‹ Une philosophie nouvelle, Henri BergsonChapitre 35 sur 121 · L'ŒUVRE DE M. BERGSON · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE M. BERGSON

courants nouveaux s'y dessinent. Dans quelles directions vont-ils ? et quel chemin ont-ils déjà fait ? Bref, quelles sont les caractéristiques intellectuelles de notre temps ? Il s'agit de discerner les tendances profondes, celles qui annoncent et préparent l'avenir prochain.

On a souvent noté, comme une marque essentielle de la génération dont Taine et Renan furent les plus illustres exemplaires, un culte passionné, enthousiaste, quelque peu exclusif et intolérant, de la science positive. Cette science, d'ailleurs, en ces jours de superbe, on l'imaginait unique, étalée sur un seul plan, toujours et uniformément compétente, capable d'étreindre n'importe quel objet avec la même force et de l'insérer dans la trame d'un même enchaînement ininterrompu. Ce que Ton rêvait ainsi, c'était donc, en dépit des atténuations verbales, une mathématique universelle : une mathématique, assurément, dont on travaillait à détendre et à nuancer la rigueur brutale et simple, à qui Ton souhaitait souplesse et tact, que l'on voulait fine, légère et discrète, une mathématique cependant où régnait d'un bout à l'autre une égale nécessité. De cette science conçue comme l'unique maîtresse de vérité, on attendait dans l'avenir qu'elle remplît tous les besoins de l'homme, qu'elle se substituât sans réserve aux antiques disciplines spirituelles. Plus de philosophie véritable; toute métaphysique semblait déception et chimère,

simple jeu de formules vides ou de rêves puérils, cortège mythique d'abstractions et de fantômes ; et la Religion enfin s'évanouissait devant la Science, comme une poésie de crépuscule devant la splendeur précise du soleil levant.

Toutefois, après tant d'orgueil, l'humilité avait son tour, une humilité elle-même excessive. De la science divinisée, que son triomphe accablait en la chargeant d'un poids trop lourd, il avait bien fallu reconnaître l'impuissance à dépasser Tordre des relations, l'incapacité radicale à nous dire l'origine, la fin et le fond des choses. Elle analvsait des conditions phénoménales, inapte à jamais saisir nulle vraie cause ou nulle essence profonde. Au delà, c'était donc l'Inconnaissable, devant qui l'esprit humain ne pouvait que s'arrêter sans espoir. Et ainsi la misère naissait de l'ambition même, puisque la pensée, pour avoir cru trop exclusivement en ses forces de géométrie, devait au bout de son effort s'avouer vaincue en face des seules questions dont il n'est permis à aucun homme de sé désintéresser.

Cette double attitude n'est plus celle de la génération contemporaine. Les prestiges illusoires sont tombés. Dans la religion de la science, on ne voit maintenant qu'une idolâtrie. La hautaine affirmation d'hier apparaît aujourd'hui non point comme exprimant une donnée positive ou un résultat dûment établi, mais comme posant une thèse d'inconsciente et aventureuse métaphysique. Allons

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même plus loin. Si la vraie intelligence est ouverture d'esprit, aptitude à comprendre également des choses très diverses, chacune selon son originalité, il faut dire que la prétention de réduire la réalité à un seul de ses modes, le savoir à une seule de ses formes, est une prétention inintelligente. Voilà, nettement formulé, ce que pense la génération présente. Non certes qu'elle méconnaisse ou dédaigne à un degré quelconque la valeur propre de la science, soit comme instrument d'action pour la conquête de la nature, soit comme discours intelligible permettant de se reconnaître parmi les choses et de les « parler ». Elle sait qu'en toute circonstance les méthodes positives ont leur témoignage à produire et que, là où elles ont prononcé dans les limites de leur compétence, rien n'est légitime contre leur verdict. Mais elle estime d'abord que la science était conçue naguère sous une forme beaucoup trop étroite et rigide, sous l'obsession d'un idéal mathématique trop abstrait, qui ne correspond qu'à un seul aspect du réel, et au moins profond. Et elle estime ensuite que la science, même élargie et assouplie, ne s'occupant toujours que de ce qui est, que du fait, du donné, demeure radicalement impuissante à résoudre le problème de la vie humaine. Nulle part la science ne va au fond dernier des choses, et il n'y a pas que des « choses » dans le monde.

L'expérience a montré où mène le rêve d'une

mathématique universelle. On pousse alors le nombre au cœur des phénomènes et Ton dissèque la nature avec ce scalpel délicat. Plus généralement on adopte la relation spatiale comme l'exemplaire parfait de la relation intelligible. Je ne veux pas nier ce qu'une telle méthode a ici ou là d'efficace, les services qu'elle peut rendre, ni la beauté de construction propre aux systèmes qu'elle inspire. Mais il importe de voir quel prix ces avantages sont payés. Choisit-on la géométrie pour science informante et régulatrice ? Plus on avance vers le concret et vers le vivant, plus la nécessité s'impose d'altérer le type mathématique pur. En s'éloignant de la matière inerte, à moins de consentir à se refondre, les sciences pâlissent et s'exténuent ; elles deviennent vagues, impuissantes, anémiques ; elles n'atteignent plus guère de leur objet que la surface banale, que le corps et non l'âme ; en elles s'accusent avec une évidence croissante symbolisme, artifice et relativité ; enfin l'arbitraire et la convention s'y introduisent, les dévorent. D'un mot, la prétention de traiter le vivant comme l'inerte conduit à méconnaître dans la vie ce qui est la vie même pour n'en retenir que le déchet matériel.

De cette expérience, une leçon résulte pour noug. C'est qu'il y a moins la science que des sciences, caractérisées chacune par une méthode autonome, et qui se partagent en deux grands

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