'est donc une merveille?
— Tu as dit le mot, c'est une merveille.
— Vous savez que je suis extrêmement difficile...
— Tu en as le droit.
— Je tiens à ce que la jeune fille qui portera mon nom et partagera ma vie, se trouve dans certaines conditions dont la réunion est rare...
— Voyons ces conditions.
— Je vais vous paraître ridicule...
— En aucune façon... — Parle vite...
— D'abord, la naissance...
— Sa naissance vaut la tienne...
— J'ai trente ans, — je désire qu'elle n'en ait pas plus de vingt.
— Elle en a dix-huit.
— Je veux qu'elle soit jolie.
— Elle est belle comme un ange.
— Je n'accepterais point une famille importune, prétendant prendre un pied chez moi et garder sur
ma femme une influence qui doit cesser aussitôt après le mariage...
— La chère enfant est orpheline.
— Je souhaite que la fortune de ma femme soit à peu près égale à la mienne ; non pas pour moi ; je suis assez riche; mais pour les enfants à venir, qui peuvent être nombreux.
— Elle est plus riche que toi... — Es-tu au bout de tes conditions?...
— Pas encore...
— Mon cher neveu, la liste est bien longue...
— Il me semble que, jusqu'à présent, vous avez eu réponse à tout...
— C'est vrai. — Continue.
— Vous savez que, bien que vivant largement, en bon gentilhomme, j'ai des goûts simples... — J'aime la province et je ne me déciderais point à venir passer mes hivers à Paris, dans le tourbillon du grand monde... — Il est dune indispensable, dans l'intérêt de la paix et de l'union du ménage, que les goûts et les désirs de ma femme soient conformes aux miens.
— Ta fiancée (je croie pouvoir L'appeler ainsi) recevra comme une cire molle toutes les empreintes qu'il le plaira de lui donner; elle n'aura d'autres volontés que les tiennes.
— Enfin, — et ceci est la dernière et la plus importante des conditions que la femme que j'épouserai doit réunir, — il faut que son éducation et ses principes moraux el religieux me Boient une Bûre garantie qu'elle n'aimera jamais que moi...
UNE TASSION 49
Madame de la Margelle ne put s'empêcher de se dire à elle-même :
— Quelle fatuité ! — Les jeunes hommes de ce temps-ci ont véritablement des prétentions extravagantes!...
Mais la bonne dame garda pour elle seule cette réflexion inquiétante et se hâta de répondre :
— Ta fiancée sort du Sacré-Cœur où elle édifiait par sa piété, non-seulement ses compagnes mais ses maîtresses... — Eh bien, mon neveu, qu'en penses- tu?
— Je pense, chère tante, que vous aviez raison de me promettre une merveille...
— Bah ! tout ce que tu viens d'entendre est de beaucoup au-dessous de la réalité...
— Et ce trésor s'appelle?...
— Marie de Longecourt... — La famille te paraitelle suffisante?...
— Ainsi que vous m'en aviez prévenu tout à l'heure, elle vaut la mienne, et c'est tout dire... — Quand me présenterez-vous?...
— Ce soir.