CHAPITRE P r
Nous allons, dans cette étude, rapporter les triades entièrement synthétiques des Bardes de l'Ile de Bretagne , en nous servant des versions comparées de MM. Gatien Arnoult (Philosophie gauloise , t. 1 er ), Henri Martin (t. 1 er de Y Histoire de France), Adolphe Pictet (Bibliothèque de Genève), Alfred Dumesnil (l'Immortalité). Les commentaires que nous donnerons d'abord avant de nous livrer à notre tour à l'examen capital de ce beau monument , seront presque tous abrégés de M. Adolphe Pictet.
Le manuscrit qui renferme ces triades , ne date que de la fin du dix-septième siècle, et les matériaux qui y ont été réunis par le copiste collecteur Edward Darydd, ne remontent pas au-delà du milieu du seizième siècle. Le style en est comparativement mo-
de me, et le fond peut être considéré comme ancien; il est certain qu'il a dû être altéré plus ou moins par les rédactions successives des sociétés bardiques du moyen-âge.
Mais si les preuves positives font défaut, les caractères intrinsèques d'une authenticité tout au moins relative, sont de nature à frapper les esprits les moins prévenus. Comment expliquer, en effet, l'existence, chez les Gallois du moyen-âge, d'un système de philosophie religieuse parfaitement original , et dont la croyance à la transmigration des âmes après la mort, forme la base principale, si ce n'est par une liaison traditionnelle avec les doctrines druidiques qui se distinguaient par cette même croyance?
Les témoignages des anciens ne laissent aucun doute à cet égard , quelque imparfaits qu'ils soient d'ailleurs pour tout le reste du système. César, le premier, nous apprend que les druides enseignaient non-seulement l'immortalité de l'âme (non interire animas), mais la transmigration (ab aliis post mortem transire ad alias). Après lui, Diodore de Sicile, Àmmien Marcellin , Pomponius Mêla , Valère Maxime , ont répété les mêmes faits sans y ajouter de nouveaux détails. D'où serait donc venue aux bardes Gallois du moyen-âge une doctrine aussi complète, aussi profonde, aussi originale sur la transmigration des âmes , si ce n'est des druides leurs prédécesseurs , dont les croyances résistèrent si longtemps, en secret du moins, à l'introduction du chrisstianisme? Les corporations bardiques qui se maintinrent dans le pays de Galles à travers les inva-
sions successives des Romains, des Anglo-Saxons et des Anglais , sous la forme d'une espèce de francmaçonnerie , conservèrent avec la ténacité celtique les débris traditionnels des vieilles croyances nationales , et les triades que nous possédons encore en sont certainement la dernière expression.
Mais il est temps d'en venir aux triades bardiques elles-mêmes, qui se révèlent directement beaucoup mieux que par tout exposé préalable. Nous les donnons ici dans Tordre même de leur publication, par Ed. Williams, traduites aussi fidèlement que possible sur l'original Gallois.
1 . Il y a trois unités primitives , et de chacune il ne saurait y avoir qu'une seule : un Dieu ; une vérité et un point de liberté , c'est-à-dire (le point) où se trouve l'équilibre de toute opposition.
2. Trois choses procèdent de trois unités primitives : toute vie, tout bien et toute puissance.
3. Dieu est nécessairement trois choses, savoir: la plus grande part de la vie , la plus grande part de science, et la plus grande part de puissance; et il ne saurait y avoir plus d'une grande part de chaque chose.
4. Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas être : ce qui doit constituer le bien parfait , ce qui doit vouloir le bien parfait, ce qui doit accomplir le bien parfait.
5. Trois garanties de ce que Dieu fait et fera : sa puissance infinie, sa sagesse infinie, et son amour infini; car il n'y a rien qui ne puisse être effectué, qui ne puisse devenir vrai et qui ne puisse être voulu par ces attributs.
6. Trois fins principales de l'œuvre de Dieu f comme créateur de toutes choses : amoindrir le mal, renforcer le bien , et mettre en lumière toute différence ; de telle sorte que Ton puisse savoir ce qui doit être, ou, au contraire, ce qui ne doit pas être.
Cela développe davantage l'idée de Dieu comme intelligence suprême et comme providence. La création n'est pas un acte d'une nécessité aveugle; elle a un but moral. L'opposition du bien et du mal est introduite sans préambule , car Dieu , le souverain bien et l'amour infini, ne peut avoir en vue que la glorification du bien. Mais d'où vient le mal? Il vient uniquement du mauvais usage de la liberté des créatures.
En présence de toute la puissance divine, l'opposition du mal ne saurait être absolue. Ce n'est pas pour lui-même que Dieu veut anéantir le mal, lequel, relativement à lui , n'a aucune réalité ; c'est pour la créature. Il met donc en lumière ; il manifeste toute différence ; c'est-à-dire qu'il fait sortir de l'unité primitive toute l'infinie multiplicité des choses, afin que les créatures douées d'intelligence puissent se développer , se reconnaître et distinguer ce qui doit être (le bien) de ce qui ne doit pas être (le mal).
7. Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas accomplir : ce qu'il y a de plus avantageux , ce qu'il y a de plus nécessaire et ce qu'il y a de plus beau pour chaque chose.
8. Trois puissances de l'existence : ne pas pouvoir être mieux par la conception divine ; et c'est en cela qu'est la perfection de toute chose.
9. Trois choses seront (c'est-à-dire prévaudront) nécessairement : la suprême puissance , la suprême intelligence et le suprême amour de Dieu.
10. Les trois grandeurs de Dieu: vie parfaite, science parfaite et puissance parfaite.
1 1 • Trois causes (originelles) des êtres vivants : l'amour divin (en accord) avec la suprême intelligence ; la sagesse suprême par la connaissance parfaite de tous les moyens, et la puissance divine (en accord) avec la suprême volonté , l'amour et la sagesse de Dieu.
12. Il y a trois cercles de l'existence : le cercle de la région vide (cycl y Ceugant), où, excepté Dieu, il n'y a rien de vivant , ni de mort , et nul être que Dieu ne peut le traverser; le cercle de migration (cycl ir Abred) , où tout être animé procède de la mort, et l'homme l'a traversé ; et le cercle de la félicité (cycl y gtvynfyd) , où tout être animé procède de la vie, et l'homme le traverse dans le ciel.
1 3 . Trois états (successifs) des êtres animés : l'état d'abaissement dans Annwfn (l'abîme), l'état de liberté dans l'humanité, et l'état d'amour ou de félicité dans le ciel.
14. Trois phases nécessaires de notre existence par rapport à la vie : le commencement dans Annwfn, la transmigration dans Àbred, et la plénitude dans le ciel ou le cercle de Gwynfyd; et sans ces trois choses, nul ne peut être, excepté Dieu.
Nous trouvons ici l'explication de la triade précédente, et une notion plus précise de la signification d'Annwfn.
C'est le point le plus bas du cercle d' Abred ou
6 SYNTHESE DBS DRUIDES.
de la transmigration , le cahos qui renferme les germes de tonte vie. Tonte chose y préexiste, mais à l'état dévolution, d'obscurité, leqnel état est exprimé par CyflVr Abred dans la triade qui précède, par opposition an Cyffvd ryddyd, la liberté dans la condition humaine. Ici , Abred a le sens de vil , bas, mauvais, et non celui de transmigration. Ainsi, Annwfn, l'abîme sans fonds, fait partie du cercle d' Abred ; c'est le point de départ des transmigrations par lesquelles les êtres s'élèvent graduellement vers la lumière et la vie.
15. Trois choses nécessaires dans le cercle d'Abred : le moindre ( degré possible ) de toute vie , et de là son commencement ; la matière de toutes les choses, et de là leur accroissement (progressif), lequel ne peut s'opérer que dans l'état de nécessité (c'est-à-dire en vertu des lois nécessaires), et la formation de toutes choses de la mort et de là la débilité des existences.
Cette triade est d'un sens remarquablement profond, et caractérise admirablement des êtres contingents et périssables qui naissent, se développent, s'agitent et meurent dans le cercle de transmigration.
C'est dans l'abîme Annwfn que , d'après ce qui précède , se trouvent , à la fois , la vie à son moindre degré, c'est-à-dire en germe, la substance matérielle qui constituera l'enveloppe périssable des créatures , et la mort , c'est-à-dire le sommeil primitif au sein des ténèbres , où toute vie prend son point de départ pour se développer ultérieurement. Ce développement , le Werden des philosophes allemands , ne peut s'effectuer , au début , que sous
SYNTHESE DES DHUIDES. T
T empire des lois nécessaires qui régissent la matière, et des forces cosmiques ; car la liberté n'existe pas encore. Mais, pendant cette évolution, la créature , sortie de la mort , reste un être incomplet , un composé d'existence et de mort , une vie débile qui peut toujours déchoir.
16. Trois choses auxquelles tout être vivant participe nécessairement par la justice de Dieu : la sympathie (ou le secours) de Dieu dans Abred, car sans cela nul ne pourrait entièrement connaître aucune chose ; le privilège d'avoir part à l'amour divin , et l'accord (avec Dieu) quant à l'accomplissement, par la puissance de Dieu, en tout ce qui est juste et miséricordieux.
Sans l'amour et la coopération de Dieu, la créa* ture serait impuissante à progresser au travers du cercle d' Abred, et surtout à en sortir. C'est la doctrine de la grâce sous une autre forme.
17. Trois causes de la nécessité du cercle d'Abred : le développement de la connaissance de toute chose et le développement de la force (morale) pour surmonter tout contraire et Cy thraul et pour se délivrer de Drog (le mal), et sans cette transition de chaque état de vie, il ne saurait y avoir d'accomplissement pour aucun être.
Il faut que la créature traverse le cercle d' Abred.
Il faut enfin , pour que l'homme accomplisse sa destination finale, que le principe de la volonté libre se développe en lui par la lutte nécessaire au développement de la liberté.
18. Trois calamités primitives (du cercle) d' Abred: la nécessité, l'absence de mémoire et la mort.
8 SYNTHÈSE DES DBUIDES.
Nous avons ici, sous la forme la plus concise, l'expression du côté sombre de la destinée humaine dans le cercle d'Abred et ses diverses phases. Au point le plus profond, dans Annwfn, la nécessité règne exclusivement avec les ténèbres. En arrivant à la conscience de lui-même et à la connaissance, Thomme devient un être libre ; mais il est voué à la mort, et, s'il ne s'est pas élevé assez haut pour échapper aux liens d'Abred , il ne meurt que pour y renaître sous une autre forme, et en perdant la mémoire de son existence passée. On verra bientôt que cette mémoire des transmigrations accomplies n'est rendue à Thomme que quand il a réussi à se délivrer du cercle d'Abred , ou dans Jes intervalles de ses renaissances, et que, dans le cercle du bonheur seulement , il embrasse d'une seule vue rétrospective les divers termes de sa vie individuelle. Se souvenir, dans ce monde déjà, de ce qu'on a été antérieurement à la dernière naissance , est un privilège extraordinaire > conféré à quelques natures exceptionnelles de missionnaires divins, et cela n'a lieu qu'en tant que nécessaire.
19. Trois conditions indispensables pour arriver à la plénitude de la science; transmigrer dans Abred, transmigrer dans Gwynfyd et se ressouvenir de toutes choses (passées) jusque dans Annwfn.
La plénitude de la science ou la sagesse parfaite, est le dernier terme du développement futur de l'homme. Il ne saurait y atteindre dans cette vie où la mémoire de son passé lui manque , où tout commence pour lui à sa dernière naissance. Ce n'est que dans le cercle de Gwynfyd qu'il se souvien-
dra de tout , et que sa haute destinée s'accomplira •
20. Trois choses nécessaires dans le cercle d'Àbred : la transgression de la loi (le péché) , car il n'en peut être autrement ; la délivrance de la mort devant Drog et Cythraul ; l'accroissement de la vie du bien par l'éloignement de Drog dans la délivrance de la mort, et cela par l'amour de Dieu qui embrasse toutes choses.
Par la transgression de la loi, en effet, l'homme tombe sous la puissance de Drog et de Cythraul, et il y resterait à jamais si Dieu ne le délivrait pas par la mort , pour le replacer , par la transmigration , dans les conditions d'une épreuve nouvelle. Mais, à chaque transmigration,, il est tenu compte à l'homme de la part de vie véritable et de bien qu'il a su conquérir. Il renaît dans des conditions d'autant plus favorables qu'il s'est élevé plus haut, tandis que la puissance , acquise par le mal sur lui , cesse par la mort qui l'en délivre. La somme générale de la vie et du bien s'accroît ainsi continuellement par l'effet de l'amour de Dieu.
21. Trois moyens efficaces de Dieu, dans Abred, pour dominer Drog et Cythraul, et surmonter leur opposition par rapport au cercle de Gwynfyd : la nécessité, la perte de la mémoire et la mort.
22. Trois choses sont primitivement contemporaines : l'homme, la liberté et la lumière.
23. Trois choses nécessaires pou» le triomphe de l'homme (sur le mal) : l'impassibilité (c'est-à-dire la fermeté contre la douleur) , le changement et la liberté du choix ; et, avec le pouvoir (qu'a l'homme)
de choisir, on ne peut savoir à l'avance, avec certitude, où il ira.
24. Trois alternatives (offertes) à l'homme: Abred et Gwynfyd , nécessité et liberté , mal et bien , le tout en équilibre; et l'homme peut à volonté s'attacher à l'une ou à l'autre de ces alternatives. On ne saurait établir d'une manière plus formelle la doctrine de la liberté humaine. Si l'homme incline vers Abred, il tombe dans la fatalité et le mal; s'il se tourne vers Gwynfyd , il s'élève à la liberté et au bien. Lui seul décide de ses destinées futures, bien que Dieu lui prête secours pour marcher dans la bonne voie.
25. Par trois choses l'homme tombe sous la nécessité d' Abred (ou de la transmigration) : par l'absence d'efforts vers la connaissance, par le non attachement au bien, et par l'attachement au mal; en conséquence de ces choses, il descend dans Abred jusqu'à son analogue, et il recommence le cours de ses transmigrations.
26. Par trois choses l'homme redescend nécessairement dans Abred, bien qu'à tout autre égard il se soit attaché à ce qui est bon : par l'orgueil il tombe jusque dans Annwfn ; par la fausseté, jusqu'au point de démérite équivalent , et par le manque de charité (la cruauté) jusqu'au degré correspondant d'animalité (littéralement), jusqu'à l'animal semblable (1). De là il transmigre de nouveau vers •l'humanité comme auparavant.