‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 25 sur 60 · V évolution créatrice^ pp · texte numérisé non relu

V évolution créatrice^ pp

Le Roy.

VUE D ENSEMBLE

mutations brusques, observés récemment, viennent contribuer à rendre plus facilement intelligible cette conception qui s'impose à tant de titres, en diminuant l'importance des lacunes apparentes dans la continuité généalogique. Ainsi toute notre expérience est orientée dans le même sens. Or il y a des certitudes qui ne sont que des centres de probabilités concourantes ; il y a des vérités que seules des lignes de faits déterminent, mais qu'elles déterminent suffisamment par leur intersection, par leur convergence. « C'est ainsi que l'on mesure la distance d'un point inaccessible en le visant tour à tour des points d'où l'on a accès*. » Ne serait-ce pas le cas ici ? Il semble d'autant plus inévitable de TafTirmer que le langage transformiste est le seul que puisse parler la biologie actuelle. L'évolution, en effet, peut bien être transposée, mais non supprimée, puisqu'on tout état de cause il resterait toujours ce fait éclatant que les formes vivantes rencontrées à l'état de vestiges dans la suite géologique des terrains, se rangent par l'affinité naturelle de leurs caractères dans un ordre de succession parallèle à la succession des âges. Nous ne faisons donc pas véritablement une hypothèse en posant dès le principe raffîrmation évolutionniste. Mais il importe de bien concevoi son objet.

1. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 2 mai 1901.

L'évolution! Le mot est partout aujourd'hui. Mais l'idée vraie ? Combien rare ! Interrogeons les astronomes auteurs d'hypothèses cosmogoniques et leurs fictions de nébuleuse primitive, les physiciens qui rêvent par la dégradation de l'énergie et la dissipation du mouvement le repos final du monde matériel dans l'inertie d'un équilibre homogène, les biologistes et les psychologues ennemis des espèces fixes et curieux d'histoire ancestrale. Ce qu'ils se préoccupent de discerner dans l'évolution, c'est l'influence persistante d'une cause initiale une fois donnée, c'est l'attraction d'une fin immobile, c'est un faisceau de lois devant Féternité desquelles le changement devient néghgeable ainsi qu'une apparence. Or celui qui conçoit l'univers comme un édifice d'immuables rapports, celui-là nie par sa méthode l'évolution dont il parle, puisqu'il la transforme en un effet calculable produit nécessairement par un jeu réglé de conditions génératrices, puisqu'il admet implicitement le caractère illusoire d'un devenir qui n'ajoute rien au donné. La finalité même, s'il en conserve le nom, ne le sauve pas de son erreur, car finalité pour lui n'est qu'efficience projetée dans l'avenir. Aussi le voyons-nous fixer des étapes, marquer des époques, insérer des moyens, poser des bornes milliaires, toujours détruire le mouvement en l'arrêtant devant ses regards. Ainsi d'ailleurs faisons-nous tous par une inclination instinctive. Notre concept de loi,

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SOUS sa forme classique, n'est pas général : il ne représente que la loi de coexistence, la loi de mécanisme, le rapport statique entre deux termes numériquement disjoints; et pour saisir l'évolution il nous faudra sans doute inventer un nouveau type de loi : la loi dans la durée, le rapport dynamique. Car on peut concevoir, — et ne le faut-il pas ? — qu'il y ait une évolution des lois naturelles, que celles-ci ne définissent jamais qu'un état de choses momentané, qu'elles soient au fond comme des stries déterminées dans le flux du devenir par la rencontre de courants contraires. « Les lois, dit M. BoutrouXj sont le lit oii passe le torrent des faits : ils Tonl creusé, bien qu'ils le suivent. » Voyez cependant les théories communes de l'évolution faire appel aux concepts du présent pour décrire le passé, refouler jusque dans la préhistoire et au delà la raison d'aujourd'hui, placer à l'origine ce qui ne se conçoit que pensé par l'homme contemporain, bref, se représenter les mêmes lois comme toujours subsistantes et toujours respectées. C'est la méthode justement critiquée par M. Bergson chez Spencer : reconstruire l'évolution avec des fragments de l'évolué.

Si l'on veut saisir au vif la réalité des choses, il faut penser autrement. Mécanisme et finalité, aucun de ces concepts tout faits ne convient, parce qu'ils impliquent tous deux le même postulat, à savoir que « tout est donné », soit au début

soit au terme, alors que l'évolution n'est rien si elle n'est au contraire « ce qui donne ». Gardonsnous de confondre évolution et développement. Là est la pierre d'achoppement des théories transformistes habituelles, et M. Bergson en fait une critique serrée, singulièrement pénétrante, sur un exemple qu'il analyse jusqu'au détail^ Ou bien elles n'expliquent pas la naissance de la variation et se bornent à essayer de faire comprendre comment, une fois née, elle se fixe ; ou bien c'est par un besoin d'adaptation qu'elles cherchent à en concevoir la naissance. Mais, dans un cas comme dans l'autre, elles échouent. « La vérité est que l'adaptation explique les sinuosités du mouvement évolutif, mais non pas les directions générales du mouvement, encore moins le mouvement lui-même. La route qui mène à la ville est bien obUgée de monter les côtes et de descendre les pentes : elle s'adapte aux accidents du terrain ; mais les accidents du terrain ne sont pas cause de la route et ne lui ont pas non plus imprimé sa direction^. » Au fond de toutes ces méprises, il n'y a que préjugés de l'action pratique. C^est pour celle-ci en effet que toute œuvre se présente comme une fabrication par le dehors à partir d'éléments antérieurs : phase de prévision que suit une phase d'exécution, calcul et art, efficience balistique et but concerté, mécanisme

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