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par n'être plus qu'une occasion de se souvenir. » Toute perception concrète, en effet, porte moins sur le présent que sur le passé. La part de perception pure y est petite : recouverte aussitôt, presque submergée par l'apport de la mémoire. Cette part infinitésimale joue un rôle d'amorce. Appel lancé au souvenir, elle nous provoque à extraire de notre expérience antérieure, à construire avec nos richesses acquises un système d'images permettant de lire l'expérience actuelle. Avec le projet d'interprétation ainsi constitué, nous allons audevant des quelques traits fugitifs effectivement perçus. Que la théorie élaborée par nous s'y adapte, réussisse à en rendre compte, à les relier, à leur donner un sens : nous aurons en fin de compte une perception proprement dite. Percevoir, au sens usuel du mot, c'est donc résoudre un problème, vérifier une théorie. Par là s'expliquent les « erreurs des sens », qui sont en réalité des erreurs d'interprétation. Par là aussi, et de la même façon, s'expliquent les rêves.
Prenons un exemple simple. Quand vous lisez un livre, est-ce que vous en épelez chaque syllabe une à une, pour grouper ensuite les syllabes en mots, les mots en phrases, et aller ainsi de l'écriture à la signification ? Non point ; mais vous saisissez tout juste quelques lettres, quelques jambages, des silhouettes graphiques ; puis vous devinez le reste, en allant au contraire d'une significa-
tion probable à l'écriture qu'il s'agit d'interpréter. De là les erreurs de lecture ; de là aussi la difficulté bien connue de voir les fautes d'impression. Des expériences curieuses confirment cette observation banale. On écrit sur un tableau noir une formule quelconque d'usage courant, mais avec, çà et là, des incorrections voulues, des lettres changées ou omises. Cette formule est placée dans une salle obscure devant une personne qui naturellement ignore la formule écrite. Puis on illumine l'inscription pendant un temps trop court pour que l'observateur puisse l'épeler. Malgré cela, le plus souvent, il lit la formule entière sans hésitation ni difficulté. Il a donc restitué ce qui manquait ou corrigé ce qui était défectueux. Maintenant, si on lui demande quelles lettres il est sûr d'avoir vues, on constate qu'il indique aussi bien une lettre omise ou changée qu'une lettre réellement écrite. Ainsi l'observateur peut voir se détacher en pleine lumière une lettre absente, si cette lettre, en vertu du sens général, doit entrer dans la formule. Mais il y a plus, et l'expérience peut être variée. Je suppose qu'on ait écrit correctement le mot « tumulte ». Cela fait, pour orienter la mémoire de l'observateur dans une certaine direction de souvenir, on lui crie à l'oreille, pendant la brève durée de l'illumination, un autre mot de signification différente, par exemple le mot « chemin de fer ». L'observateur lit « tunnel », c'est-à-dire un mot dont la sil-
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houette graphique ressemble à celle du mot écrit, mais dont le sens appartient à Tordre de souvenir évoqué. Dans cette erreur de lecture comme dans les corrections spontanées de l'expérience précédente, ne voit-on pas bien nettement que percevoir est toujours accomplir un travail de divination ? C'est le sens de ce travail qu'il s'agit de caractériser.
Selon Tidée vulgaire, la perception a un intérêt tout spéculatif : elle est connaissance pure. Voilà Terreur fondamentale. Remarquez d'abord combien, a priori, il est plus probable que le travail de perception, de même que tout travail naturel et spontané, ait une signification utilitaire. « Vivre, dit justement M. Bergson f, c'est n'accepter des objets que l'impression utile pour y répondre par des réactions appropriées. » Et cette vue reçoit une éclatante confirmation objective si, avec l'auteur de Matière et Mémoire, on suit le progrès des fonctions perceptives le long de la série animale depuis la monère jusqu'aux vertébrés supérieurs, ou si, analysant avec lui le rôle du corps, on découvre que le système nerveux se révèle, par sa structure même, instrument d'action avant tout. N'est-ce point d'ailleurs indiqué déjà par le fait que chacun de nous paraît toujours à ses propres yeux occuper le centre du monde qu'il perçoit ? Le Riquet d'Anatole France est bergsonien : « Je suis toujours