‹ Une philosophie nouvelle, Henri BergsonChapitre 40 sur 121 · Le rire, p · texte numérisé non relu

Le rire, p

ment, puisqu'il s'agit de Faction d'un être raisonnable, mais qui n'enveloppe ainsi qu'une pensée toute pratique elle-même.

Cependant nous envisageons ici le sens commun en tant que source du ' savoir . Son utilitarisme devient alors une sorte de métaphysique spontanée dont il faut nous déprendre. Mais exécuter ce travail d'épuration, n'est-ce pas le rôle même de la science positive? Il n'en est rien, malgré les apparences et malgré les intentions. Voyons mieux les choses. Les catégories générales de la pensée commune, selon M. Bergson1, restent celles de la science; les grandes routes que tracent nos sens à travers la continuité du réel sont encore celles par où la science passera; la perception est une science naissante et \a science une perception adulte; si bien que la connaissance usuelle et Ja connaissance scientifique, destinées l'une et l'autre à préparer notre action sur les choses, sont nécessairement deux visions du même genre, quoique de précision et de portée inégales. Il ne s'ensuit pas que la science ne pratique un certain désintéressement, quant à Futilité industrielle immédiate; il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait aucune valeur de connaissance. Mais elle ne se dégage pas vraiment des habitudes contractées dans l'expérience commune et pour informer sa recherche elle conserve les

1. L'intuition philosophique, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, novembre 194 4, p. 825.

postulats du sens commun : de sorte qu'elle saisit toujours les choses par leur côté « agissable », par leur point de rencontre avec notre faculté d'agir, sous les espèces de leur manipulation conceptuelle ou pratique par nous, et qu'elle n'atteint du réel que ce par quoi la nature est objet possible de discours ou d'industrie.

Tournons-nous vers une autre face de la pensée naturelle pour y découvrir le germe de la critique nécessaire. A côté du « sens commun », première ébauche de science positive, il y a le « bon sens » , qui en diffère profondément et qui marque Ici début de ce qu'on appellera plus tard intuition philosophique *. C'est un sens du réel, du concret, de l'original, du vivant, un art d'équilibre et de justesse, un tact des complexités, en palpation continuelle comme les antennes de certains insectes. 11 enveloppe une certaine défiance de la faculté logique vis-à-vis d'elle-même; il fait une guerre incessante à l'automatisme intellectuel, aux idées toutes laites, à la déduction linéaire; il se préoccupe surtout de situer et de peser sans rien méconnaître; il arrête le développement de chaque principe et de chaque méthode au point précis où une application trop brutale froisserait la délicatesse du réel ; à chaque moment il ramasse l'ensemble de notre expérience

t. Cf. un discours sur le bon sens et les études classiques prononcé par M. Bergson à la distribution des prix du Concours général, le 30 juillet 1895.

et l'organise en vue du présent. Il est, en un mot, pensée qui se garde libre, activité qui reste en éveil, souplesse d'attitude, attention à la vie, ajustement toujours renouvelé à des situations toujours nouvelles. De ce contact mobile avec le donné, de cet effort vivant de sympathie, dérive sa vertu révélatrice. Voilà ce que nous devons tendre à transposer de Tordre pratique à Tordre spéculatif.

Quel va donc être pour nous le commencement de la philosophie ? Après avoir pris conscience de Tutilitarisme commun et pour sortir de la relativité où il nous ensevelit , nous cherchons un point de départ, un critère, quelque chose qui arrête la mise en question. Où trouver un tel principe, sinon dans Taction même de la pensée, je veux dire, cette fois, son action de vie profonde, indépendante de toute visée pratique? Nous ne ferons ainsi qu'imiter Texemple de Descartes résolvant le problème du doute provisoire. Prendre chaque perception en tant qu'elle est un acte vécu, un moment coloré du Cogito, voilà ce que nous appellerons retour à Timmédiat, au primitif, au donné pur; et voilà ce qui sera pour nous critère et point de départ.

Précisons ce point. Les données immédiates ou données primitives ou données pures sont appréhendées par nous sous les espèces de Taction désintéressée : je veux dire qu'elles sont d'abord vécues plutôt que conçues, qu'avant de devenir

des matériaux de science elles apparaissent comme des moments de vie, bref que la perception en précède l'utilisation. C'est à ce stade antérieur au discours que nous sommes par elles en communion intime avec la réalité même, et toute notre tâche critique est d'y revenir à travers une analyse régressive ayant pour but d'égaler peu à peu notre intelligence claire à notre intuition primordiale. Celle-ci, d'ailleurs, constitue déjà une pensée, une pensée préconceptuelle qui est la lumière intrinsèque de l'action, qui est l'action elle-même en tant que lumineuse. Aussi n'cst-il pas question ici de restreindre en quoi que ce soit le rôle de la pensée, mais seulement de distinguer entre la fonction perceptive et la fonction théorique de l'esprit.

Qu'est-ce que « l'image » dont parle M. Bergson au début de Matière et Mémoire y sinon, saisi dans son jaillissement premier, l'éclair d'existence consciente « où l'acte de connaissance coïncide avec l'acte générateur de la réalité » 1 ? Oublions toutes les controverses philosophiques sur le réalisme et l'idéalisme ; tâchons de nous refaire une simplicité, une candeur virginale de regard, qui nous dégage des habitudes contractées au cours de la vie pratique. Voici alors les « images » : non point choses données au dehors ni états sentis au dedans, non point portraits d'êtres extérieurs ni projections

f. Bulletin de la Société française de Philosophie, vocabulaire philosophique, article « Immédiat ».

de modes internes, mais apparitions, au sens étymologique du mot, apparitions naïvement vécues sans qu'on se distingue d'elles, qui ne sont encore ni objectives ni subjectives, qui marquent un moment de conscience antérieur au travail de réflexion d'où procède la dualité du sujet et de l'objet. Et tels aussi, en tout ordre, se présentent les « sentiments immédiats » : de l'action naissante, préalable au discours1.

Pourquoi partir de l'immédiat ainsi conçu comme action et vie ? C'est qu'il est bien impossible de faire autrement, toute donnée initiale ne pouvant être qu1une telle pulsation de conscience dans son acte vécu et le sens fondamental et primitif du moindre mot, fût-ce dans un énoncé de problème ou de doute, ne pouvant être qu'un tel sens de vie et d'action. Et à cet immédiat il faut bien accorder une valeur de connaissance absolue, puisqu'il réalise la coïncidence de l'être et du connaître.

Seulement, ne croyons pas que la perception de l'immédiat soit simple réception passive, qu'il suffise d'ouvrir les yeux pour l'obtenir, aujourd'hui que notre éducation utilitaire est faite et passée à l'état d'habitude. Il y a un écart entre l'expérience commune et l'initiale action de vie : la première est une limitation pratique de la seconde. D'où il suit qu'une critique préalable est nécessaire pour

i. Cf. Matière et Mémoire, avant-propos de la 7e édition.

revenir de Tune à l'autre, une critique toujours en activité, toujours ouverte comme une voie d'approfondissement progressif, toujours prête à la réitération et au renouvellement de l'effort.

Dans ce travail d'épuration, il y a 'sans doute une illusion de primitivité toujours à craindre. A quels critères, à quels signes reconnaître qu'on a touché le but ? Le donné pur se montre tel d'une part à ce qu'il demeure indépendant de tout symbolisme théorique, à ce que la critique du discours le laisse subsister ainsi qu'un résidu indissoluble, à ce qu'on ne peut pas ne pas le « vivre », même lorsqu'on se détache du souci d'utilité ; d'autre part à ce qu'il domine tous les systèmes et s'impose également à eux, source commune dont ils dérivent par analyses divergentes et en laquelle ils se réconcilient. Assurément, pour l'atteindre, pour le dégager, il faut faire appel aux révélations de la science, à l'exercice de la pensée réfléchie. Mais cet emploi de l'analyse contre l'analyse ne constitue nullement un cercle, car il ne tend qu'à détruire des préjugés devenus inconscients : simple artifice destiné à rompre des habitudes, à dissiper des illusions par changement des points de vue. Une fois libéré, une fois redevenu capable de vue directe et naïve, ce que l'on accepte pour donné, c'est ce qui ne porte aucune trace d'élaboration discursive. Il est vrai qu'ici une dernière objection se présente :

Le Roy. 10

140 EXPLICATIONS COMPLEMENTAIRES

cette limite purement donnée, comment la penserons-nous en fait à un degré quelconque, si elle doit précéder tout discours ? La réponse est facile. Pourquoi parler ainsi de limite ? Ce mot a deux sens : tantôt il désigne un terme dernier dans une série d'approximations et tantôt un certain caractère interne de convergence, une certaine qualité de progression. Eh bien ! Le second sens convient seul au cas qui nous occupe. L'immédiat n'a rien d'une matière statiquement définie, rien d'une chose. La notion de donné est toute relative. Ce qui est donnée ici peut devenir là construction. Par exemple, les percepts de l'expérience commune sont des données pour le physicien, des constructions pour le philosophe ; de même une table de résultats numériques, pour le savant qui cherche à établir une théorie ou pour l'observateur et le psychologue. On peut donc concevoir une série où chaque terme soit donné par rapport à ceux qui le suivent, construit par rapport à ceux qui le précèdent. L'expression « donné primitif » caractérise alors non pas tant un objet final qu'une direction de pensée, un sens de régression critique, une marche du plus élaboré au moins élaboré, et le « contact avec le pur immédiat » n'est que l'effort toujours prolongé davantage pour convertir les éléments de l'expérience en action réelle et profonde.

En quoi consiste le travail de retour à l'immédiat, comment l'intuition qu'il évoque est révélatrice d'absolu, nous allons le voir sur un exemple, en étudiant de plus près un point capital de la philosophie bergsonienne : la théorie de la perception extérieure.

Si l'acte de percevoir réalise la communion vécue du sujet et de Fobjet dans l'image, il faut dire que là est la connaissance parfaite, celle que nous voudrions toujours obtenir : nous ne nous résignons à concevoir que faute de percevoir et notre idéal serait de convertir toute conception en perception. Sans doute pourrait-on définir la philosophie par cet idéal même, comme un effort pour dilater notre puissance perceptive jusqu'à la rendre capable de saisir d'une seule vue toute richesse et toute profondeur de réalité. Il est trop vrai qu'un tel idéal nous demeure inaccessible. Quelque chose pourtant nous en est donné déjà dans l'intuition esthétique. M. Bergson l'a montré en des

pages admirables1 et il nous a expliqué aussi comment la philosophie poursuit un but analogue 2. Seulement la philosophie doit être conçue comme un art qui impliquerait science et critique, toute l'expérience et toute la raison. C'est lorsqu'on la prend ainsi que la métaphysique devient un ordre positif de savoir véritable. Kant a établi définitivement qu'un au-delà du discours ne peut être atteint que par vision directe, non par cheminement dialectique. Son erreur n'a été que de croire ensuite une semblable vision à jamais impossible : et d'où est-elle venue, sinon de ce que, pour ce regard nouveau, il a jugé nécessaires des facultés intuitives tout autres que celles dont l'homme dispose ? L'artiste, ici encoref nous sera exemple et modèle. Il ne fait appel à aucun sens transcendant, mais il détache le sens commun de sa préoccupation utilitaire. Faisons de même : nous obtiendrons un résultat homologue, sans donner prise aux objections kantiennes. Partout cette œuvre est possible, et c'est l'œuvre philosophique par excellence : tentons au moins de l'esquisser par rapport à la perception de la matière.

Il faut distinguer deux sens du mot « perception ». Ce mot signifie d'abord simple appréhension de l'immédiat, saisie du donné primitif.

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