GEORGES ET MARIE
Martial, déplus en plus inquiet, car l'absence de Georges lui paraissait inexpliquable, allait et venait avec agitation dans la foule, suscitant de sourdes colères par l'inopportunité de ses pérégrinations, et dérangeant dans leur essor les couples tournoyants que la valse emportait.
— C'est incompréhensible! — murmurait-il en parcourant pour la dixième fois les vastes salons, — c'est incompréhensible! Où peut-il être?... — Comment se fait-il qu'il ne soit pas encore ici?... — Où le rejoindre maintenant et de quelle façon m'y prendre pour empêcher une rencontre dont les conséquences m'épouvantent?
Martial en était là de son soliloque incohérent, lorsqu'il sentit une petite main se poser sur son bras.
Il se retourna brusquement et il vit, à deux pas
de lui, madame de Talmay si tremblante et si pâle qu'elle semblait près de tomber en défaillance.
Il fit un mouvement pour la soutenir.
Marie interrompit le geste commencé.
-— Non, docteur, — dit-elle avec un étrange sourire, — non, je ne tomberai pas... — je parais faible, mais je suis forte...
La jeune femme avait raison, — la fièvre qui circulait dans ses veines et qui mettait des flammes dans ses yeux, la galvanisait en la dévorant.
— Docteur, — reprit-elle d'une voix calme, irrécusable indice d'une détermination sans appel, — ma tante m'a dit la vérité... — Georges est ici, — je veux le voir...
Martial se sentit ému et troublé jusque dans la moelle de ses.os.
— Ah ! balbutia-t-il, voilà ce que je craignais !... — Madame, je vous en conjure, renoncez à ce projet funeste.
— Je veux le voir... — répéta Marie.
— Mais c'est insensé, madame !... — N'avez-vous pas assez soull'ert déjà?— Voulez-vous donc vous perdre tout à fait?...
— Crnvr/.-vnii-, docteur* qu'il soit possible d'être plus complètement perdue que je le suis? — Je n'ai vécu sept ans que dans l'espoir et dans l'attente d'aujourd'hui; — .le vous dis que je veux le voir...
— voua ôtes ion ami, — oonduiseâ-moi vers lui. Mai liai effrayé gardait le1 silence;
— Refusez-vous de me guider? — demanda Marie.
— si cela est, dites-le moi, j'irai seule.
— Je ne refuse rien, madame, mais, au nom du ciel, souvenez-vous...
— De quoi voulez-vous que je me souvienne?...
— Du passé.
— Eh ! c'est parce que je me souviens, que je veux une heure dejoie pour racheter sept ans de tortures!...
— Laissez-moi du moins le prévenir.
— Non, — j'ai soif d'entendre le cri qui s'échappera de ses lèvres en me reconnaissant...
— Mais le monde...
— Le monde n'existe plus pour moi.
— Mais votre mari...
— Que m'importe?... — Cet homme dont je porte le nom, ce n'est plus mon mari, c'est mon ennemi, c'est mon bourreau ! ! — La trahison dont il se venge, vous savez bien que je ne l'avais pas commise! ! — Je suis relevée de mes serments, — mon âme est à celui qui m'a donné plus que sa vie, qui m'a donné son honneur!... — D'ailleurs, regardez-moi... — vous êtes médecin, — vous connaissez les symptômes de la mort prochaine, — vous voyez bien que cette ardente prière que je vous adresse est le vœu suprême d'une mourante... — Allons, docteur, ayez pitié de moi, — conduisez-moi vers lui...
— Madame, — murmura Martial qui sentait sa résistance se fondre au feu de ces yeux suppliants et au son de cette voix si douce qui s'échappait d'un cœur brisé, — - tout ce que vous voudrez que je fasse, je le ferai... — Seulement, je vous le jure sur mon honneur, je ne sais où trouver Georges en ce moment...
— Ne doit-il pas venir à cette fête? — reprit Marie.
— Oui, — mais depuis une heure je le cherche sans résultat.
— Eh bien, donnez-moi votre bras, nous l'attendrons ensemble...
Martial s'inclina silencieusement, — la comtesse s'appuya sur lui avec l'involontaire abandon d'une femme dont la force s'en va, et tous deux traversèrent les vagues humaines pour aller chercher dans le premier salon, auprès du vestibule, un endroit où la foule fût moins compacte et l'air respirable plus abondant.
Pendant quelques instants le docteur et madame de Talmay n'échangèrent pas une parole.
Martial voyait le sein de sa compagne se soulever, et son cœur battre avec une violence convulsive... — il sentait les pulsations sèches et rapides du poignet délicat posé sur son bras.
— Pauvre femme ! — se disait-il, — vigoureuse et noble nature à qui le bonheur aurait fait une vie si longue et si douce!... — elle va s'éteindre !! Les indifférents diront : — Madame la comtesse de Talm. i.v est morte d'une maladie de langueur!... — Combien y aura-t-il de gens en ce monde qui sauront et qui pourront dire qu'elle est morte de désespoir?... — Bêlas 1 et le bonheur lui-même, s'il venait aujourd'hui, nela sauverait pas car il Tien- «Irait trop tard !...
Dix ou douze minutes s'écoulèrent.
— Madame la comtesse, — demanda Martial, —
voulez- vous me permettre de vous quitter pour un moment bien court? — Je rentrerai dans le bal, et de nouveau je chercherai Georges...
Marie secoua doucement la tête.
— Voilà; qui serait inutile, docteur, — réponditelle ensuite, — Georges n'est pas encore venu.
— Le croyez- vous?
— J'en suis sûre.
— Et comment ?
— Si Georges était ici, je 4e saurais déjà...
— Qui donc vous l'aurait dit?
— Les battements de mon cœur.
Martial sourit involontairement.
— Vous n'êtes pas convaincu? — demanda la jeune femme.
— S'il faut vous l'avouer, je doute.
— Eh bien, vous avez tort. — J'ai la certitude, docteur, vous entendez, la certitude, qu'à l'instant précis où Georges se rapprochera de moi, où nous respirerons le même air, les battements de mon cœur m'en avertiront... — D'ailleurs, — continua Marie en parlant d'une voix plus haute et en semblant étudier quelque chose qui se passait en ellemême, — vous aurez la preuve de ce que je viens de vous dire... vous l'aurez bientôt...
Elle s'interrompit, — puis elle ajouta, en appuyant la main sur sa poitrine, tandis que son visage prenait une ineffable expression de béatitude :
— Vous allez l'avoir à l'instant! — Il vient... il vient... il approche... — Oh! je savais bien qu'une voix intérieure me crierait : Le voici!
Et Marie, transfigurée, prenait à son insu l'attitude et la physionomie d'une jeune prophétesse qui, dans une heure d'extase, voit se dévoiler à ses yeux les secrets de l'avenir.
Martial tressaillit et se retourna.
Georges franchissait en ce moment les dernières marches du grand escalier,- séparé du premier salon par une double porte vitrée et par un large vestibule.
De l'endroit où se trouvait placée madame de Talmay, elle n'avait pu le voir encore...
Une inexplicable prescience venait donc, bien réellement, de lui révéler son approche.
En face de ce fait étrange qui avait en soi quelque chose d'inouï, de presque surnaturel, Martial, un peu matérialiste comme tous les médecins, demeura muet et anéanti, luttant contre le témoignage de ses regards et cherchant une explication qu'il ne trouvait pas.
M. de Commarin, lui aussi, éprouvait un pressentiment mystérieux, — son visage exprimait une émotion profonde, — à mesure qu'il avançait, il sentait augmenter l'agitation fébrile dont il se demandait vainement la cause.
Il traversa le vestibule et il s'arrêta, dévorant des yeux le groupé formé par Martial el par madame de Talmay,
il ut' voyait qm les épaules el Les cheveux blonds de la jeune femme. — C'en était asseï pour la reconnaître, — Bl il la reconnaissait, — mais il n'osait croire, et il Be disait : — Je rôve !... — C'est un mi-
rage qui va disparaître... — c'est une vision qui va s'envoler...
Cet état de doute et d'incertitude ne dura d'ailleurs que quelques secondes.
Au risque de retomber brusquement dans la réalité, Georges s'élança en avant et balbutia le nom de Marie.
Madame de Talmay tourna la tête à demi et répondit :
— Oui, c'est bien moi...
En même temps elle tendit à Georges sa main dégantée sur laquelle il colla ses lèvres défaillantes ; — il chancelait comme un homme en délire sous le poids écrasant de ce bonheur inattendu.
C'était la seconde fois, depuis sept ans, que les lèvres de Georges touchaient la main de Marie.
Il avait payé de son honneur et de cinq ans de bagne le premier baiser.
De quel prix allait-il payer le second?...
— Georges... Georges... — murmura la jeune femme en regardant les mèches blanches mêlées aux cheveux noirs de M. de Commarin, — mon ami... mon pauvre ami, comme ils vous ont fait souffrir !...
— Je ne m'en souviens plus, Marie, puisque c'est pour vous que j'ai souffert et puisque je vous revois enfin.
— Oh ! mon ami, combien la pensée de votre supplice rendait le mien plus cruel!...
— Votre supplice, dites-vous, Marie ! -- Qu'ai-je entendu?... Vous étiez malheureuse?
— Nous avions le même bourreau... — un bour-
reau bien infatigable et bien cruel, — pour moi comme pour vous il était sans pitié... — Georges, ^je suis à bout de mes forces, je suis à bout de mon courage.
— Marie, voulez-vous que je vous venge?
— Non, mais je veux que vous me sauviez...
— Eh bien, fuyons ensemble... Youlez-vous fuir?
— C'est le salut.
— Oui, Georges, fuyons et cachons-nous si bien qu'il ne retrouve jamais nos traces.
— Oh ! ma bien-aimée, soyez bénie ! — Le passé n'est qu'un mauvais rêve... — l'avenir nous reste...
— Vous vivrez heureuse.
— Non, — pensa madame de Talmay avec un sourire triste et doux, — non, je ne vivrai pas heureuse, mais au moins je mourrai consolée, et c'est une main amie qui fermera mes yeux.
Georges s'approcha vivement du docteur qui s'était, par discrétion, reculé de quelques pas.
— Ecoute, Martial, -- lui dit-il, — tu vas me rendre un service qui complétera ce dévouement sans bornes dont tu m'as donné tant de preuves...
— Que faut-il faire?
— Cours au chalet sans perdre une seconde, et songe que ma vie et plus que ma vie dépendent de ta promptitude... — Voici la clef du secrétaire, — mets dans tes poches tout l'or que tu trouveras et le portefeuille rempli de traites, — fais atteler Yorick et Paddy... — amène la voiture au bas des degrés, — pas de (««lier, — conduis toi-même... — Tu as compris, mon ami, va vite!... — J'attends ton
retour comme le condamnée mort attend sa grâce...
— Georges, — demanda Martial avec effroi, — que vas- tu faire?
— Eh ! tu le sais bien ! — partir.
— Avec elle ?
— Oui, — avec elle.
— Vous serez poursuivis...
— Peut-être, mais nous ne serons pas rejoints.
— Hélas !... vous vous perdez tous deux!
— Qu'importe, si nous nous perdons ensemble !... A cette sublime déraison de l'amour, il n'y avait
rien à répondre. — Martial le comprit.
Il baissa la tête et sortit, prêt à se plier passivement à toutes les volontés de son ami, mais emportant avec lui un pressentiment funeste.
Georges revint à Marie.
— Encore une demi-heure de patience, chère bien-aimée... — dit-il tout bas à son oreille, — et vous serez sauvée... et nous aurons devant nous l'espace, la liberté, le bonheur...
— Répétez-moi ces mots si doux, mon ami... — murmura la jeune femme. — Depuis bien longtemps j'ai cessé de croire au bonheur!... — Peutêtre, en vous écoutant, y pourrai-je croire de nouveau...
— Marie, ne doutez pas de l'avenir ! — je vous en prie, et Dieu vous le défend ! — N'avez-vous pas vu les ciels les plus purs et les plus tièdes soleils succéder aux longues tempêtes, aux jours de pluie tristes et sombres? —Il en sera de même pour nous! — nous avons été si malheureux !... — N'avons-nous pas
subi toutes les douleurs, toutes les angoisses, toutes les tortures de la vie?... — Dieu mesure le venta la brebis tondue... dit un vieil adage qui me paraît touchant et vrai... — Dieu est juste... — à votre pauvre âme brisée il mesurera désormais la souffrance. — Les mauvais jours sont passés, Marie!... — Oubliez les tempêtes et désapprenez les larmes, puisque voici qu'arrive le beau temps du soleil et des sourires...
Marie écoutait dans une muette extase l'harmonieuse musique de ces paroles d'espérance et d'amour... — Ses yeux étaient fermés à demi, et sur ses lèvres pâlies refleurissait déjà ce divin sourire que Georges venait de lui promettre pour l'avenir.
— Ne croyez-vous pas, Marie, — reprit le jeune homme avec une passion qui faisait trembler sa voix, — ne croyez-vous pas que nous avons été créés l'un pour l'autre et qu'entre nous, douleurs et joie, tout devait être partagé? — Remontez avec moi, un instant, dans ce passé qui n'est plus qu'un songe... — L'amour qui remplissait mon âme tout entière s'éveillait déjà dans la vôtre. — Alors vous étiez perdue, perdue parma tante, et cependant, au lieu <lc me maudire oomuje c'était votre droit, vous veniez essayer de me sauver 1 vous repoussiez mon dévouement et voua fouliez aux pieda pour moi ce qu'une femme a de plus précieux en ce monde, son honneur injustement et lâchement attaqué ! — Sept années onl passé depuis, — sepl années d'un long supplice, et dans ce supplice, par instants, j'avais des joies du ciel! Je bénissais mes fers on les por-
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tant pour vous, — j'aurais voulu mourir en me disant :. Je meurs pour elle!! — Ah! je la connais bien, l'acre volupté du sacrifice! — Les chrétiens d'autrefois, sous le couteau des persécuteurs, offraient, fiers et joyeux, leur poitrine à la croix sanglante! — c'était la livrée de leur Dieu... Moi je portais avec un orgueil pareil la casaque des forçats du bagne ! c'était la livrée de mon amour.
— Comment m'aime-t-il donc? — balbutia Marie, — comment m'aime-t-il donc? ô mon Dieu!
— Comment je vous aime !... — répéta Georges. — Peut-être votre cœur pourra-t-il le comprendre un jour, mais jamais je ne saurai, moi, vous peindre cet amour immense qui est mon âme, qui est ma chair et qui est mon sang! — Des mots ! qu'est-ce que des mots pour rendre ce qui se passe en moi ? ---L'infini peut-il s'exprimer avec des paroles?... Et vous aussi, vous m'aimez, Marie, et vous voyez bien qu'après sept ans cette fatalité inexorable qui nous avait jetés loin l'un de l'autre, se lasse et nous rassemble enfin! — Vous voyez bien qu'un jour arrive où la force et le courage vous manquent à la fois, ce jour-là, un miracle se fait... vous me trouvez sur votre chemin, vous me criez : Georges, sauvez-moi! — Dieu me protège, et je vous sauve !
Marie frissonna.
— Ohl mon ami... — balbutia- t-elle, — oh ! mon unique ami... ne parlez pas de Dieu...
— Pourquoi ?
— Vous blasphémez en invoquant son nom...
Notre amour est un amour coupable, et peut-être un amour maudit!...
— N'en croyez rien, Marie... Dieu nous voit, et il nous pardonne... — N'avons-nous pas assez souffert pour expier d'avance, même un crime ! Et nous n'en avons point commis... — Espérez et ne craignez plus... — Le mauvais sort est las de nous persécuter; à nous l'avenir et le bonheur! — Nous défions le hasard lui-même, car voici Martial qui revient, et la liberté avec lui...
A travers les vitrages de la fenêtre auprès de laquelle Marie et Georges se tenaient debout, M. de Commarin venait en effet d'apercevoir la voiture, conduite par le docteur, tournant l'angle d'une rue voisine au trot impétueux de ses chevaux pur sang.
— Venez... venez... — reprit-il, — hâtons-nous; je voudrais avoir mis déjà des mondes et des océans entre vous et votre bourreau...
— Oui... hâtons-nous, — répéta Marie en se soutenant, ou plutôt en se cramponnant des deux mains au bras du jeune homme, car sa force factice s'évanouissait rapidement et c'est à peine si elle pouvait se tenir debout.
Déjà tous deux avaient fait quelques pas. — Ils allaient atteindre la porte du vestibule.— Marie poussa un cri étouflé, et Georges la sentit trembler de tous ses membres.
Une main venait de se poser sur son épaule nue, et une voix lui disait avec un accent de railleuse politesse :
— Je crois, madame la comtesse, que vous vous
trompez de cavalier... — S'il vous convient de quitter le bal, je vais avoir l'honneur de vous offrir mon bras pour vous conduire à votre voiture.
Georges se retourna, livide de colère, et se vit en face du comte de Taltnay qui ne daigna pas même laisser tomber un regard sur lui, et qui répéta :
— Votre bras... madame.
Un court instant d'effrayant silence suivit ces paroles.
Les jambes de Marie ployèrent sous elle. — Elle allait tomber à genoux, — Le comte la saisit par le poignet et la maintint debout en meurtrissant son bras frêle sous sa rude étreinte.
Un gémissement faible s'exhala des lèvres de la malheureuse femme.
Ce gémissement s'enfonça dans le cœur de Georges comme une épée.
— Monsieur, — dit-il d'une voix sourde, les dents serrées, les yeux étincelants, — l'homme qui porte la main sur une femme est un lâche! — Si vous l'ignorez, je vous l'apprends...
Le comte de Talmay toisa M. de Commarin de la tête aux pieds, avec une expression souverainement hautaine et méprisante.
— Il me semble, monsieur, que vous venez de me parler... — fit-il ensuite. — Qu'avez-vous dit? — Je n'écoutais pas.
— J'ai dit que vous êtes un lâche !...
Le comte lança pour la seconde fois à Georges un
regard chargé de dédain, et pour toute réponse prononça ces mots :
— Vous êtes sur mon chemin, — rangez-vous. Georges, au lieu de reculer, fit deux pas en avant,
et croisant ses bras sur sa poitrine il reprit :
— Je crois que le moment de régler notre compte est enfin arrivé!...
— Faites-moi place, monsieur, — je ne vous connais pas.
— Monsieur de Talmay, prenez garde!
— Prenez garde vous-même et laissez le passage libre. — Je vous l'ai dit deux fois, c'est trop!...
— Monsieur de Talmay, — continua Georges, — je vous aurais pardonné tout ce que vous m'avez fait souffrir, mais ce que vous avez fait souffrir à cet ange, je ne vous le pardonnerai jamais 1!!
Henri eut un sourire sinistre.
— Monsieur, — dit-il, — cet ange est à moi !
— Vous en avez menti!... les liens qui vous unissaient n'existent plus, — vous les avez brisés!
— A votre profit, peut-être?...
— Mais ce rôle de bourreau que vous avez choisi, vous ne le jouerez pas plus longtemps!...
— Et qui m'en empêchera?...
— Moi.
— Et comment m'en empêcherez-vous?
— En vous tuant.
— Et comment me tuerez-vous?
— .),• vous tuerai comme on se tue cnlre gens de notre sorte, — en duel, — épée contre cpée...
M. de Talmay se mit à rire avec une expression farouche.
Tout ce qui précède venait de se dire à voix basse, et, — pour nous servir d'une expression triviale, mais énergique et expressive, — entre cuir et chair.
Plusieurs des promeneurs du premier salon commençaient cependant à comprendre qu'il se passait quelque chose d'étrange entre ces deux hommes dont l'un soutenait à son bras une femme anéantie et qui semblait mourante, et dont l'autre était M. de Bracieux, le héros de la saison. — Un cercle de curieux se formait.
— Un duel ! — répéta le comte à deux reprises, en élevant la voix de plus en plus, à chaque syllabe, et en accentuant chaque mot par un éclat de ce rire sinistre dont nous venons de parler, — un duel ! — allons donc ! — Est-ce qu'on se bat avec un bandit?
Georges poussa un rugissement de fureur et sa main droite se leva pour souffleter le comte, — mais ce dernier arrêta cette main au vol avant qu'elle fût retombée sur sa joue, et, serrant le bras de M. de Commarin avec la force herculéenne qui se cachait sous son apparence presque débile, il cria d'une voix tonnante :
— Sortez I je vous l'ordonne!
Dans les salons voisins, les danses étaient interrompues... — l'orchestre faisait silence... — Une foule compacte enveloppait le petit groupe... — On montait sur les banquettes et sur les fauteuils pour mieux voir.
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— Qu'y a-t-il donc? — que se passe-t-il? — demandèrent vingt voix à la fois.
— Messieurs, — répondit M. de Talmay, — ce qui se passe n'est point digne d'attirer votre attention... — Il s'agit d'un misérable que je chasse de ces salons où il aurait dû ne jamais entrer.
Un murmure d'étonnement et d'indignation courut dans les rangs des spectateurs les plus rapprochés.
— Lui, un misérable! — s'écria un incrédule en se faisant l'interprète du sentiment général, — lui ! M. de Bracieux ! — Vous êtes fou !
En même temps une rumeur presque menaçante s'élevait contre le comte.
Sa voix domina cette rumeur.
— Non, je ne suis pas fou, — dit-il, — je no suis pas fou et vous êtes dupes. — Cet homme que vous appelez M. de Bracieux se nomme Georges de Commarin... — cet homme sort du bagne de Brest... — cet homme est un forçat!
La foule épouvantée recula.
Cependant le contradicteur obstiné doutait encore et traduisait ses doutes par cette exclamation :
— C'est impossible!... — H y a erreur!...
— Non, non, il n'y a pas d'erreur, — répliqua Henri; — ce que j'avance, je vais le prouver! — C'est sur la plainte du comte de Talmay et pour vol commis dans son château, la nuit, avec effraction, que Georges de Commario a été condamne à cinq ans de travaux forcés en 1829, par la cour d'assises de Dijon. — <>r, le comte de Talmay, c'est moi.
Le cercle des curieux s'élargit de plus en plus, — on commençait à s'éloigner de Georges avec une sorte d'horreur, comme on s'éloigne d'un pestiféré.
Certain de triompher désormais, Henri continua :
— D'ailleurs, regardez-le, cet homme... —il pourrait se défendre et me répondre... — regardez... — la vérité se lit sur son visage... — Allons, misérable, vous voilà démasqué, sortez ! Au nom des honnêtes gens, je vous chasse!
Écrasé, — anéanti, — foudroyé, — Georges devenait fou... — Le parquet se dérobait sous ses pieds comme le pont d'un navire battu par la houle... — Les murailles, les plafonds, les spectateurs, tournaient autour de lui avec une rapidité vertigineuse.
Une clameur immense de réprobation et d'horreur s'élevait de toutes parts et l'assourdissait...
Il porta ses deux mains à son front, — il voulut pleurer, mais ses yeux restèrent secs... — il voulut crier, mais aucun son ne s'échappa, de sa gorge haletante. -
Alors il lui sembla que la nuit venait et que des ténèbres profondes enveloppaient soudainement son esprit et son corps, — il ne vit plus, — il n'entendit plus, — et il tomba de toute sa hauteur, comme frappé d'un coup de hache, — au milieu de la foule éperdue qui sentit une involontaire émotion se mêler à l'horreur qu'elle éprouvait.
Un vieux médecin se trouvait là.
Il s'approcha de Georges, mit le doigt sur sa veine et secoua la tête.
— Attaque d'apoplexie foudroyante ! — dit-il d'un air docte en se relevant, — le sujet est mort.
A ce moment une porte s'ouvrit et Martial entra dans le salon.
Inquiet d'abord de ne pas voir arriver Georges et Marie, — épouvanté bientôt par les rumeurs de mauvais augure et par les bruits étranges qui descendaient jusqu'à lui, il avait pris le parti de quitter la voiture, en confiant les chevaux à la garde d'un commissionnaire, et de monter pour s'assurer de ce qui se passait. . .
Le corps inanimé de Georges fut le premier objet qui frappa ses yeux.
Il bondit jusqu'auprès de ce corps et il s'agenouilla à son côté en s'écriant :
— Oh ! mes pressentiments! mes pressentiments !
— Le docteur était l'ami du forçat, — fit une voix qui trouva de l'écho, — il doit être un coquin luimême ! Voyez donc quelle mauvaise figure !
En même temps M. de Talmay disait à Marie :
— Et maintenant, rentrons 1
— Ah ! vous me tuez, — balbutia la malheureuse femme avec le râle du désespoir et de l'agonie, — vous me tuez, monsieur!
— Je le sais bien... — répondit Kenri.
Et il entraîna la comtdS66 au milieu de la foule encore frémissante.