DIEU FINI AVEC LE FINI
« le genre humain à chaque période de son avancent ment. »
Jean Reynaud dans tous ses écrits, dans Terre et Ciel, a soutenu les mêmes opinions.
Nous -même, humble disciple et continuateur de Ballanche, dans nos quinze ouvrages philosophiques, nous avons parlé d'intervention relative et suivie de Dieu pour toutes ses humanités , et nous avons nommé cette intervention , révélation dans le monde de l'intelligence, grâce ou secours, comme les druides, dans le monde de la volonté, miracles ( très naturels puisqu'ils procèdent de la nature de Dieu ou des intermédiaires qu'il emploie ) dans le monde de l'histoire et de Faction. (1)
Nous avons aussi constamment battu en brèche les dogmes erronnés du purgatoire, de l'enfer, du paradis , tels que la foi enfantine de nos pères les comprenait , soutenant le progrès des créatures , leur ascension par les mérites , leur stationnement ou leur déchéance temporaire par leurs fautes dont il leur est toujours donné de se relever. Nous ne reproduirons pas ces innombrables passages que l'on peut trouver à chaque page de nos écrits, et que nous avons d'ailleurs résumés dans Pluralité des existences de rame. A l'époque de nos premiers ouvrages,
(1) Voir Exposé d'un nouveau système philosophique, destinée de l'homme (1846); — Dieu, V homme, V humanité et ses progrès (1847); — Esquisse de la philosophie de Ballanche, Essai sur les mystères^ fragments philosophiques (1850) ; — Nouveaux fragments philosophiques (1851) ; — Examen des questions pendantes en philosophie religieuse (1859); — le Précurseur religieux (1860); — Pluralité des existences de Vâme (1864).
de 1842 à 1847, nous nous croyions seul à avoir ces idées; les triades druidiques n'étaient pas publiées , Jean Reynaud n'avait pas imprimé Terre et Ciel qui n'a paru qu'en 1850. Et voici ce que nous écrivions en 1846, ayant la fierté de nos opinions philosophiques , alliée à une humilité vraie et profonde :
La société humaine est dans une époque critique, mélange obscur et confus de ténèbres et de lumière, d'erreur et de vérité , de foi et de doute , d'égoïsme et de dévouement. 11 en a été ainsi toutes les fois que l'humanité s'est trouvée à la veille d'enfanter une organisation nouvelle. Le christianisme devait passer par le creuset de toutes les facultés humaines. Il a eu son siècle d'action, où la foi prédominait. Il a eu et il a encore son siècle d'intelligence , où le doute a pris le dessus ; il aura son siècle de sentiment, où la charité l'emportera , et, reliant la foi à l'intelligence, produira l'unité religieuse et sociale du genre humain. Nous sommes encore bien éloignés de ce magnifique résultat ; l'idée de force règne encore, puisque les Etats entretiennent des guerriers. Le droit à l'égalité dans la liberté, dans l'intelligence, dans le sentiment, n'est encore qu'un principe sans le fait, une promesse sans accomplissement. Toutefois , nous ne devons pas nous décourager , puisque nous sommes assez près du but pour l'entrevoir. Il faut que notre avancement ait fait de grands progrès pour qu'une philosophie pareille à la mienne puisse se produire sans paraître. trop déraisonnable, sans être traitée exclusivement de chimérique utopie. Une philosophie pourrait être en avant de son siècle, et posséder sur ses contemporains une telle supériorité , que ceux-ci prendraient pour de la folie sa sublime raison. Toutefois cela seul prouverait beaucoup pour l'avenir de nos des-
tinées ; car si un homme a pu , même avec l'aide de Dieu, émettre de fécondes pensées au milieu de son siècle continuateur des siècles précédents, c'est le signe non équivoque d'une rénovation future et d'une civilisation supérieure. Tout système vrai a droit à une époque qui le représente et qui l'applique. A son tour, cette époque aura ses génies qui l'illumineront et la devanceront, qui marcheront plus avant dans la route du progrès , sans renverser toutefois la vérité antérieure, mais en la développant et en s'y ajoutant.
Ainsi, quelle que soit la grandeur de ma pensée, d'autres viendront plus tard, dont la vue plus perçante et mieux préparée découvrira des aspects de la vérité qui m'ont été cachés , et cela durera tant que l'humanité n'aura pas accompli son destin terrestre , tant qu'elle n'aura pas été digne de prendre part à la société universelle, qui gravite incessamment vers Dieu. Oui, je le répète, ma philosophie est grande, puisque, malgré l'égoïsme qui nous opprime, elle a pu concevoir non-seulement l'unité sur la terre , mais encore l'unité dans la création; et il ne s'agit pas ici de l'unité des panthéistes, qui aboutit au néant, il s'agit de l'unité dans le bien, dans le vrai et dans le beau , de l'unité des êtres dans le sein de Dieu , où l'être suprême sera toujours en luimême la substance inaccessible et incommunicable, où toutefois les créatures, liées de volonté , d'intelligence et d'amour, se laisseront progressivement entraîner par l'at- \
traction divine, qui veut sympathiser avec elles sans les i
absorber jamais. Oui, ma philosophie est grande, puisque, \
malgré la recherche prédominante des intérêts matériels, elle a pu s'élever jusqu'à l'avenir de nos destinées, et découvrir la loi de la progression des âmes. Mais, pour tout cela, je n'en suis pas plus grand. Qu'importe mon nom î Qu'importe le souvenir que je laisserai ! Il suffit que je laisse mes idées et que d'autres penseurs les re-
cueillent. Je ne suis qu'un obscur travailleur à l'œuvre commune. Je ne suis rien que par Dieu et par mes frères, rien que par l'inspiration d'en haut et par le labeur des générations passées. Aurais-je conçu si nettement la conciliation du fini et de l'infini, les facultés et les passions humaines, les rapports de Dieu et de la création, l'action de la providence dans le développement social et religieux de l'humanité, et le terme de nos destinées , si les philosophes et les théologiens qui m'ont précédé n'avaient éclairci déjà ces matières, si le christianisme n'avait jeté sa lumière dans le monde ? Il en est ainsi pour tous. Isolément, nous ne sommes rien, nous ne valons quelque chose que dans l'ensemble; nous ne pouvons nous élever que par la charité.
Arrière tout égoïste orgueil ! En nous-mêmes, soyons humbles. Soyons fiers seulement comme membres de l'association humaine , que Dieu protège et appelle à lui.
Ces lignes, que nous n'écririons certes pas aujourd'hui, trouvent leur excuse dans l'enthousiasme du jeune âge , qui se croit seul en possession de vérités si hautes et si utiles pour le genre humain , tandis que les druides dans le passé , Jean Reynaud dans le présent, en avaient aussi la gloire. Nous ne les avons citées que pour faire voir l'immense portée que nous leur donnions déjà pour une synthèse philosophique à notre époque. Aggravons encore nos torts en continuant à citer , au risque d'invoquer la même excuse que plus haut.
Mon système aura l'assentiment de la postérité ; d'autres plus dignes exprimeront mieux mes idées ; je n'aurai pas moins la gloire d'avoir été le Newton et le Galilée du monde moral. Newton et Galilée ont expliqué
l'univers matériel et découvert la loi physique qui régit les astres; j'ai proclamé, à mon tour, la loi des intelligences, j'ai révélé le secret de la destinée des êtres moraux. J'ai eu mes prédécesseurs comme chaque philosophe a eu les siens ; toute pensée nouvelle a son germe ou son fondement dans le passé ; mais cette pensée ne prend un rang définitif dans le développement de l'esprit humain , que quand elle commence à s'élever jusqu'à une démonstration par l'enchaînement des principes et la rigueur des conséquences.
A ceux qui trouveraient dans mes paroles l'expression «d'un fol orgueil, je dirais : « Vous vous laissez prendre « à une fausse apparence, personne ne se sent plus
< humble et plus faible que moi. Seul, je ne suis c rien ; je ne suis quelque chose que parce que j'ai
< compris le progrès, parce que j'ai conçu la marche « et la portée des travaux que les siècles précédents « nous ont légués , parce que je me suis assimilé la « pensée actuelle de l'humanité. Philosophe, savant, on « ne peut bâtir seul aucune œuvre solide ; il n'est pas de « système, de poème ou de livre qui mérite d'être compté « s'il ne répond pas à un besoin de l'époque, s'il ne « réfléchit pas un des points de vue de l'esprit humain. « Quand un homme jette une idée dans le monde, cette * idée a déjà été pressentie, annoncée ; elle est préparée «t à éclore , elle n'appartient pas à tel ou tel individu ; « elle est à tous. Son germe ne mûrit pas dans une «c intelligence isolée ; d'autres auraient parlé tôt ou tard, « il y en a un qui parie avant eux : voilà tout. Ce «c dernier remplit le rôle de révélateur : il initie ceux qui « sont prêts pour l'initiation ; mais, en dernière analyse, « ce qui est grand en chaque penseur , ce n'est pas « l'homme, c'est l'humanité. »
Peut-on trouver des paroles plus altières. et plus