‹ Une philosophie nouvelle: ce qu'elle doit être devant la scienceChapitre 81 sur 141 · Les trois choses principales (à obtenir) dans · texte numérisé non relu

Les trois choses principales (à obtenir) dans

(1) C'est là, comme nous le verrons, une grave erreur des druides.

SYNTHÈSE DBS DRUIDES. \\

l'état de F humanité : la science, l'amour et la force (morale), au plus haut degré (possible) de développement , sans la mort ( c'est-à-dire ayant que la mort ne survienne) . Cela ne peut être obtenu antérieurement à l'état d'humanité, et ne peut l'être que par le privilège de la liberté et du choix. Ces trois choses sont appelées : les trois victoires.

28. Il y a trois victoires sur Drog et Cythraul : la science, l'amour et la force (morale) ; car le savoir, le vouloir et le pouvoir, accomplissent quoi que ce soit dans leur connexion avec les choses. Ces trois victoires commencent dans la condition de l'humanité et se continuent éternellement.

29. Trois privilèges de la condition de l'homme : l'équilibre du mal et du bien, et de là la faculté de comparer; la liberté dans le choix, et de là le jugement et la préférence ; le développement de la force (morale) , par suite du jugement et de la préférence. Ces trois choses sont nécessairement pour accomplir quoi que ce soit.

La doctrine du libre arbitre reçoit une nouvelle confirmation, et les plus hautes facultés de l'homme, le jugement, l'intelligence, la volonté sont rattachées immédiatement au principe de la liberté. Ce sont là les vrais privilèges de l'homme, sans lesquels il ne pourrait jamais s'élever à la dignité d'un être moral, responsable de ses actions.

30. Trois différences essentielles entre l'homme, ou tout autre être, et Dieu ; l'homme est limité et Dieu ne saurait l'être; l'homme a un commencement , et Dieu n'en saurait avoir ; l'homme doit nécessairement passer par des changements d'états

successifs dans le cercle de Gwynfyd , à cause de son impuissance à supporter (l'éternité du) Ceugant, et Dieu ne saurait changer , car il peut supporter toute chose, et cela avec la félicité.

Cette triade nous ouvre un horizon nouveau et plus élevé. Nous sortons du cercle d'Àbred pour entrer dans le monde supérieur de Gwynfyd, dont les félicités vont se dérouler à nos yeux.

Ce qu'il importe de faire observer, c'est que, dès le début, cette triade pose clairement l'infranchissable limite qui sépare et séparera toujours la création du Créateur.

Il n'est pas question ici de cette absorption dans la substance divine que le panthéisme indien considère comme la récompense finale et supérietfre du juste accompli. L'homme demeurera éternellement dans le cercle de Gwynfyd avec sa personnalité propre, et là, également, il passera par des états divers d'existences de plus en plus heureuses, parce que, en tant que créature, il ne pourrait supporter une éternité invariable.

Le cercle de Ceugant, où toute existence finie s'accomplirait au sein de l'absolu, lui restera inabordable à jamais. Dieu seul y trône dans son éternité, mais en rapport constant avec les autres cercles de l'univers qu'il remplit de sa présence. Dieu est ainsi tout à la fois en dehors du monde et dans le monde, dans l'immobilité et dans le mouvement, dans l'éternité et dans le temps, dans l'infini et dans le fini; car , comme s'exprime la triade , il peut supporter toute chose sans que sa suprême félicité en soit troublée.

3 1 . Trois ( avantages ) principaux du cercle de Gwynfyd : absence de mal, absence de besoin, absence de mort.

32. Trois choses qui seront rendues à l'homme dans le cercle de Gwynfyd : le génie primitif, l'amour primitif et la mémoire primitive ; car sans cela il ne saurait y avoir de félicité, ( Le génie primitif s'appelle Awen dans le langage gallique).

33. Trois différences qui distinguent entre eux tous les êtres vivants : Fawen, la mémoire et la perception ; car c'est en cela que consiste la plénitude propre de chaque individu , et il ne saurait y avoir deux plénitudes d'une même chose.

34. Trois dons que Dieu a faits à tout être animé: une vie complète en elle-même , une individualité absolument distincte, et l'originalité de son Awen primitive par rapport à toute autre. Et c'est là ce qui constitue la personnalité complète de chaque être.

35. De la connaissance de trois choses résultera l'anéantissement (du mal), et la victoire (de l'homme) sur tout mal et sur la mort : de leur nature intrinsèque, de leur origine et de leur mode d'action; et cette connaissance sera obtenue dans le cercle de Gwynfyd.

36. Les trois puissances (fondements) de la science : la transmigration complète par tous les états des êtres ; le souvenir de chaque transmigration et de ses incidents ; le pouvoir de passer à volonté de nouveau par un état quelconque, en vue de l'expérience et du jugement. Et cela sera obtenu dans le cercle de Gwynfyd.

Cette triade est fort importante pour la doctrine

bardique de la métempsycose et pour l'entente de certaines traditions des anciens bardes.

Délivré du mal, de la mort et de l'ignorance, en pleine possession de son génie primitif, de son awen et des pures félicités de l'amour , l'homme néanmoins ne s'arrêtera pas dans une monotone éternité du bonheur, incompatible avec sa nature (voyez la triade 30). Un champ indéfini d'activité intellectuelle et de progrès, lui restera toujours ouvert dans l'étude inépuisable des œuvres de Dieu. Aux trésors de science accumulés par le souvenir complet de ses existences passées, il ajoutera sans cesse de nouveaux trésors , car l'univers entier s'ouvrira devant lui comme un livre. Et non-seulement il abordera des sphères nouvelles, mais il pourra, s'il le veut, et comme le dit la triade, en vue du jugement et de l'expérience , repasser par toutes les transmigrations, c'est-à-dire redescendre sur la terre ; mais , comme de raison, avec les privilèges d'un habitant de Gwynfyd.

Ceci peut expliquer, dans les idées des bardes, l'ancienne croyance aux devins, aux magiciens, aux êtres doués d'un pouvoir surhumain et bienfaisant, ainsi que les traditions merveilleuses qui entourent la mémoire de Taliésin et de Myr-Iddin. Cette doctrine de plus nous fournit la théorie des Messies envoyés primaires et des autres missionnaires envoyés secondaires dans tous les mondes.

37. Trois prééminences distinctives de chaque être vivant dans le cercle de Gwynfyd : la vocation, le privilège et le génie primitif (awen). Il n'est pas possible , en effet , que deux êtres soient identiques à

SYNTHESE DES DRUIDBS. J5

tous égards ; or , il y aura plénitude pour chacun en ce qui concerne sa prééminence (distinctive), et la plénitude d'une chose comprend nécessairement tout ce qu'elle peut être en réalité. Chaque individu peut posséder une plénitude et une perfection d'un attribut divin, sans toutefois se confondre avec Dieu qui les possède tous.

38. Trois choses impossibles pour tout être, excepté Dieu : supporter l'éternité du Geugant, participer à tous les états sans changer, améliorer et modifier toutes choses sans les détruire.

39. Trois choses qui n'auront point de fin , à cause de la nécessité de leur puissance : la forme de l'existence, la qualité de l'existence, et l'utilité de l'existence; car ces choses dans les êtres vivants comme dans les êtres inanimés , dureront éternellement, par suite de l'absence du mal, dans la diversité du beau et du bien du cercle de Gwynfyd.

40. Trois choses excellentes (qui résultent) des changements d'état dans Gwynfyd : l'instruction, la beauté et le repos, à cause de l'impossibilité de supporter le Geugant, qui est au-delà de toute connaissance.

Il est question ici des avantages qui résulteront du mouvement des existences continué dans Gwynfyd. L'instruction (ymddysg) signifie le progrès dans la science ; la beauté découlera de la variété , et Ed. Williams traduit, avec raison, je crois, harddicoh par beautiful variety. Quant au repos , il faut entendre par là que l'homme ne pourra plus déchoir quoique progressant toujours et sans terme vers l'infini qui l'attire dans le cercle de Gwynfyd , où il

sera délivré de tout souci; car tout autre sens serait en contradiction avec les changements et l'activité continue qui , selon les bardes , persisteront dans Gwynfyd pour le bonheur même de l'homme.

41. Trois choses s'accroissent continuellement: le feu ou la lumière , l'intelligence ou la vérité , et l'esprit ou la vie. — Ces choses finissent par prédominer sur toutes les autres, et alors Abred sera détruit (quant aux créatures passées, mais point quant aux nouvelles qui se développent incessamment).

42. Trois choses diminuent continuellement : l'obscurité, l'erreur et la mort.

43. Trois choses se renforcent de jour en jour, la tendance vers elles devenant toujours plus grande : l'amour, la science, la justice.

44. Trois choses s'affaiblissent de jour en jour, l'opposition contre elles croissant de plus en plus : la haine, l'injustice et l'ignorance.

45. Les trois plénitudes du bonheur de Gwynfyd : participer de toute qualité avec une perfection principale ; posséder toute espèce de génie avec génie prééminent ; embrasser tous les êtres dans un même amour avec un amour en première ligne , savoir l'amour de Dieu ; et c'est en cela que consiste la plénitude du ciel et du Gwynfyd.

Nous recommandons maintenant à nos lecteurs une attention soutenue pour la 46 e triade, que notre siècle a eu pour mission de développer et de faire comprendre dans toute sa grandeur ; elle donne sur Dieu les idées les plus hautes et le dernier mot actuel de la philosophie; c'est en creusant cette triade

SYNTHÈSE DBS DRUIDES. 47

dans ses profondeurs, que Ton arrive à construire la synthèse philosophique.

46. Trois nécessités de Dieu : être infini en luimême, être fini par rapport au fini, et être en rapport avec chaque état des existences dans le cercle de Gwynfyd.

Cette triade clôt dignement la doctrine bardique sur Dieu et la vie future. Elle exprime avec une concision pleine de germes intellectuels cette sympathie finale des principes opposés, cette résolution des antinomies au sein de l'absolu , contre laquelle viennent échouer tant de systèmes.

Cette synthèse finale, dit M. Pictet, conduit nécessairement au panthéisme , là où elle est conçue d'une manière abstraite, si Dieu n'est considéré que comme l'absolu au point de vue logique , et non comme la personnalité absolue. Dans un système d'abstractions logiques , on veut les ramener à l'unité; or, suivant une belle expression de Schelling, Dieu n'est pas un système, mais une vie, et au sein d'une personnalité vivante, les principes opposés se réconcilient sans s'anéantir. C'est ce que proclame la doctrine bardique. Dans l'éternel Ceugant, Dieu restera toujours infini et immuable; mais dans Gwynfyd, il pénétrera de son esprit toutes les créatures ; il les embrassera d'un lien commun d'amour et d'harmonie, après les avoir aidées à se dé* gager librement des liens d'Àbred, instrument temporaire, et désormais brisé, de l'accomplissement de ses vues providentielles.

Tel est ce curieux monument traditionnel de l'antique sagesse des bardes et des druides. On peut

juger maintenant , avec plus de connaissance de cause, si une doctrine aussi complètement originale, qui touche aux systèmes philosophiques les plus profonds comme aux traditions les plus reculées de la race indo-européenne , à Schelling , et à l'Inde , sans aucune trace de la théologie et de la métaphysique scholastiques , si une telle doctrine, disje, peut avoir été créée de toutes pièces par les bardes gallois du moyen-âge. Tout dans les triades , idées et terminologie, fond et forme, indique une origine à part; et, à travers les obscurités d'une opposition morcelée, incomplète, étrangère* à nos formules logiques , l'œil plonge avec étonnement dans les horizons lointains d'un monde idéal tout nouveau.

Ici se clôt le résumé que nous avons fait des commentaires du savant et érudit M. Adolphe Pictet, en les retouchant et les modifiant, toutefois selon nos opinions. Nous allons à présent parler en notre nom, et présenter uos observations sur le monument très remarquable des bardes Gallois emprunté par eux au druidisme dont ils sont la synthèse.

Reconnaissons d'abord et proclamons avec enthousiasme que la doctrine des Druides et des Bardes est identiquement la même que nous tenons aujourd'hui ; d'un côté , en effet, le cercle des voyages et des transmigrations pour arriver au bonheur et à la félicité du ciel , sans ne renfermer dans l'infini qui est Dieu ; de l'autre , le rejet ou le silence sur l'enfer éternel. Ce sont là tout à fait nos doctrines , même dans les détails sur les épreuves, sur les nécessités qu'on y subit, sur la manière de les traver-

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ser victorieusement, sur leurs conditions et leurs modes. On peut affirmer que le druidisme est le précurseur réel des enseignements de notre philosophie. Gela compris et constaté (il suffit d'une simple lecture méditée dans cette intention et d'une comparaison avec nos nombreux traités), nous ne nous attacherons pour le moment spécialement qu'à divers points qui n'ont pas été assez élucidés par les commentaires précédents.

La triade 26 e dit que l'homme peut descendre jusqu'à l'animalité, pour rentrer ensuite vers l'humanité à la suite des transmigrations. Nous croyons qu'ici le druidisme s'est radicalement trompé ; quelques philosophes modernes ont, à la vérité, soutenu , et notamment Leibnitz , Charles Bonnet , Dupont de Neirçours, que la monade, avant que d'être humaine, avait été végétale et animale , et qu'enfin , arrivée au summum de l'animalité, elle avait subi une sorte de transcréation (c'est le terme même employé par Leibnitz). Nous verrons, en effet, dans notre synthèse ultérieure, qu'il en est ainsi ; mais nous affirmons, résolument du moins , quel qu'ait été sur ce point notre passé, que notre avenir ne saurait être tel , malgré nos manquements et noâ crimes ; que l'homme , une fois qu'il a reçu la raison , qu'il a été transcréé (à prendre l'opinion de Leibnitz) , ne peut redescendre jusqu'à la brute , expiation pour lui sans but, puisqu'il serait par le fait déchu du libre arbitre tel que nous le concevons; que toutes les facultés par lui acquises dans le courant d'une vie même criminelle , n'auraient plus d'exercice possible, et qu'en supposant la déchéance jusqu'à Tani-

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malité, ce ne serait plus une punition dans un monde inférieur, un état d'épreuves cruelles et doulourecr» ses , mais une véritable rétrogradation qui attaquerait les sources radicales de l'être qu'il était , on auquel il était parvenu. Nous nous séparons donc formellement des triades à cet égard, et nous devons d'autant plus faire nos réserves , que c'est le seul point un peu important que nous sommes forcés de répudier dans ces magnifiques doctrines. Arrêtonsnous à une des grandes étymologies galliques et à la lumineuse signification du mot Awen; ce mot veut dire en français le génie primitif, l'esprit compagnon inséparable de l'âme , ce par quoi chacune d'elles a son individualité propre, c'est ce que Moïse dans la Genèse appelle Rouah, spiritus vitarum, l'esprit des vies ; c'est ce que les livres Zend's nomment férouer; c'est ce que nous nommerons par la suite Awen, prenant ce mot aux druides, la force plastique de l'âme qui lui permet de se construire un corps éthéré dans tous les mondes où elle va habiter, et qui le sera plus ou moins, selon la nature des mondes. Ce n'est que dans le cercle de Gwynfyd que l'awen virtuel et primitif est rendu à l'âme dans toute sa pureté, et qu'alors, selon les admirables explications de la triade 32 e , la mémoire de toutes les diverses transmigrations de l'âme dans Abred et jusque dans Annwfn lui est rendue.

Le sens étymologique de ce mot awen est profond; il signifie souffle, vent, air (spiritus), mais il signifie encore flux, fluide (!), de telle façon que

(1) Avo, fluide > awen, fleuve.

dans les racines galliques i'awen, qui est l'esprit dans sa pureté, dans sa quintessence, est déclaré de la nature des fluides, fluide de plus en plus éthéré et subtil, à mesure que Ton s'élève dans l'éch(8le des êtres.

Cythraul, ou Cythraut, c'est l'esprit du mal, pris dans un sens générique.

Drug, ouDrog, c'est le mal lui-même engendré par le libre arbitre de Cythraul.

Après les commentaires si beaux que nous avons résumés de M. Adolphe Pictet, nous ne ferons plus qu'une seule réflexion sur la sublime triade de la fin, sur la 46 e . Dieu y est d'abord considéré en luimême comme infini et absolu. Mais , dans ses rapports avec les créatures , Dieu doit se faire fini , et c'est ainsi que sa grâce par rapport à nous, qui sommes dans Abred , ce qu'on nomme des miracles , c'est-à-dire son intervention par lui ou par le ministère de ses Esprits, aussi bien que sa révélation , c'est-à-dire son éducation à ses humanités , tout cela doit être conçu nécessairement , comme ayant lieu dans le temps , relatif et progressif tout à la fois ; c'est bien là, en effet, ce que la plus haute philosophie spiritualiste enseigne , mais il est merveilleux de voir comment les druides étaient déjà arrivés à ces conceptions. Dans Gwynfyd, c'est-àdire dans le cercle de la félicité céleste , la même nécessité pénètre , puisque ce n'est qu'en lui-même que l'éternité absolue existe pour Dieu, et que nulle créature ne peut parcourir le cercle du Geugant rempli de l'immensité divine ; donc le druidisme est ^nti-panthéiste au premier chef , et nous croyons

que c'est en se serrant de ces principes qu'on peut échapper le pins logiquement an panthéisme. Bans le cercle dn bonheur , une des nécessités de Dieu est d'être en accord ayec chaque état des existences.

Yoici comme nous entendons ayec Pecqtteor cette sublime parole. Dieu possède une infinité d'attributs infinis , et chaque tourbillon des mondes relativement infinis de Gwynfyd correspond à un ou plusieurs attributs divins , et les habitants de ces mondes lumineux les réalisent, pour monter ensuite plus haut et être initiés à de nouveaux tourbillons représentatifs aussi de nouveaux attributs. C'est ainsi que le bonheur est permanent et croît sans cesse et sans terme dans les grands cieux , et ce bonheur n'aura pas de terme, puisqu'il marche vers l'infini. C'est là, croyons-nous, le principe dernier, l'expression suprême de la philosophie nouvelle, et le druidisme y était déjà arrivé, il y a des siècles.

Avant de passer aux développements de cette magnifique triade , citons , en terminant ce chapitre , quelques observations de Jean Beynaud , que nous entremêlerons de nos réflexions personnelles.

La tradition des bardes gallois est , comme on le voit , parfaitement conforme à ce que nous avaient appris , touchant l'immortalité druidique , les témoignages des Grecs et des Latins.

La conservation parfaite de la vie individuelle, quant à sa forme, à sa qualité, à son but moral, est, en effet , ce qui caractérise le cercle de Gwynfyd ; et c'est à mettre dans tout son jour ce dogme capital, que sont consacrées les Triades que nous venons de citer. Il n'y a pas dans la théologie de la Gaule de

leçon plus essentielle, car cette conception de l'autre vie , qui porte le mouvement et le progrès dans le ciel, rayonne de là sur tout le reste.

La différence qui distingue les êtres supérieurs aussi bien que l'homme est, dès V abord, réellement formulée. Elle se fonde sur la déclaration déjà faite au commencement des Triades sur le cercle du Ceugant , qui est exclusivement propre à l'Être divin , et dans lequel nul autre, si élevé qu'il soit, ne saurait entrer ; mais , ici , la raison de cette impénétrabilité du cercle supérieur se découvre ; elle consiste en ce que les êtres finis, nés dans le temps, grandis progressivement , sont incapables , par le principe même de leur nature , de participer à la condition d'immuabilité, et, par conséquent, même dans le ciel, sont nécessairement astreints à passer par des changements d'état successifs. La séparation du ciel et de la terre ne provient donc point de ce que, sur la terre, les existences sont changeantes, tandis que, dans le ciel, elles seraient fixes ; mais de ce que, dans le ciel, les variations ne sont que des progrès dans la béatitude , tandis que , sur la terre , où le triomphe du bien n'est pas encore assuré , elles se composent des péripéties de la lutte de l'âme contre le mal. Les druides satisfaisaient à la difficulté de rendre attrayantes les perspectives de la durée infinie qui s'ouvre devant l'immortalité, en appelant les âmes à un progrès illimité dans le mérite et dans la béatitude. Leur Paradis était l'Eden continué.

Ainsi , selon cette antique théodicée , tous les vivants sont destinés à vivre perpétuellement dans le

sens même où nous entendons ici-bas le nom de vie. Dès ce monde , l'homme manifeste en lui tous les principes qui , en se développant , présideront au cours de son immortalité. Les conditions psychologiques qui forment le fond de notre nature , et nous distinguent ici-bas les uns des autres , subsistent dans le ciel, pour y distinguer aussi ses immortels habitants; les Triades en consacrent trois capitales, qui sont: l'awen, nom spécial affecté à cette source de vie qui existe virtuellement en nous, dès notre origine, mais dont le courant se précipite en nous avec plus ou moins d'abondance, suivant le degré de perfection que nous avons acquis ; la mémoire, qui, en s'étendant plus ou moins dans les profondeurs du passé, et d'une manière plus ou moins complète, mesure la quantité de vie dont nous prenons possession par la conscience, et conséquemment la connaissance plus ou moins parfaite qui nous est donnée de nous-mêmes ; enfin , la perception , qui , au moyen d'une sensibililé organique plus ou moins délicate , et plus ou moins variée , nous crée des relations générales qui , entraînées, chez les bienheureux, par un progrès continuel, disposent à la béatitude la souveraine mobilité de leur vie.

La croyance à la multiplicité des existences, jointe à celle de la reprise de possession d'une mémoire complète , devait donner à l'idée de la science un cachet particulier d'intérêt et de grandeur. Ses fondements consistaient surtout dans l'expérience de la vie telle qu'elle résultait nécessairement de ce long passage par tous les degrés de l'existence, de-

puis les zones inférieures, dans Annwfn jusque dans les zones glorieuses de Gwynfyd. Si le comble de la sagesse, suivant l'aphorisme de la philosophie antique, consiste à se connaître soi-même, les Âmes ne pouvaient manquer d'y arriver par la réflexion sur elles-mêmes, où, grâce à leurs souvenirs, elles trouvaient un développement historique si complet Me toutes leurs facultés fondamentales , en même temps qu'une conscience si familière des dispositions naturelles de la vie dans toutes les conditions de l'univers.

Mais la Triade consacrée à l'énumération des fondements de la science, ne se borne pas à la mention des trésors d'expérience accumulés par la conscience du passé; elle n'y ajoute qu'un mot, mais un mot puissant et qui ouvre , à lui seul , un immense horizon. Ce n'est pas seulement en spéculant sur ses souvenirs , que l'âme pénètre dans la science de la vie ; c'est encore , si elle en éprouve le besoin, en redescendant à' son gré dans les* étages inférieurs pour y puiser de nouvelles notions. Ainsi la' terre reçoit quelquefois des hôtes plus illustres que ceux auxquels les lois de la destinée n'ont point encore permis de franchir les limites d'Abred. Ce sont des êtres supérieurs , momentanément descendus de leur empyrée, afin de percer plus profondément dans les mystères de cette vie, et qui , leur étude terminée, remontent magnifiquement vers les cieux. (Les druides, à la raison tirée de la science, auraient du ajouter celle du dévoùment et de l'amour et de l'exécution empressée des volontés de Dieu).

Un dernier trait, tout à fait capital, achève de caractériser la philosophie druidique ; c'est le triomphe final de la vie céleste. Le cercle des épreuves n'est qu'un lieu de passage; ce n'est point un dédale ^ dans lequel aucun être soit en danger de s'égarer éternellement; on finit toujours par en sortir,, et il en résulte que le nombre de ses habitantsdiminué continuellement, tandis que celui des habitants de Gwynfyd augmente dans la même mesure. Donc , il arrivera nécessairement un temps où le premier cercle s' étant complètement vidé,, il n'y aura plus de place pour le mal dans l'univers , de sorte qu'au-dessous du cercle éternel de Dieu rayonneront alors exclusivement la beauté, le bonheur et la vertu ( 1 ) .

Cette doctrine est, au tond, la même que celle de Zoroastre, mais elle^est d'une forme bien supérieure ; tandis que , chez les mages , la destruction du mal est supposée devoir s'opérer, à la fin des temps, par une conversion soudaine de tous les méchants, et , grâce à l'efficacité d'une sorte de baptême de feu ; cette destruction , chez les druides , s'opère graduellement par un développement de plus en plus étendu de la lumière , de la vérité et de la vie ; si bien qu'au dogme de l'avènement final du règne de Dieu se joint, par une connexion logique, celui d'un progrès continuel dont l'influence bien-

(1) Ceci indique que les druides ne croyaient pas le nombre des existences illimité , et n'étaient pas arrivés à l'idée de la création continue. C'est par cette idée véridique qu'il faut combler les lacunes de celte incomparable théologie.

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faisante se fait sentir dans toute la suite des âges. La supériorité est manifeste , et si cette position des druides, dans l'histoire générale de la théodicée, est frappante, quand on la compare avec les mages, il est à peine nécessaire de faire remarquer qu elle le serait encore bien davantage , si Ton mettait en regard de leur enseignement les grossières images du tartare païen, et même de l'enfer et du purgatoire des pseudo-chrétiens, de ceux qui, au moyen-âge surtout, travestirent la doctrine pleine de mansuétude, de miséricorde et de pardon professée par leur divin Maître.

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