‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 21 sur 60 · Ibid. p · texte numérisé non relu

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que s'éclaire pour lui Ténigme de l'être intérieur. Et c'est le centre où viennent converger toutes les lignes de sa recherche.

Qu'est-ce que la liberté? que faut-il entendre sous ce mot ? Prenez garde à la réponse que vous allez faire. Toute définition proprement dite impliquera par avance la thèse du déterminisme, puisquQ, sous peine de cercle vicieux, elle exprimera nécessairement la liberté en fonction de ce qui n'est pas elle. Ou bien la liberté psychologique est une apparence illusoire, ou bien, si elle est réelle, on ne la peut saisir que par intuition, non par analyse, dans la lumière d'un sentiment immédiat. Car une réalité se constate et ne se construit point : et nous sommes ici, ou jamais, dans une de ces circonstances où la tâche du philosophe est de créer quelque nouveau concept, au lieu de s'en tenir à une combinaison d'éléments antérieurs.

L'homme est libre, dit le sens commun, dans la mesure où son actionne dépend que de soi. « Nous sommes hbres, dit M. Bergson S quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'œuvre et l'artiste. » Deux conceptions qui s'équivalent, deux formules consonantes. Pourquoi chercher autre chose ? Il est vrai que cela revient

1. Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 131.

à caractériser l'acte libre par son originalité même au sens étymologique du mot : ce qui n'est au fond qu'une autre manière de le déclarer incommensurable avec tout concept, réfractaire à se laisser enclore dans aucune définition. Mais cela, tout de même, n'est-ce point la seule vraie donnée immédiate? Que notre vie spirituelle soit action véritable, capable d'indépendance, d'initiative, de nouveauté irréductible, non simple efTet propagé du dehors, non simple prolongement du mécanisme extérieur, et qu'elle soit nôtre au point de constituera chaque moment, pour qui sait voir, une invention essentiellement incomparable et neuve : voilà ce qui nous la fait estimer libre, voilà ce que représente pour nous le nom de liberté. Ainsi comprise, — et, décidément c'est ainsi qu'il faut la comprendre, — la liberté est chose profonde : ne la cherchons que dans les grands choix solennels qui engagent notre vie, non dans les menus gestes familiers que leur insignifiance même soumet à toutes les influences ambiantes, à tous les souffles épars autour de nous; la liberté est chose rare : beaucoup vivent et meurent sans l'avoir jamais connue; la liberté est chose qui comporte à l'infini des degrés et des nuances : elle se mesure à notre pouvoir d'intériorité; la liberté est chose qui se fait en nous sans cesse : nous sommes libérables plus que libres; et la liberté enfin est chose de durée, non d'espace et de nombre, non d'improvisation ni de décret : est Lé Roy. ft

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libre Tacte longtemps préparé, Facte lourd de toute notre histoire, qui tombe comme un fruit mûr de notre vie antérieure.

Mais de ces vues comment instituer une vérification positive ? comment écarter le péril d'illusion ? La preuve résultera ici d'une critique des théories adverses, jointe à une observation directe de la réalité psychologique dégagée des formes trompeuses qui en faussent la perception commune. Et il sera facile, à cet égard, de résli'mer en quelques mots la dialectique de M. Bergson.

Le premier obstacle que rencontre l'affirmation de notre liberté vient du déterminisme physique. La science positive, dit-on, nous présente l'univers comme une immense transformation homogène, maintenant une exacte équivalence entre le point de départ et le point d'arrivée. Dès lors comment serait possible cette création véritable qu'on veut apercevoir dans Tacte appelé libre .^ Mais l'universalité du mécanisme n'est au fond qu'une hypothèse qui attend encore qu'on la démontre. Elle enveloppe d'une part la conception paralléliste que nous avons reconnue caduque. Et d'autre part il est clair qu'elle ne saurait se suffire. Au moins exige-t-elle en effet qu'il y ait quelque part un principe de position par où soit une fois donné ce qui ensuite se conservera. En fait, le cours des phénomènes manifeste le jeu de trois tendances concertées : tendance à la conservation,

cela n'est point douteux, mais aussi tendance à la chute, comme dans la dégradation de l'énergie, et tendance au progrès, comme dans l'évolution biologique. Faire de la conservation l'unique loi des choses implique un décret arbitraire par lequel soient désignés les seuls aspects du réel que l'on comptera pour quelque chose. De quel droit exclure ainsi, avec l'effort vital, le sentiment même de la liberté, si vivace en nous ?

On pourrait dire, il est vrai, que notre vie spirituelle, si elle n'est pas simple prolongement du mécanisme extérieur, procède cependant selon un mé(5anisme interne, tout aussi rigoureux, quoique d'un genre différent. Ce serait l'hypothèse d'une sorte de mécanisme psychologique, hypothèse qui, à bien des égards, semble celle du sens commun. Je n'ai pas à y insister, après tant de critiques déjà faites. La réalité intérieure, — innombrable, — n'a rien d'un échelonnement de termes distincts où se puisse déverser en cascade une causalité nécessitante. Et le mécanisme que l'on rêve n'a de sens vrai, — car, tout de même, il en a un, — que relativement aux phénomènes superficiels qui s'accomplissent dans notre écorce morte, relativement à l'automate que nous sommes dans la vie journalière. Je veux bien qu'il rende compte de nos actions communes, mais c'est ici notre conscience profonde qui est en cause, non le jeu de nos habitudes matériaUsées.

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Sans donc nous appesantir davantage sur cette conception bâtarde, venons à l'examen direct de la réalité psychologique intime. Tout est prêt pour conclure. Notre durée, qui se charge incessamment d'elle-même, apportant toujours un facteur de nouveauté irréductible, empêche un état quelconque, fût-il identique en surface, de se répéter en profondeur. « Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir. » Ghncun de nus momenis denieuri essentiellement uniqu(i. C'est du nouveau qui s'ajoute au passé survivant : non seulement du nouveau, mais de rimprévisible. Comment parler en effet d'une prévision qui ne soit pas simple conjecture, comment concevoir une détermination extrinsèque et nécessitante, quand l'acte naissant ne fait qu'un avec la somme achevée de ses conditions, quand celles-ci uc sont complètes qu'au seuil de Taction qui commence, y compris ce qu'elle apporte d'irréductiblement original par sa date même dans notre histoire ? On n'explique, on ne prévoit qu'après coup, rétrospectivement, lorsque le geste accompli est tombé dans le plan de la matière.

Ainsi notre vie intérieure est travail de création durable : phases de maturation lente, que viennent clore de loin en loin des crises d'invention libératrice. Sans doute la matière est là, sous les espèces de l'habitude, comme un danger d'automatisme, qui nous guette à chaque instant et nous capte au moindre oubli. Mais elle ne représente en nous que

le déchet de l'existence, la chute mortelle de la réahté qui se défait, la défaillance du geste créateur qui retombe dans l'inertie ; et le fond de notre être demeure hberté jaillissante, liberté pour qui, en droit, le mécanisme même n'est qu'un moyen d'action.

Maintenant, est-ce que cette conception ne fait pas de nous une exception singulière dans la nature, un empire dans un empire? C'est ce qu'il nous reste à examiner.

Nous venons de chercher à saisir l'être en nousmêmes : et il nous est apparu devenir, progrès, croissance, travail incessant de maturation créatrice, en un mot durée. Faut-il encore conclure ainsi au sujet de l'être extérieur, de l'existence en général ?

Considérons, de toutes les réalités externes, la plus voisine de nous : notre corps. Elle nous est connue à la fois du dehors par des perceptions et du dedans par des affections. C'est donc pour notre enquête un cas privilégié. Par analogie, d'ailleurs, nous étudierons du même coup les autres corps vivants, qu'une induction de chaque jour nous montre tous plus ou moins semblables au nôtre. Or quels sont les caractères distinctifs de ces réalités nouvelles ? Beaucoup mieux que les objets inorga-

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niques, chacune d'elles possède une individualité vraie; tandis que les premiers ne se délimitent guère que par rapport aux besoins des secondes et ainsi ne constituent pas des êtres en soi, celles-ci accusent une puissante unité intérieure, que leur prodigieuse complication ne fait que souligner encore : elles forment des touts naturellement clos. Ces touts ne sont pas des assemblages de parties juxtaposées : ce sont des organismes, c'est-à-dire des systèmes de fonctions solidaires, où chaque détail implique l'ensemble, où les divers éléments s'entrepénètrent. Ces organismes changent et se modifient sans cesse ; on dit qu'ils ne sont pas seulement, mais qu'ils vivent; et leur vie est Tinstabihté même, une fuite, un écoulement perpétuel. Cette fuite ininterrompue n'a rien de comparable à un mouvement géométrique ; c'est une succession r}'thmée de phases dont chacune contient la résonance de toutes celles qui précèdent ; chaque état subsiste dans l'état suivant ; la vie corporelle est déjà mémoire ; Têtre vivant se charge de son passé, il fait boule de neige avec lui-même, en lui est ouvert un registre où s'inscrit le temps, il mûrit et il vieillit. Enfin, malgré les ressemblances, le corps vivant demeure toujours une sorte d'invention absolument originale et unique, car il n'y en a pas deux exemplaires tout à fait pareils ; et il apparaît, parmi les objets inertes, réservoir d'indétermination, centre de spontanéité, de contingence,

d'action véritable, comme si, dans le cours des phénomènes, rien ne pouvait se produire de réellement nouveau que par son intermédiaire. Telles sont les tendances caractéristiques de la vie, tels les aspects qu'elle présente à l'observation immédiate. Que l'activité spirituelle préside inconsciente à l'évolution biologique ou que simplement elle la prolonge, toujours est-il que nous retrouvons ici et là les traits essentiels de la durée.

Mais je viens de dire « individualité ». Est-ce en effet une des marques distinctives de la vie ? On sait pourtant combien il est difficile de la définir avec rigueur. Nulle part, non pas même chez l'homme, elle ne se réalise pleinement ; et il existe des êtres, dont chaque fragment régénère l'unité complète, en qui elle semble tout à fait illusoire. Oui, mais nous sommes ici dans l'ordre de la biologie, où les précisions géométriques ne sont pas de mise, où la réalité se définit moins par la possession de certains caractères que par sa tendance à les accentuer. C'est comme tendance, notamment, que l'individualité se manifeste; et, à Ten- .Yvisager ainsi, nul ne peut nier qu'elle constitue en effet une des tendances fondamentales de la vie. Seulement il arrive que la tendance à l'individuation reste partout et toujours contre-balancée et dès lors limitée par une tendance antagoniste, la tendance à l'association, surtout la tendance à la reproduction. De là un correctif nécessaire à notre

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analyse. La nature, à bien des égards, semble se désintéresser des individus. « La vie apparaît comme un courant qui va d'un germe à un germe par l'intermédiaire d'un organisme développée » On dirait que celui-ci ne joue que le rôle d'un lieu de passage. Ce qui importe, c'est bien plutôt la continuité de progrès dont les individus ne sont que des phases transitoires. Entre ces phases, d'ailleurs, point de coupures tranchées ; mais chacune se résout et se fond insensiblement dans la suivante. Le vrai problème de l'hérédité n'est-il pas de savoir comment et jusqu'à quel point un individu nouveau se détache des individus générateurs ? Le vrai mystère de l'hérédité n'est-il pas la différence, et nor la ressemblance, qui s'accuse d'un terme à l'autre ? Quoi qu'il en soit de sa solution, toutes les phases individuelles se prolongent mutuellement et se compénètrent. Il y a une mémoire de la race par laquelle incessammenl le passé s'accumule et se conserve. L'histoire de la vie s'incorpore à s-Dn présent. Et là est môme la raison ultime de cette perpétuelle nouveauté qui nous étonnait tout à l'heure. Les caractères de l'évolution biologique sont ainsi les mêmes que ceux du progrès humain. Nous retrouvons encore une fois dans la durée l'étoffe même du réel. « Mais alors il ne faut plus parler de la vie en général comme

d'une abstraction, ou comme d'une simple rubrique sous laquelle on inscrit tous les êtres vivants* ». A elle au contraire appartient la fonction réalisante primordiale. C'est un courant bien réel qui passe de génération en génération, organise et traverse des corps, et ne s'arrête ou ne s'épuise dans aucun. Déjà, donc, une conclusion se laisse deviner : en son fond, la réalité serait devenir. Mais une semblable thèse heurte de front toutes nos idées familières. D'où une impérieuse nécessité de la soumettre à l'épreuve d'un examen critique et d'une vérification positive.

Une métaphysique, disais-je naguère, est sousjacente au sens commun, qu elle anime et qu'elle informe. Selon cette métaphysique, à l'inverse de ce que nous venons de pressentir, le réel en son dernier fond serait immobilité, permanence. Conception toute statique, qui voit dans Vêtre justement* le contraire du devenir : on ne devient, semble-t-elle dire, que dans la mesure où on n'est pas. Ce n'est point, d'ailleurs, qu'elle entende nier le mouvement. Mais elle se le représente sous l'aspect d'une oscillation autour de types invariables, d'un tourbillonnement sur place. Chaque phénomène lui apparaît comme une transformation avec équivalence du point de départ et du point d'arrivée, si bien que le monde prend la figure

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