‹ Une philosophie nouvelle, Henri BergsonChapitre 39 sur 121 · Ibid · texte numérisé non relu

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i/OEUVRE DE M. BERGSON 127

voilà ce qui la caractérise beaucoup mieux que son expression conceptuelle toujours contingente et incomplète. « Un philosophe digne de ce nom n'a jamais dit qu'une seule chose : encore a-t-il plutôt cherché à la dire qu'il ne Fa dite véritablement. Et il n'a dit qu'une seule chose parce qu'il n'a vu qu'un seul point : encore fut-ce moins une vision qu'un contact; ce contact a fourni une impulsion, cette impulsion un mouvement, et si ce mouvement, qui est comme un certain tourbillonnement d'une certaine forme particulière, ne se rend visible à nos yeux que par ce qu'il a ramassé sur sa route, il n'en est pas moins vrai que d'autres poussières auraient aussi bien pu être soulevées et que c'eût été encore le même tourbillon \ » De là vient qu'une philosophie est au fond beaucoup plus indépendante qu'on ne le croirait d'abord du milieu où elle éclôt ; de là vient aussi que les philosophies antiques, bien qu'apparemment relatives à une science périmée, restent toujours vivantes et dignes d'étude. Quelle est donc l'intuition originelle de la philosophie bergsonienne, l'intuition créatrice d'où elle procède ? L'hésitation ne saurait être longue : c'est t intuition de la durée. Voilà le centre de perspective auquel nous devons inlassablement revenir; voilà le principe qu'il nous faut travailler à mettre dans tout son jour; et voilà enfin la source de

\ . Ibid.

lumière qui nous éclairera. Maintenant, une philosophie n'est pas seulement une intuition qui s'exprime ; elle est encore, elle est surtout une intuition qui agit, qui peu à peu se détermine et se réalise, qui s'éprouve par ses œuvres d'explication ; et c'est à ses fruits que nous la pouvons comprendre et juger. D'où la revue de problèmes que nous allons passer.

Le premier devoir du philosophe est de déclarer nettement son point de départ, avec ce qu'un géomètre appellerait la « tangente à l'origine » de la voie où il s'engage, comme ensuite le premier devoir du critique est de décrire cette attitude initiale. J'ai donc à indiquer tout d'abord l'idée directrice de la philosophie nouvelle. Mais il ne s'agit pas d'extraire une quintessence, d'enclore en quelques formules sommaires l'âme de la doctrine. On ne résume pas un système en une phrase, toute proposition qu'on isole devenant fausse par là même. Je ne veux que dégager le principe de méthode dont s'inspire la dialectique bergsonienne à son début.

A la philosophie elle-même incombe la tâche et appartient le droit de se définir peu à peu en se constituant. Sur ce point, une anticipation de l'expérience ne semble guère possible : ici comme ailleurs, trouver une formule synthétique est une question finale plutôt que préliminaire. Cependant il faut bien, dès l'origine du travail, déterminer le

programme de l'enquête : ne fût-ce que pour orienter la recherche. Ainsi en est-il au seuil de toute science. Là, il est vrai, s'arrête l'analogie. En effet, dans une science proprement dite, la détermination de début consiste en l'indication d'un objet, d'une matière ; et du reste, réciproquement, à chaque nouvel objet correspond une science nouvelle, l'existence de l'un entraînant la légitimité de l'autre. Or, si les sciences diverses — j'entends les sciences positives — se partagent ainsi les divers objets, la philosophie ne saurait se présenter à son tour comme une science particulière, ayant un objet distinct dont la désignation suffirait à la caractériser et à la circonscrire. Telle fut toujours la conception traditionjielle ; telle restera encore la nôtre. De fait, il y a philosophie de tout objet, et toute matière peut être envisagée philosophiquement. La philosophie, en somme, est surtout une façon de percevoir et de penser, une attitude et une démarche : ce qu'elle a de propre et de spécifique, c'est une intention plus qu'un contenu, c'est un esprit plus qu'un domaine.

Quelle est donc la fonction caractéristique de la philosophie, au moins sa fonction initiale, celle qui en marque l'ouverture ? Critiquer les œuvres de connaissance accomplies spontanément, c'està-dire en scruter le sens, la portée, les conditions : voilà ce qu'aujourd'hui, d'un commun accord, répondent les philosophes quand on les

interroge sur le but de leurs travaux. En d'autres termes, ce qu'ils étudient, c'est moins telle ou telle « chose » particulière que le rapport de l'esprit à chacune des réalités étudiables : leur objet, s'il faut employer ce mot, c'est la connaissance ellemême, c'est l'acte de connaître envisagé au point de vue de sa signification et de sa valeur. La philosophie apparaît donc comme un nouvel « ordre » de connaissance coextensif au connaissable, comme une sorte de connaissance au second degré, où il s'agit moins d'apprendre que de comprendre, où Ton vise h progresser en profondeur plutôt qu'en étendue : non pas effort pour accroître la quantité du savoir, mais réflexion sur la qualité de ce savoir. La pensée spontanée — vulgaire ou scientifique — est une pensée directe, naïve, pratique, tournée vers les choses, amie des résultats utiles ; qui cherche le formidable plus que le vrai, ou du moins qui aime tant les formules maniables, portatives et transmissibles, qu'elle est toujours tentée d y voir le vrai; qui, d'ailleurs, part de postulats plus ou moins irréfléchis, s'abandonne aux impulsions motrices des habitudes contractées et va indéfiniment droit devant soi sans s'examiner elle-même. La philosophie, au contraire, veut être pensée de la pensée, pensée faisant retour sur sa yjg et son œuvre, connaissance qui travaille à se connaître, savoir qui aspire à se savoir, effort de l'esprit pour se libérer, pour devenir tout entier

transparent et lumineux à ses propres regards, au besoin pour se réformer en dissipant ses illusions naturelles. Ce qu'on envisage alors, ce sont les postulats initiaux eux-mêmes, les spontanéités premières, les origines obscures de la raison ; et Ton marche vers un point de départ plutôt que vers un point d'arrivée.

Cette première tâche critique, la philosophie nouvelle ne se refuse pas à l'accomplir ; mais elle l'accomplit à sa manière, après avoir déterminé plus précisément les conditions réelles du problème. A l'heure où commence la recherche méthodique, l'esprit du philosophe n'est pas une table rase ; et ce serait chimère que de vouloir se placer dès le début, par je ne sais quel acte de transcendance, en dehors de la pensée commune. Celle-ci ne saurait être inspectée et jugée de l'extérieur. Elle constitue, qu'on le veuille ou non, le seul point de départ concret et positif. Ajoutons que le sens commun constitue aussi notre seul point d'insertion dans le réel. Il ne peut donc être question que de le purifier, aucunement de le remplacer. Seulement il faut distinguer en lui ce qui est donnée pure et ce qui est arrangement ultérieur, afin de voir quels sont les problèmes qui se posent réellement et quels sont au contraire les faux problèmes, les problèmes illusoires, ceux qui ne tiennent qu'à nos artifices de discours. Recherche des données : voilà donc le

premier moment nécessaire de toute philosophie.

Or la pensée commune se présente à nous d'abord comme un terrain d'alluvion très composite. C'est un commencement de science positive et c'est aussi un résidu de toutes les opinions philosophiques ayant eu quelque vogue. Là pourtant n'en est point le fond primaire. Primum vivere, deinde pkilosophari, dit le proverbe. A certains égards, « la spéculation est un luxe, «tandis que l'action est une nécessité 1 » . Mais « la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu'elles ont à nos besoins 2 ». De là l'utilitarisme fondamental du sens commun. Si donc nous voulons le définir en lui-même et pour lui-même, non plus comme première approximation de telle ou telle métaphysique, il nous apparaît, non plus science et philosophie rudimentaires, mais organisation de la pensée en vue de la vie pratique. C'est ainsi qu'en dehors de toute opinion spéculative il est vécu effectivement par tous. Son langage propre, peut-on dire, c'est le langage de la perception usuelle et de la fabrication mécanique, donc un langage relatif à l'action, fait pour exprimer l'action, modelé sur l'action, traduisant les choses par les rapports qu'elles soutiennent avec notre action : j'entends notre action corporelle et discursive, action qui implique la pensée bien évidem-

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