‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 26 sur 60 · Ibid., pp · texte numérisé non relu

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qui lance après finalité qui vise. Mais l'explication véritable doit être cherchée ailleurs. Et M. Bergson le met en évidence par deux analyses admirables où il démonte les idées communes de désordre et de néant pour en dénoncer le sens tout relatif à nos procédés d'industrie ou de discours.

Revenons aux faits, à Texpérience immédiate, et cherchons à en traduire naïvement les données pures. Quels sont les caractères de l'évolution vitale? C'est d'abord une continuité dynamique, une continuité de progrès qualitatif. C'est ensuite essentiellement une durée, un rythme irréversible, un travail de niaturation intérieure. Par la mémoire qui lui est inhérente, tout son passé survit et s'accumule, tout son passé lui demeure à jamais présent : ce qui revient à dire qu'elle est expérience. Et elle est aussi effort d'invention perpétuelle, génération de nouveauté incessante, indéductible, capable de défier toute prévision comme toute répétition : on la voit à l'œuvre de recherche dans les tâtonnements que manifeste la genèse longuement essayée des espèces, on la voit triomphante dans l'originaUté du moindre état de conscience, du moindre corps, de la moindre cellule, dont l'infini des temps et des espaces n'offre pas deux exemplaires identiques. Mais voici l'écueil qui la guette et où trop souvent elle succombe : l'habitude, qui serait moyen d'agir plus et mieux si elle restait libre, qui devient arrêt et obstacle à mesure

qu'elle se ^\ge et se matérialise. Ce sont d'abord les tvpes moyens autour desquels oscille une action dont l'amplitude se réduit et décroît. Puis ce sont les organes résiduels, les témoins de vie morte, les encroûtements dont peu à peu se retire le flot de conscience. Et enfin ce sont les engrenages inertes dont toute vie réelle a disparu, les amas de« choses» échouées qui dressent leurs silhouettes squelettiques là où jadis battait la mer libre de l'esprit. Le concept de mécanisme convient aux phénomènes qui s'accompUssent dans cette zone de déchets, sur cette plage d'immobilités et de cadavres. Mais la vie elle-même est plutôt finalité, sinon au sens anthropomorphique de dessein prémédité, de plan ou de programme, du moins en ce sens qu'elle est un effort incessamment renouvelé de croissance et de libération. Et de là les formules bergsoniennes : élan vital, évolution créatrice.

Dans cette conception de l'être, la conscience est partout, comme la réalité originelle et fondamentale, toujours présente à mille et mille degrés de tension ou de sommeil et sous des rythmes infiniment divers. L'élan vital consiste en une « exigence de création »; la vie, à son plus humble stade, constitue déjà une activité spirituelle ; et son effort lance un courant de réaUsation ascendante, qui à son tour détermine le contre-courant de la matière. Ainsi tout le réel se résume en un double mouvement de montée et de descente. Le premier

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seul, qui traduit un travail intérieur de maturation créatrice, dure essentiellement ; le second, en droit, pourrait être presque instantané, tel celui d un ressort qui se détend; mais Tun impose à l'autre son rythme. Esprit et matière apparaissent de ce point de vue non pas comme deux choses qui s'opposeraient, termes statiques d'une antithèse immobile, mais plutôt comme deux sens inverses de mouvement; et, à certains égards, il faut donc moins parler de matière ou d'esprit que de spiritualisation et de matérialisation, celle-ci résultant d'ailleurs automatiquement d'une simple interruption de celle-là. « Conscience ou supraconscience est la fusée dont les débris éteints retombent en matière ^ » Quelle image de l'évolution universelle nous est alors suggérée ? Non pas une cascade déductive, ni un système de pulsations stationnaires, mais un jet qui s'épanouit en gerbe et qu'arrêtent partiellement ou du moins gênent et retardent les gouttelettes retombantes. Le jet lui-même, la réalité qui se fait, c'est l'activité vitale, dont l'activité spirituelle représente la forme la plus haute; et les gouttelettes qui redescendent, c'est le geste créateur qui retombe, c'est la réalité qui se défait, c'est la matière et c'est l'inertie. En un mot, la loi suprême de genèse et de déchéance dont le double jeu constitue l'univers comporte une formule psy-

^1. L'évolution créatrice, p. 283.

chologique. Tout commence à la manière d'une invention, fruit de la durée et du génie créateur, par la liberté, par l'esprit pur ; puis vient l'habitude, sorte de corps comme le corps est déjà un groupe d'habitudes ; et l'habitude s'invétérant, œuvre de la conscience qui lui échappe et se retourne contre elle, peu à peu se dégrade en mécanisme où l'âme s'ensevelit.

La philosophie de M. Bergson commence peutêtre maintenant à se dessiner dans ses grandes lignes et sa perspective d'ensemble. Certes je suis le premier à sentir combien un grêle résumé demeure en définitive impuissant à en traduire toute la richesse, toute la force. Au moins voudrais-je avoir pu contribuer à en faire mieux percevoir le mouvement et comme le rythme. C'est aux livres mêmes du maître qu'il faut demander une révélation plus complète. Et les quelques mots que je vais ajouter encore en guise de conclusion ne veulent qu'esquisser les principales conséquences de la doctrine et permettre d'entrevoir sa lointaine

portée.

L'évolution de la vie serait chose bien simple et facile à comprendre si elle s'accomplissait le long d'une trajectoire unique, suivant un chemin linéaire. « Mais nous avons affaire ici à un obus

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/• qui a tout de suite éclaté en fragments, lesquels, étant eux-mêmes des espèces d'obus, ont éclaté à leur tour en fragments destinés à éclater encore, et ainsi de sui'e pendant fort longtemps \ » C'est en effet le propre d'une tendance que de se développer en gerbe qui l'analyse. Quant aux causes de cette dispersion en règnes, puis en espèces, enfin en individus, on en peut discerner deux séries : la

/. résistance que la matière oppose au courant de vie lancé à travers elle, puis la force explosive, — due à un équilibre instable de tendances, — que porte en soi l'élan vital. Toutes deux concourent à faire que la poussée de vie se divise en directions de plus en plus divergentes, mais complémentaires, chacune accentuant quelque aspect distinct de la richesse originelle. M. Bergson s'en tient aux bifurcations du premier ordre : plante, animal et homme. Et les caractéristiques de ces voies, il les montre, au cours d'une profonde et minutieuse discussion, dans les modes ou qualités que signifient les trois mots : torpeur, instinct, intelligence : le végétal fabriquant et emmagasinant des explosifs que l'animal dépense, l'homme se créant un système nerveux qui lui permet de convertir la dépense en analyse. Laissons de côté, il le faut bien, tant de vues suggestives semées avec profusion, tant d'éclairs tombant sur toutes les faces du problème;

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