QUAI DES AUGUSTINS
Thil llo.il
Prœmium.
La philosophie a cessé d'être le guide du genre humain.
Pourquoi?
Elle s'est traînée dans d'indignes banalités, sans progresser avec la science qui, privée de son flambeau, va témérairement et au hasard, se livrant à une analyse effrénée et sans issue, sans songer à la synthèse et aux principes premiers, niant tout absolu et se perdant dans les ténèbres du positivisme. La philosophie rampe encore dans les cavernes du matérialisme et du spiritualisme, où elle ne trouve que le sommeil, en attendant la mort. Buchner 0), Moleschott ( 2 ) et leurs disciples d'un côté ; de l'autre, Paul Janet ( 3 ), Caro W, sont endormis aujourd'hui.
(1) Force et matière. — (2) Circulation de la vie. — (3) Le Matérialisme contemporain, et autres traités. — (4) Le Matérialisme et la science. — Nous aurions beaucoup à citer encore, nous nous bornons aux principaux.
II PROEMIUM,
Matérialistes et spiritualistes, mes chers collègues en philosophie, je veux vous mettre tous dans le même sac et vous jeter à Feau, non pas pour vous y noyer, ce serait trop dommage, mais pour vous ondoyer, et vous réveiller afin que vous sortiez de là retrempés et régénérés. Après mon dernier ouvrage, la Philosophie de l'Avenir (1869), trop court et trop sommaire (*), dans lequel je vous avais déjà dit vos quatre vérités, je voulais en 1870 écrire le Testament d'un Philosophe; cette œuvre aurait formé un volume entier. Elle eut été le résumé de ma très humble pensée ; elle eut dit ce qui devait rester de mes trop nombreux ouvrages , de mes articles de journaux philosophiques encore plus nombreux (*); elle eut dit surtout la raison de certaines réticences calculées, de certaines ombres dont je m'étais enveloppé, faisant des rétractations à des opinions erronées ou trop hardies, ou trop complaisantes, me jugeant sévèrement toujours. Enfin elle eut posé les vrais problèmes de la" philosophie de l'avenir, tels que je les
(1) Ce livre, quclqu'incomplet et morcelé qu'il soit, a eu un grand succès, surtout à l'étranger, et m'a valu de précieuses amitiés.
(2) Dans la Vérité, quatre années entières; dans l'Union de Bordeaux, trois années ; dans V Avenir de Paris, deux années; la Tribune universelle, une année; V Industriel français, quatre années ; la Fortune pour tous, une année ; VEcho catholique, une année, et accidentellement dans d'autres revues et journaux de Paris et des départements, notamment dans la très remarquable publication, la Solidarité, par Charles Fauvéty. Quinze volumes suffiraient à peine à la reproduction de tout ce que j'ai écrit dans le journalisme. Un volume ou deux au plus suffiraient pour en extraire la quintessence, mais je n'ai ni le temps, ni la fortune nécessaires.
PEOEMIUM.
comprends, indiquant les solutions vers lesquelles la science paraît s'acheminer. Mais la guerre, l'invasion, puis la république mon idéal à défendre, les réformes sociales à faire prévaloir, car c'est là le seul salut possible de la société ; des écrits, des pétitions à répandre, comme c'est le devoir d'un citoyen, tout cela rendait de plus en plus problématique et éloignée l'exécution de mon projet. J'ai donc dû renoncer à la première partie, qui eût été à la fois un petit service au public et. un plus grand à l'amour-propre d'un philosophe qui ne veut pas mourir tout entier. Gomme cela me touchait plus que mes frères, je l'ai sacrifiée momentanément ou pour toujours. J'ai dû. être plus intéressé de la seconde partie de mon projet, de signaler les problèmes de la philosophie et de lui indiquer la marche qu'elle doit suivre devant la science, pour se remettre d'abord à son niveau et pour aspirer plus tard à lui servir de guide, comme dans les beaux siècles de l'histoire antique.
Dans ce petit écrit, il est bien entendu que je ne traite les questions qu'au point de vue philosophique et que je ne dis pas un mot des théologies positives et des différents cultes. J'écris surtout pour les libres penseurs et pour les savants. J'écris pour tous ceux qui s'occupent de philosophie, afin de les arracher à leurs fadaises, à leurs chjpières, à leurs facéties, et les convier à consacrer leur noble talent à des problèmes vrais et vitaux. Cela dit, je commence :
IY LE POSITIVISME.
Contre le Positivisme.
Notre époque est douloureusement travaillée. Elle a perdu les principes, et elle les cherche tout en les niant, en en contestant même l'existence et la légitimité ; elle crie sur tous les tons : plus d'absolu, du positif.
On veut du positif. .Qu'entend-on par là? Si Ton veut dire, comme une pauvre et infirme école, qu'on prétend se borner aux sciences de la matière ( nous expliquerons et éluciderons cette expression très peu comprise, et c'est à peine si nous la maintiendrons devant la raison et dans un langage qui doit être scientifique et précis), on se laisse prendre à un préjugé grossier. Les sciences de la matière, celles qui tombent sous l'observation sensible, sont les moins positives, puisqu'elles ont une relativité, non pas commune avec toutes les autres qui ne sont pas adéquates au savoir absolu, mais encore une relativité intrinsèque due à l'objet lui-même dont les phénomènes varient de monde à monde, et ne peuvent ainsi donner lieu à une induction universelle, s'appliquant certainement à tous les lieux du Cosmos. La physique et la chimie, par exemple, sont toutes terrestres, et dépendent de l'état particulier de densité que la forme des corps y revêt, ainsi que de leurs rapports généraux ou de leurs combinaisons spéciales d'après cette densité.
La physique et la chimie étudient l'action générale ou intime des corps, celle des fluides, ou mieux