‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 18 sur 60 · Loc. cil. y p · texte numérisé non relu

Loc. cil. y p

tiens infinies qui, de proche en proche, colorent le contenu total de la conscience ; ils vivent chacun au sein de chacun. « Je suis odeur de rose », faisait dire Condillac à sa statue ; et cette parole traduit exactement la vérité immédiate, dès que l'observation se fait assez naïve et simple pour atteindre le donné pur. Dans un souffle qui passe, je respire mon enfance ; dans un frisson de feuilles, dans un reflet de lune, je retrouve une suite infinie de réflexions et de rêves. Une pensée, un sentiment, un acte peuvent révéler toute une âme. Mes idées, mes sensations me ressemblent. Comment seraient possibles de tels faits si l'unité multiple du moi ne présentait le caractère essentiel de vibrer entière au fond de chacune des parties que l'analyse y discerne ou plutôt y découpe ? Toutes les déterminations psychiques s'enveloppent et s'impliquent réciproquement. Et que l'âme soit ainsi présente intégralement dans chacun de ses actes, ses sentiments par exemple ou ses idées dans ses sensations, ses souvenirs dans ses percepts, ses volontés dans ses évidences, c'est le principe justificatif des métaphores, la source de toute poésie, la vérité que la philosophie moderne proclame chaque jour avec plus de force sous le nom d'immanence de la pensée, le fait qui exphque notre responsabilité morale en face de nos affections et de nos croyances elles-mêmes ; et, finalement, c'est le meilleur de nous, puisque c'est ce

W VUE d'ensemble

qui fait que nous pouvons nous donner vraiment sans réserve et ce qui constitue l'unité réelle de notre personne.

Entrons même p'u,-. u vaut aux retraites cachées des âmes. Nous voiri uans ces régions de crépuscule et de rêve où s'élabore notre moi, où jaillit le flot qui est nous, dans la secrète et tiède intimité des ténèbres fécondes où tressaille notre vie naissante. Les distinctions sont tombées. La parole ne vaut plus. On entend sourdre mystérieusement les sources de la conscience, comme un invisible frisson d'eau vive à travers Tombre moussue des grottes. Je me dissous dans la joie du devenir. Je m'abandonne au délice d'être une réalité jaillissante. Je ne sais plus si je vois des parfums, si je respire des sons ou si je savoure des couleurs. Est-ce que j'aime ? Est-ce que je pense ? La question ne signifie plus rien pour moi. Je suis moimême et tout entier chacune de mes attitudes, chacun de mes changements. Non pas que ma vue soit trouble ou mon attention paresseuse. Mais j'ai repris contact avec la réalité pure, dont l'essentiel mouvement n'admet aucune forme de nombre. Qui

fait ainsi TefTort nécessaire pour devenir, ne

fût-ce qu'un instant insaisissable, — vraiment « intérieur » et « profond », celui-là découvre, sous l'apparence la plus simple, des sources infinies de richesse insoupçonnée ; le rythme de sa durée s'amplifie et s'affine ; ses actes deviennent

plus conscients ; et, dans ce qui lui semblait d'abord brusque coupure ou battement instantané, il discerne des transitions complexes aux nuances insensiblement dégradées, des transitions musicales pleines de retours imprévus et de sinueuses démarches.

Ainsi, plus on descend aux profondeurs de la conscience, moins conviennent ces schèmes de séparation et d'immobilité que sont les formes d'espace et de nombre. Le monde intérieur est celui de la qualité pure. Il n'a rien d'une homogénéité mesurable, rien d'un assemblage d'éléments à structure atomique. Les phénomènes que l'analyse y distingue ne sont point des unités composantes, mais des phases. Et ce n'est qu'au moment où ils affleurent à la surface, où ils prennent le contact du dehors, où ils s'incarnent en discours et en gestes, que leur deviennent adaptées les catégories de la matière. Au fond, la réalité apparaît comme un écoulement ininterrompu, un impalpable frisson de nuances fluidement changeantes, un flux perpétuel d'ondes fuyantes et fondues qui se résolvent sans heurts les unes dans les autres. Tout y change sans cesse ; et l'état en apparence le plus stable est déjà du changement, puisqu'il dure et puisqu'il vieillit. Des constances ne se dessinent que par la matérialisation de rhabitudeouparl'effetd'unesymbolisation pratique.

Et c'est sur quoi, à juste titre, insiste M. Bergson ' :

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