‹ Une philosophie nouvelle, Henri BergsonChapitre 12 sur 121 · Le Rire, p · texte numérisé non relu

Le Rire, p

au milieu de tout, et les hommes, les animaux et les choses sont rangés, hostiles ou favorables, autour de moi. »

Mais une analyse directe conduit plus nettement encore à la môme conclusion. Tenons-nous-en à la perception des corps. Il est facile de montrer, — et je regrette de ne pouvoir sur ce point retracer la démonstration magistrale de M. Bergson, — que le morcellement de la matière en objets distincts aux contours précis s'opère par une sélection des images toute relative à nos besoins pratiques, a Les contours distincts que nous attribuons à un objet, et qui lui confèrent son individualité, ne sont que le dessin d'un certain genre à? influence que nous pourrions exercer en un certain point de l'espace : c'est le plan de nos actions éventuelles qui est renvoyé à nos yeux, comme par un miroir, quand nous apercevons les surfaces et les arêtes des choses. Supprimez cette action et par conséquent les grandes routes qu'elle se fraye d'avance par la perception, dans l'enchevêtrement du réel, l'individualité du corps se résorbe dans l'universelle interaction qui est sans doute la réalité même. » Ce qui revient à dire que « les corps bruts sont taillés dans l'étoffe de la nature par une perception dont les ciseaux suivent, en quelque sorte, le pointillé des lignes sur lesquelles Y action passerait1 ».

i. L Évolution créatrice, p. 12.

30 vue d'ensemble

Les corps indépendants de l'expérience commune ne se présentent donc point, devant une critique attentive, comme des réalités véritables qui existeraient en soi. Ce ne sont que des centres de coordination pour nos gestes. Ou, si vous préférez, « nos besoins sont autant de faisceaux lumineux qui, braqués sur la continuité des qualités sensibles, y dessinent des corps distincts1 ». Aussi bien la science, à sa manière, ne résout-elle pas l'atome en un centre de relations entre-croisées qui, de proche en proche, finissent par s'étendre à l'univers entier dans une compénétration indissoluble ? Une continuité qualitative aux nuances insensiblement dégradées, traversée de frissons convergeant ça et là : telle est l'image à laquelle nous devons reconnaître un degré supérieur de réalité.

Mais, au moins, cette étoffe sensible, cette continuité qualitative, est-ce le donné pur dans Tordre de la matière ? Pas encore. La perception, disionsnous, est toujours en fait compliquée de mémoire. Gela est plus vrai que nous ne l'avions vu. Ce qui est réel, ce n'est point un spectre immobile étalant devant nous l'infinité de ses nuances : ce serait plutôt un jaillissement spectral. Tout est devenir et fuite. Sur ce flux, la conscience vient de loin en loin se poser, condensant chaque fois en une « qualité » une immense période de Fhis-

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