LA FIN DU ROMAN
Le vieux médecin s'était trompé lorsqu'il affirmait d'un air doctoral la mort du sujet, et lorsqu'il baptisait un simple coup de sang du nom terrible d'apoplexie.
Martial, dans un premier moment de trouble, partagea cette erreur et crut que son malheureux ami avait cessé de vivre et de souffrir, mais il s'aperçut bien vite que le cœur conservait encore de faibles battements; — il déchira l'une des manches de Georges et il piqua la veine avec une lancette dont il ne se séparait jamais.
Le sang coula lentement d'abord, — puis plus vite, — et jaillit enfin comme un filet de pourpre sombre. — Les yeux de Georges s'entr'ouvrirent, mais, éblouis sans doute par l'éclat des lumières, ils se refermèrent aussitôt.
Martial improvisa des ligatures en déchirant son mouchoir de poche, et il fît porter M. de Commarin dans la voiture qui devait servir à l'enlèvement ou plutôt à la fuite.
En arrivant au chalet, Georges ne se ranima que pour subir les premiers accès d'un effrayant délire.
La fièvre cérébrale venait de se déclarer.
— Tout ce qui dépendra de moi je le ferai, *pensa Martial, — et, si Dieu me vient en aide, je sauverai mon ami... — Mais, pour son repos et pour son bonheur, ne vaudrait-il pas mieux qu'il mourût?
Pendant quarante jours une lutte acharnée s'engagea entre la vie et la mort qui se disputaient Georges... — pendant quarante jours Martial dut croire d'heure en heure et pour ainsi dire de minute en minute que l'âme captive allait rompre sa prison de chair et s'envoler vers les espaces inconnus.
11 n'en fut rien cependant.
La vigoureuse constitution du malade, et, nous devons le dire, les soins assidus et la science profonde du médecin triomphèrent de la maladie.
Le danger disparut, mais la convalescence fut loDgue.
Au bout de trois mois. seulement Georges et Martial purent s'éloigner de la Belgique et se diriger ?ers l'Italie, où le docteur avait décidé que son malade passerait l'hiver.
Avant d'abandonner Spa, M. de Commarin renvoi sis gens, vendit ses chevaux et quitta ce nom
de Bracieux aussi fatalement célèbre désormais que son propre nom.
Il n'en prit pas d'autre.
— A l'avenir je ne m'appellerai que Georges, — dit-il, — et je vivrai dans une obscurité si profonde, que l'insulte et le mépris ne pourront la traverser pour arriver jusqu'à moi.
Le lendemain de la terrible scène que nons avons mise sous les yeux de nos lecteurs dans le précédent chapitre, le comte de Talrnay, épouvanté peutêtre lui-même de l'immense scandale qu'il avait provoqué, quitta Spa en emmenant Marie et la baronne, et parcourut lentement et à petites journées les bords du Rhin.
— Eh bien, madame, — disait-il chaque jour à sa femme avec une persévérance infatigable, — me parlerez-vous encore de votre innocence?... — Soutiendrez-vous toujours que Georges le forçat n'était point votre amant et que ma vengeance est inique?...
Madame de Talrnay baissait la tète et ne répondait pas.
Sylvanire, à l'insu de son neveu, écrivait à Martial des lettres exaltées, et recevait par lui des nouvelles de Georges.
Les courts billets du docteur, communiqués par Sylvanire à Marie, soutenaient seuls la pauvre femme et lui donnaient le courage de vivre, ou du moins de ne pas hâter sa mort.
Au mois d'octobre, M. deTalmay ramena la comtesse à Paris. Alors recommença pour elle cet étrange supplice de fêtes incessantes auxquelles son mari la traînait sans relâche et sans pitié.
La moitié de l'hiver, à peu près, se passa ainsi.
Dans le courant de février les forces de Marie se trouvaient complètement épuisées, et ces mêmes princes de la science qui avaient ordonné les distractions, déclarèrent au comte que sa femme leur paraissait condamnée et qu'elle ne pourrait plus guère désormais quitter son lit ou son fauteuil.
Lorsque cet arrêt sans appel fut prononcé, Henri entra dans la chainbre de Marie.
— Nous partons demain... — lui dit-il.
— C'est bien, — répondit la comtesse.
— Vous ne me demandez pas où nous allons...
— Mourir ici ou mourir ailleurs, qu'importe?
— Que parlez-vous de mourir? — vous avez encore devant vous de longues années. — Il parait que le mouvement et les plaisirs étaient décidément contraires à votre constitution; mais je compte sur le repos et le calme de la campagne pour vous remettre tout à fait... — Nous retournons en Bourgogne et nous n'en sortirons plus.
— C'est bien... — répéta Marie.
Le lendemain la comtesse était portée dans une chaise de poste, les grelots des chevaux tintaient, et les postillons, faisant claquer joyeusement leurs fouets, lançaient au galop l'attelage sur les pavés sonores.
Les pauvres diables qui voyaient passer cette
berline rapide, au milieu d'un tourbillon de poussière et de tapage, se disaient en soupirant avec envie :
— Qu'ils sont heureux, ces riches !
Sylvanire, faisant preuve cette fois d'un véritable dévouement, quittait Paris en plein hiver pour accompagner Marie.
Ceci, — nous n'en doutons point, — dut effacer plus d'une peccadille amoureuse de la trop légère baronne sur le grand livre où sont inscrites les humaines faiblesses.
Ce fut un moment cruel pour madame de Talmay que celui de son arrivée dans ce château, si rempli pour elle de souvenirs douloureux et impérissables.
Elle fit preuve d'un héroïsme surhumain, — elle sut cacher jusqu'au moindre vestige de son émotion lorsqu'elle apprit de la bouche de son mari qu'elle aurait à l'avenir pour chambre à coucher le boudoir •où s'était joué jadis le drame sinistre de l'effraction.
— Puisque vous ne pouvez sortir, — dit Henri, — cet appartement vous sera commode pour recevoir les visites qui vous seront faites.
Dès le lendemain de son retour en Bourgogne M. de Talmay s'occupa de remettre sur un grand pied ses meutes et ses équipages de chasse... — il redevint, comme au temps de sa jeunesse, un intrépide et infatigable veneur, et ses journées entières se passèrent au fond des bois. — C'est à peine si la comtesse et la baronne le voyaient deux
ou trois fois par semaine, et seulement à l'heure du repas du soir.
Le reste du temps, il rentrait tard, — couvert de boue de la tête aux pieds, — et il se faisait servir dans son appartement.
Cette nouvelle existence apportait à Marie un immense soulagement moral; — elle se trouvait presque heureuse, ce qui ne l'empêchait point d'envisager avec un calme profond et une sorte de joie l'idée de sa mort qu'elle considérait comme très-prochaine.
Mieux et plus sûrement peut-être qu'un médecin, madame de Talmay se rendait compte de son état. — La progressive diminution de ses forces vitales, diminution qu'elle étudiait avec une étrange et froide curiosité, lui permettait de constater les progrès rapides et réguliers de la consomption.
Elle devinait les symptômes précurseurs d'un anéantissement absolu, et elle pensait sans amertume à ce long sommeil qu'elle dormirait bientôt, sous une pierre blanche armoriée, dans le petit cimetière du village.
Un jour, — vers la fin d'avril, — Marie eut une émotion qui faillit la tuer sur l'heure.
Sa femme de chambre, jeune paysanne beaucoup moins stylée mais beaucoup plus dévouée que mademoiselle Flore de rancunière mémoire, lui vint annoncer qu'un étranger demandait à la voir et qu'il insistait pour être reçu.
Marie, dont le système nerveux était dans l'étal
le plus déplorable, poussa un cri et s'évanouit en reconnaissant le docteur Martial.
Au sortir de cet évanouissement elle questionna le médecin avec une ardeur dont il sera possible peut-être à quelques-unes de nos lectrices de se faire une idée.
Martial répondit qu'il avait laissé en Italie, à Flo" rence, Georges complètement rétabli, et que lui' même, fatigué des voyages, se fixait pour toujours à Dijon, sa ville natale.
— Tant mieux ! — s'écria Marie. — Vous viendrez souvent me voir, n'est-ce pas?...
— Aussi souvent que vous voudrez bien me le permettre...
— Je suis malade, docteur, — dit la comtesse en souriant. — en cette qualité, j'aurai besoin de visites presque quotidiennes. — Engagez-vous sans crainte à venir... — Si fidèle que vous soyez à vos engagements, leur durée ne sera pas longue.
— Pourquoi cela?.... — murmura Martial.
— Pourquoi cela? — répéta Marie. — Ce n'est pas sérieusement, docteur, que vous me faites cette question?...
Puis, changeant brusquement de conversalion, elle ajouta :
— Vous ne me questionnez pas au sujet de M. deTalmay?... Eh bien, je vais vous donner de ses nouvelles. — Il considère comme achevée, et il a raison, l'œuvre commencée par lui il y a sept ans... — Il chasse sans cesse, — je ne le vois plus, et par conséquent Je jouis d'un repos dont j'avais
oublié même l'existence et que j'avais cessé d'espérer en ce monde.
Elle ajouta tout bas :
— Il n'y a plus que le cœur qui souffre, — mais bientôt, lui aussi, sera guéri.
A partir de ce moment, Martial vint trois ou quatre fois par semaine au château de Talmay.
Un jour il rencontra le comte et il l'aborda, non sans un embarras involontaire facile à comprendre, mais Henri parut n'avoir conservé aucun souvenir des dures vérités formulées avec tant d'énergie par le docteur au bal de la Redoute.
— Venez voir ma femme, — dit-il, — venez souvent, et tâchez d'être plus heureux ou plus habile pour la guérir que tous vos illustres confrères.
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis ce retour inattendu de Martial à Dijon.
Le mois de mai, le plus doux de tous les mois, — le mois des fleurs, — le mois de la Vierge, — le mois de l'amour, — allait finir.
Midi venait de sonner à la pendule que l'éléphant de porcelaine portait sur son dos, entre les deux petits nègres.
La baronne de la Margelle, à la prière de Marie, était partie pour Dijon aussitôt après le déjeuner afin d'y faire <|uelques emplettes, et ne devait revenir que le soir.
Le comte chassait depuis le point du jour un
sanglier détourné la veille dans une forêt située à cinq ou six lieues du château.
Dans la matinée Marie avait fait appelerle curé du village, bon et simple vieillard à cheveux blancs. — Elle lui avait raconté longuement sa vie tout entière » ses douleurs, ses aspirations, ses défaillances, — elle ne lui avait rien caché, ni de son âme ni de son cœur, et le vieillard s'était retiré en disant :
— Soyez bénie et soyez pardonnée, ma fille... — Au nom du Dieu de miséricorde et de bonté, je vous absous de toutes vos fautes... — Que la paix demeure avec vous, car votre àme est pure en ce moment comme au jour de votre baptême.
Madame de Talmay, après le départ du vieux prêtre, se plongea dans une rêverie qui sans doute n'avait rien de douloureux, car ses grands yeux profonds et son visage amaigri exprimaient un calme absolu.
Cette rêverie fut interrompue par l'entrée de la rustique soubrette dont nous avons parlé déjà.
Sans mot dire, la camériste villageoise remit à sa maîtresse un papier plié en forme de lettre.
Marie déploya ce billet, le lut et le jeta au feu.
— Mon enfant... — dit-elle ensuite, — donnezmoi ce qu'il faut pour écrire.
La femme de chambre apporta une petite table auprès de la chaise longue sur laquelle madame de Talmay était étendue. — Cette petite table supportait du papier, de l'encre, des plumes et un bâton de cire rouge.
Marie traça une seule lign3 sur une feuille de pa-
pier qu'elle mit sous enveloppe. — Elle n'écrivit point l'adresse. — Elle cacheta, puis elle tendit l'enveloppe à la soubrette qui la prit sans faire une question et qui sortit du boudoir transformé en chambre à coucher.
Midi et demi sonnèrent à la pendule.
On annonça le docteur Martial.
— Je vous attendais... — dit la comtesse en lui tendant une main qu'il garda dans les siennes assez longtemps pour interroger la veine.
Marie le regardait faire en souriant.
— Eh bien! docteur, — lui demanda-t-elle ensuite, — comment me trouvez-vous aujourd'hui?
Martial hésita avant de répondre.
— Allons, allons... — reprit Marie avec une sorte de gaieté, — parlez franchement, je le veux.
— Je n'ai rien à cacher, je vous jure... le pouls est un peu faible peut-être, mais parfaitement calme et régulier.
— Alors, vous trouvez que tout va bien?
— Sans doute.
— El c'est là ce que vous appelez votre franchise?
— Mais il me semble...
— Il vous semble que toute vérité n'est pas bonne à dire, cher docteur, — interrompit Marie, — et vous trouVez inutile de m'apprendre que les battements de mon pouls et ceux de mon cœur sont si faibles qu'ils vont s'éteindre. — Vous voyez que vous avez tort, puisque je sais aussi bien que vous ce que vous voulez me cacher.
— Madame la comtesse... — répliqua vivement
Martial, — vous vous exagérez beaucoup votre état. Je ne vous dissimule pas qu'il est grave, mais il n'est point désespéré.
— Bien, docteur, laissons cela. — Vous ne faites, après tout, qu'un acte de charité en vous efforçant de m'entretenir dans une illusion consolante. — Ce n'est pas votre faute si le succès est impossible... Et maintenant, parlez-moi de Georges. — Avez-vous reçu de ses nouvelles ?
— Oui, madame.
— Bonnes?
— Aussi bonnes que possible.
— Où est-il maintenant?
— Toujours en Italie.
— A Florence ?
— Oui, madame.
— Que vous dit-il dans sa lettre?
— Qu'il recherche le mouvement et la distraction, et qu'il s'en trouve bien.
— Croyez-vous, docteur, que plus tard Georges finira par oublier?...
— Jamais complètement, madame; mais je crois qu'un jour ses souvenirs perdront beaucoup de leur amertume.
— Ainsi, vous espérez que l'avenir lui réserve un bonheur relatif?
— Je l'espère, oui, madame.
— Docteur, — répliqua la comtesse avec un nouveau sourire, — savez-vous que vous avez pour le mensonge un sang-froid vraiment précieux?... — Vous parlez avec une si grande et si complète assu-
rance, que, lors même qu'on sait que vous mentez, on est presque tenté de vous croire.
— Madame la comtesse, — murmura Martial fort déconcerté, — je ne comprends pas du tout ce que vous me faites l'honneur de me dire.
— Voici l'explication de cette énigme transparente : — Georges n'est point en Italie; — il est revenu en France avec vous ; — il habite une petite maison louée par vous sous un faux nom à deux lieues d'ici, et il passe les trois quarts de sa vie caché dans le parc de ce château et les yeux fixés sur les fenêtres de celte pièce.
— Eh quoi ! madame, — s'écria Martial, — vous savez...
— Vous voyez que je sais tout. — J'ajouterai que je n'ai pas encore vu Georges, mais que depuis un mois je suis en correspondance avec lui. — Chaque jour il m'écrit et chaque jour je lui réponds...
— Et il me l'a caché ! — murmura le docteur avec un dépit involontaire.
— Il a bien fait, — répondit Marie. — En votre qualité d'ami dévoué, vous n'auriez pas manqué de lui représenter vivement la folie et le danger de sa conduite... Mieux valait donc ne point s'exposer à des conseils qu'il lui semblait impossible de suivre.
— C'est vrai. — Mais alors, madame, comment se fait-il que vous me disiez tout aujourd'hui?...
— Aujourd'hui, docteur, le mystère devient inutile, et, si j'avais gardé le silence, Georges demain
TOUfl aurait tout révélé...
— Pourquoi demain?...
— Je ne puis répondre à cette question. Donnezmoi votre main et dites- moi au revoir.
— Vous me renvoyez ?
— Oui.
— Si vite !
— Il le faut.
— Ma visite vous fatigue ?...
— Vous savez bien que non... — Je pourrais vous répondre que je sens le besoin d'être seule, — mais je serai franche, — j'attends quelqu'un.
— Georges, peut-être! — s'écria Martial.
— Vous l'avez dit.
— Quelle imprudence!...
— Imprudence ou non, je suis décidée. — Il va venir et je le recevrai.
— Que penseront vos gens?
— Aucun d'eux ne le connaît.
— Mais madame la baronne de la Margelle?...
— Ma tante est à Dijon.
— Et votre mari?...
— Il chasse. — D'ailleurs, si cette entrevue est un danger, je m'expose librement. — Je veux voir Georges encore une fois; mais, je vous le jure, ce sera la dernière... — Allons, docteur, partez, partez vite.
— Je vous quitte, puisque vous l'exigez, mais je m'en vais horriblement inquiet.
— Eh bien, s'il le faut pour vous rassurer, revenez dans une heure...
— Georges sera parti?...
— Il sera parti, — répondit Marie.
Et tout bas elle ajouta :
— Et je serai partie aussi, moi...
Martial baisa la main presque diaphane que lui tendait la jeune femme et sortit du boudoir.
Madame de Talmay laissa s'écouler quelques minutes, puis elle quitta sa chaise longue, et lentement, péniblement, car elle était arrivée au dernier période de la maladie de langueur qui la dévorait, elle se traîna jusqu'auprès de la fenêtre.
Elle essaya d'ouvrir cette fenêtre, mais elle n'en eut pas la force.
Alors, derrière les vitres de cristal, elle agita son mouchoir blanc.
C'était un signal sans doute... — Sur la lisière de verdure du parc un mouchoir fut également agité.
Marie regagna sa chaise longue et elle attendit.
Son attente fut courte.
La soubrette villageoise ouvrit la porte, et Georges vint tomber aux genoux de celle qu'il avait tant aimée et pour laquelle il avait tant souffert.
Il sentit son cœur se serrer en regardant ce pâle et doux visage, flétri, dévasté, méconnaissable, et toujours beau cependant, où la mort prochaine avait mis si lisiblement son empreinte.
— Marie! — s'écria-t-il, — enfin je vous revois!...
— Mais pourquoi donc m'avoir fait si longtemps attendri;?...— pourquoi donc avoir retardé si longtemps cette heure que j'aurais achetée au prix de la moitié de ma vie?...
— Moi aussi, mon ami, — répondit la comtesse,
— mm aussi je suis bien heureuse de votre présence,
et cependant je ne vous aurais pas encore appelé, — si le moment n'était venu de vous dire un long adieu.
— Un long adieu! — répéta Georges atterré. — Pourquoi cet adieu? — Ne devons-nous plus nous revoir?
— Plus en ce monde.
— Quel est le sens de ces paroles? — Je tremble... — j'ai peur de comprendre...
— Et vous comprenez en effet... — Armez-vous de courage, Georges... — Tout est fini pour moi sur la terre... —je vais partir...
— Mais c'est impossible!
— Mon ami, regardez-moi bien, — et vous ne répéterez plus ce mot.
— On ne meurt pas quand on aime... on ne meurt pas quand on est aimée... — Laissez-moi vous sauver, Marie... — confiez-vous à moi... — Personne aujourd'hui ne viendra se dresser entre nous... fuyons...
— Georges, — interrompit Marie de sa voix lente et douce, — je bénis Dieu qui n'a point permis, il y a six mois, la réalisation de cette fuite que je provoquais alors et que je repousse aujourd'hui. — Savez-vous, mon ami, ce qui cause mon orgueil et mon bonheur à l'heure suprême où me voilà? — C'est la pureté de noire amour... — Cette ardente passion qui depuis si longtemps fait battre nos deux cœurs n'a pas une souillure terrestre... — Nos deux âmes sœurs pourront paraître devant Dieu ensemble et sans rougir... — Georges, nous avons eu sur la terre une existence de larmes et douleurs, nous au-
rons dans le ciel une éternité de bonheur et de joies...
— Marie, je veux partir avec vous ! — Séparés •dans la vie, réunissons-nous dans la mort.
— C'est à moi de vous dire maintenant : — C'est impossible!... — Je pars la première et je vais vous attendre... — Votre tour viendra... Peut-être est-il proche; mais, si ma volonté est sacrée pour vous, n'oubliez jamais que je vous défends de devancer l'heure... — M'obéirez-vous, mon ami?
— Je vous obéirai, — murmura Georges que les larmes suffoquaient.
— Vous me le jurez., sur votre amour?
— Sur mon amour... je vous le jure!...
— Merci, Georges, merci I — Ah! que vous me rendez heureuse! — Oui, vous resterez ici-bas, mais vous n'y resterez pas seul... — Depuis là-haut mon âme descendra souvent pour vous visiter et pour vous consoler... — Je vous verrai... je me dirai : — — Il pense à moi... il prie pour moi... il m'aime toujours... — Je demanderai à Dieu la fin de votre exil... Dieu m'exaucera, et nous serons réunis enfin pour ne plus nous quitter jamais.
Depuis un instant la voix de Marie faiblissait, et c'est à peine si les paroles prononcées par la mourante arrivaient distinctement a l'oreille de m. de Commarin. — Ce que son oreille ne pouvait entendre il Le devinait arec son Ame.
Marie B'interrompil pendant un instant, [>u is elle reprit, mais d'une voix qui n'était plus qu'un souffle :
— Voici que vient le sommeil... ce long sommeil dont on ne s'éveille pas... — Donnez-moi vos deux mains, mon Georges... — je veux les sentir dans les miennes en m'endormant... — Vous ne pouviez avoir ma vie, mais, vous le voyez, ma mort est à vous seul...
Georges, agenouillé ou plutôt prosterné auprès de la chaise longue, cachait son visage dans les plis flottants de la longue robe de Marie. — Des sanglots convulsifs secouaient sa poitrine et montaient de son cœur à ses lèvres.
Madame de Talmay, la tête renversée en arrière, avait les yeux fermés... Un ineffable sourire errait sur ses lèvres entr'ouvertes.
— Oui, — balbutia-t-elle pour la seconde fois, — ma mort est à vous seul...
— Pas plus la mort que la vie!! — dit une voix sourde au fond de la chambre.
Georges bondit sur ses pieds et se retourna.
Le comte de Talmay, immobile et les bras croisés sur sa poitrine, contemplait d'un œil sec et farouche cette femme agonisante et cet homme agenouillé et pleurant.
— Ah ! — cria Georges dont le désespoir se métamorphosa soudainement en fureur, — c'est Dieu qui vous envoie !!
— Le croyez-vous? — demanda le comte avec une raillerie provoquante.
— Bourreau, votre victime vous échappe ! — reprit M. de Commarin, — la voilà libre, puisque la voilà morte! — Votre vengeance est finie, et la
mienne commence!... La loi du talion est la plus juste des lois!!... — Vous avez tué, — vous allez mourir!...
Georges, tout en parlant, avait marché vers Henri, — deux ou trois pas à peine séparaient les deux hommes.
Les regards de M. de Commarin lançaient un feu si sombre que le comte recula instinctivement.
Georges lui saisit le bras gauche.
— Oh ! vous ne sortirez pas ! — s'écria-t-il, — vous êtes à moi!... je vais vous tuer!...
— Eh bien, soit, — répondit Henri. — Vous voulez un duel, j'accepte...
— Un duel ! — répéta Georges en haussant les épaules, — un duel !! — allons donc!! est-ce qu'on se bat avec un forçat?... —C'est vous qui l'avez dit, monsieur le comte, vous en souvenez-vous? — Vous avez eu raison... — le forçat ne se bat pas,, il tue, — et je suis un forçat!...
Georges, que sa colère et ses propres paroles enivraient et rendaient fou, venait d'armer sa main du couteau catalan que nous l'avons vu tourner contre lui-môme dans le cabinet du procureur du roi de Dijon.
Il l'ouvrit et le plongea jusqu'au manche dans la poitrine du comte, laissant l'arme dans la plaie mortelle.
M. de Talinav ne tomba pas.
D'une main héroïque il maintint le fer dans la blessure pour empêcher la vie de s'échapper avec le
— Merci, monsieur, — dit-il, — oh! merci!!... vous faites ma vengeance plus belle et plus complète que je ne l'avais jamais rêvée 1 — Vivant, je vous ai envoyé au bagne! mort, je vais vous envoyer à l'échafaud!!...
Il ouvrit l'une des fenêtres et, se penchant au dehors, il cria par trois fois., d'une voix éclatante :
— A l'aide!... on m'assassine ! !
Ce terrible effort l'épuisa.
Vainement il se cramponna à l'appui de la fenêtre, — il tourna sur lui-même comme un homme frappé de vertige et il tomba lourdement à la renverse, au milieu d'une mare de sang.
Une convulsion agita ses membres, — un rauque soupir s'échappa de sa gorge, — puis ses yeux devinrent fixes et son corps prit la rigide immobilité des cadavres.
Sans pâlir et sans trembler, Georges contempla son œuvre.
— Non, je ne suis pas un assassin, — se dit-il à lui-même, — je suis un justicier!...
Il revint auprès de Marie, en balbutiant :
— Pauvre martyre, vous êtes vengée!... Que m'importe l'échafaud?... ne faut-il pas mourir pour aller vous rejoindre?...
Cependant de vagues rumeurs montaient des profondeurs du château, — on entendait de toutes parts s'approcher des pas rapides.
La comtesse rouvrit les yeux. — Pareille à un spectre qui sort de sa tombe, elle se leva et voulut
se tenir debout, mais elle glissa sur ses genoux. — Alors, ne pouvant marcher, cette morte que galvanisait une pensée suprême se traîna ou plutôt rampa jusqu'auprès du corps de M. de Talmay et posa sa main déjà froide sur le manche du couteau plongé dans la poitrine du comte.
Anéanti, muet de stupeur, Georges la regardait faire et ne comprenait pas.
Toutes les portes s'ouvrirent à la fois.
A l'une d'elles parut Martial, — par les autres les valets du château envahirent le boudoir, et s'arrêtèrent épouvantés à la vue de ce corps étendu et de ce sang qui coulait.
— Malheureux ! ! — s'écria le docteur en saisis, sant la main de Georges, — malheureux, qu'as- tu fait?...
— Qu'on n'accuse personne, — murmura lentement la comtesse en arrachant de la ploie l'arme ensanglantée, — j'ai vengé sept ans de tortures... — j'ai tué mon mari... — que Dieu me pardonne...
Et elle s'abattit sur le cadavre.
Martial s'élança pour la soulever et la sentit glacée dans ses bras.
Elle était morte.
Georges avail juré à Mario de vivre aussi long temps qne La volonté de Dieu serait do le laisser en ce monde.
Il ne s'éteignit que dix ans plus tard, dans l'abbaye de la Trappe, où personne ne sut jamais que le frère Ambroise s'était appelé jadis dans le monde
eorges de Commarin.