L'évolution créatrice, p
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« L'apparente discontinuité de la vie psychologique tient donc à ce que notre attention se fixe sur elle par une série d'actes discontinus : où il n'y a qu'une pente douce, nous croyons apercevoir, en suivant la ligne brisée de nos actes d'attention, les marelles d'un escalier. 11 est vrai que notre vie psychologique est pleine d'imprévu. Mille incidents surgissent, qui semblent trancher sur ce qui les précède, ne point se rattacher à ce qui les suit. Mais la discontinuité de leurs apparitions se détache sur la continuité d'un fond où ils se dessinent et auquel ils doivent les intervalles mêmes qui les séparent : ce sont les coups de timbale qui éclatent de loin en loin dans la symphonie. Notre attention se fixe sur eux parce qu'ils l'intéressent davantage, mais chacun d'eux est porté par la masse fluide de notre existence psychologique tout entière. Chacun d'eux n'est que le point le mieux éclairé d'une zone mouvante qui comprend tout ce que nous sentons, pensons, voulons, tout ce que nous sommes enfin à un moment donné. C'est cette zone entière qui constitue, en réalité, notre état. Or, des états ainsi définis on peut dire qu'ils ne sont pas des éléments distincts. Ils se continuent les uns les autres en un écoulement sans fin. »
Et ne croyez pas d'ailleurs qu'une telle description représente seulement ou surtout notre vie sentimentale. Raison et pensée participent au même caractère, dès que l'on pénètre en leur profondeur
vivante, qu'il s'agisse d'invention créatrice ou de ces jugements primordiaux qui orientent notre activité. Si quelque stabilité plus ferme s'y manifeste, c'est comme une permanence de direction, parce que notre passé nous reste présent.
Car nous sommes doués de mémoire et là est peut-être en somme notre caractéristique la plus profonde. Par la mémoire, en effet, nous nous grossissons, nous nous enrichissons incessamment de nous-mêmes. D'où vient la nature tout originale du changement qui nous constitue. Mais c'est ici qu'il faut s'affranchir des représentations familières ! Le sens commun ne sait pas penser le mouvement. Il s'en forge une conception statique et le détruit en l'arrêtant sous prétexte de le mieux voir. Le définir comme un ordre de positions, par une loi génératrice, par un horaire ou tableau de correspondance entre des lieux et des instants, n'est-ce pas au fond se le donner tout fait d'avance? n'estce pas confondre le trajectoire et le trajet, les points traversés et la traversée des points, le résultat de la genèse et la genèse du résultat, bref la quantité de longueur déposée au cours du passage et la qualité du passage qui déroule cette longueur? Ainsi du mouvement disparaît la mobilité même, qui en est l'essence. Même commune erreur au sujet du temps. La pensée analytique et discursive n'y sait voir qu'un chapelet de coïncidences chacune instantanée, un ordre logique de rapports. Elle en ima-
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gine Tensemble comme une règle graduée où glisse, curseur géométrique, ce point lumineux qu'on nomme le présent. Elle configure ainsi le temps à Tespace, « sorte de quatrième dimension* », ou du moins elle le réduit à n'être plus qu'un schème abstrait de succession, « fleuve sans fond, sans rives, qui coule sans force assignable, dans une direction qu'on ne saurait défmir^ ». C'est qu'elle le veut homogène, et tout milieu homogène est espace, « car l'homogénéité consistant ici dans Tabsenco de toute qualité, on ne voit pas comment deux formes de l'homogène se distingueraient l'une de l'autre^ ».
Tout autre se montre la durée vraie, la durée vécue. C'est l'hétérogénéité pure. Elle comporte mille degrés divers de tension ou de relâchement, et son rythme varie sans trêve. Le silence magique des nuits calmes ou le désordre effaré d'une tempête, la joie immobile de l'extase ou le trouble d'une colère déchaînée, une ascension ardue vers une vérité difficile ou une descente légère d'un principe lumineux à des conséquences qui se déroulent sans peine, une crise morale ou une douleur lancinante en évoquent des intuitions tout à fait incomparables entre elles. Et il n'y a pas ici des instants qui s'alignent, mais des phases qui se prolongent et se