CONTEMPORAINE
Après le regard d'ensemble, forcément un peu rapide et sommaire, que nous venons de promener sur la philosophie nouvelle, sans doute ne sera-t-il pas superflu de reprendre un à un, selon le même plan toujours, quelques points plus importants ou plus difficiles, d'examiner à part les centres de relief principal où se doit rassembler la lumière de l'attention. Non pas que je songe à entrer, jusqu'au menu détail, dans les replis et détours d'une doctrine dont le développement irait à l'infini : comment prétendre épuiser une œuvre si profondément pensée que le moindre exemple qu'elle utilise en passant y paraît étudié pour lui-même ? Non pas davantage, et moins encore, que je veuille tenter une sorte de résumé analytique : est-il plus vaine entreprise que celle d'aligner des titres de paragraphes pour redire en termes trop brefs et dès lors obscurs ce qu'un penseur a dit sans luxe inutile de paroles avec les éclaircissements néces-
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saires? Non, la vraie lâche du critique, telle que j'ai entendu l'assumer, ne consiste nullement à dresser une table des matières parsemée de notes qualificatives. Elle est de lire et de faire lire, entre les lignes, entre les chapitres, entre les ouvrages successifs, ce qui constitue de Tun à l'autre le lien dynamique, ce que la forme linéaire de Técriture et du discours n'a point permis à l'auteur d'exposer lui-môme. Elle est, autant que possible, de ressaisir l'accompagnement de sourde pensée qui faisait à l'intuition du chercheur son atmosphère de résonance, le rythme et la tonaUté d'image d'où résultait la nuance de lumière éclairant sa vision. Elle
est, en un mot, d'aider à comprendre et, pour cela, de signaler et de prévenir les malentendus à craindre. Or il y a quelques points où il me semble que se donnent plus volontiers rendez-vous les erreurs d'interprétation, sources de méprises parfois étonnantes sur la philosophie de M. Bergson. Ce sont ces points-là seulement que je me propose de dégager ici. Mais je saisirai du même coup l'occasion de fournir les renseignements bibliographiques dont je me suis abstenu tout d'abord de propos délibéré pour ne pas cribler de références des pages où il fallait tendre surtout à communiquer une impression d'ensemble.
Commençons par jeter un coup d'œil sur le milieu de pensée où la philosophie bergsonienne a dû naître. Depuis une trentaine d'années, des
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courants nouveaux s'y dessinent. Dans quelles directions vont-ils ? et quel chemin ont-ils déjà fait ? Bref, quelles sont les caractéristiques intellectuelles de notre temps ? Il s'agit de discerner les tendances profondes, celles qui annoncent et préparent l'avenir prochain.
On a souvent noté, comme une marque essentielle de la génération dont Taine et Renan furent les plus illustres exemplaires, un culte passionné, enthousiaste, quelque peu exclusif et intolérant, de la science positive. Celle science, d'ailleurs, en ces jours de superbe, on l'imaginait unique, étalée sur un seul plan, toujours et uniformément compétente, capable d'étreindre n'importe quel objet avec la même force et de l'insérer dans la trame d^un même enchaînement ininterrompu. Ce que l'on rêvait ainsi, c'était donc, en dépit des atténuations verbales, une mathématique universelle : une mathématique, assurément, dont on travaillait à détendre et à nuancer la rigueur brutale et simple, à qui l'on souhaitait souplesse et tact, que l'on voulait fine, légère et discrète, unemathéma- / tique cependant où régnait d'un bout à l'autre une égale nécessité. De cette science conçue comme l'unique maîtresse de vérité, on attendait dans l'avenir qu'elle remplît tous les besoins de l'homme, qu'elle se substituât sans réserve aux antiques disciplines spirituelles. Plus de philosophie véritable; toute métaphysique semblait décpetion et chimère
simple jeu de formules vides ou de rêves puérils, cortège mythique d'abstractions et de fantômes ; et la Religion enfin s'évanouissait devant la Science, comme une poésie de crépuscule devant la splendeur précise du soleil levant.
Toutefois, après tant d orgueil, l'humilité avait son tour, une humilité elle-même e;çcessive. De la science divinisée, que son triomphe^ accablait en la chargeant d un poids trop lourd, il avait bien fallu reconnaître l'impuissance à dépasser Tordre des relations, l'incapacité radicale à nous dire l'origine, la fin et le fond des choses. Elle analysait des conditions phénoménales, inapte à jamais saisir nulle vraie cause ou nulle essence profonde. Au delà, c'était donc ITnconnaissable, devant qui l'esprit humain ne pouvait que s'arrêter sans espoir. Et ainsi la misère naissait de l'ambition même, puisque la pensée, pour avoir cru trop exclusivement en ses forces de géométrie, devait au bout de son effort s'avouer vaincue en face des seules questions dont il n'est permis à aucun homme de se désintéresser. Cette double attitude n'est plus celle de la génération contemporaine. Les prestiges illusoires sont tombés. Dans la religion de la science, on ne voit maintenant qu une idolâtrie. La hautaine affirmation d'hier apparaît aujourd'hui non point comme exprimant une donnée positive ou un résultat dûment étabU, mais comme posant une thèse d'inconsciente et aventureuse métaphysique. Allons
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même plus loin. Si la vraie intelligence est ouverture d'esprit, aptitude à comprendre également des choses très diverses, chacune selon son originalité, il faut dire que la prétention de réduire la réalité à un seul de ses modes, le savoir à une seule de ses formes, est une prétention inintelligente. Voilà, nettement formulé, ce que pense la génération présente. Non certes qu'elle méconnaisse ou dédaigne à un degré quelconque la valeur propre de la science, soit comme instrument d'action pour la conquête delà nature, soit comme discours intelligible permettant de se reconnaître parmi les choses et de les « parler ». Elle sait qu'en toute circonstance les méthodes positives ont leur témoignage à produire et que, là où elles ont prononcé dans les limites de leur compétence, rien n'est légitime contre leur verdict. Mais elle estime d'abord que la science était conçue naguère sous une forme beaucoup trop étroite et rigide, sous l'obsession d'un idéal mathématique trop abstrait, qui ne correspond qu'à un seul aspect du réel, et au moins profond. Et elle estime ensuite que la science, même élargie et assouplie, ne s'occupant toujours que de ce qui est, que du fait, du donné, demeure radicalement impuissante à résoudre le problème de la vie humaine. Nulle part la science ne va au fond dernier des choses, et il n'y a pas que des « choses » dans le monde.
L'expérience a montré où mène le rêve d'une
mathématique universelle . On pousse alors le nombre au cœur des phénomènes et Ton dissèque la nature avec ce scalpel délicat. Plus généralement on adopte la relation spatiale comme Texemplaire partait do la relation intelligible. Je ne veux pas nier ce qu'une telle méthode a ici ou là d'efficace, les services qu'elle peut rendre, ni la beauté de construction propre aux systèmes qu'elle inspire. Mais il importe de voir quel prix ces avantages sont payés. Choisit-on la géométrie pour science informante et régulatrice ? Plus on avance vers le concret et vers le vivant, plus la nécessité s'impose d'altérer le type mathématique pur. En s'éloignant de la matière inerte, à moins de consentir à se refondre, les sciences pâlissent et s'exténuent; elles deviennent vagues, impuissantes, anémiques; elles n'atteignent plus guère de leur objet que la surface banale, que le corps et non l'âme ; en elles s'accusent avec une évidence croissante symbolisme, artifice et relativité ; enfin l'arbitraire et la convention s'y introduisent, les dévorent. D'un mot, la prétention de traiter le vivant comme l'inerte conduit à méconnaître dans la vie ce qui est la vie même pour n'en retenir que le déchet matériel.
De cette expérience, une leçon résulte pour nous. C'est qu'il y a moins la science que des sciences, caractérisées chacune par une méthode autonome, et qui se partagent en deux grands
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règnes. Décidons-nous donc à tracer de prime abord avec M. Bergson une ligne de démarcation bien nette entre l'inerte et le vivant. Deux « ordres » de connaissance par elle seront séparés, l'un où conviennent les cadres de l'entendement géométrique, l'autre qui exige des moyens nouveaux et une nouvelle attitude. La tâche essentielle de l'heure présente va nous apparaître alors sous un jour précis : elle consistera désormais, sans rien méconnaître d'un passé glorieux, en un effort pour fonder à titre de disciplines spécifiquement distinctes les sciences qui ont pour objets les moments successifs de la vie à ses degrés divers, — biologie, psychologie, sociologie ; —puis en un effort pour refaire à partir de ces sciences nouvelles et selon leur esprit l'analogue de ce que l'ancienne philosophie avait tenté à partir de la géométrie et de la mécanique. Nous y gagnerons d'ouvrir le savoir à toute la richesse du réel, en même temps que d'y réintégrer le sens du mystère avec le frisson des inquiétudes supérieures. Et du même coup, le fantôme de l'Inconnaissable sera exorcisé, puisqu'il ne représentera plus que la limite relative et momentanée de chaque méthode, ce qui de l'être échappe à ses
prises partielles.
Voilà une première idée directrice de la génération contemporaine. D'autres en découlent. C'est notamment pour le même ensemble de motifs, c'est dans le même sens et avec les mêmes restric-
lions, qu'on se défie de Y intellectualisme, je veux dire de la tendance à vivre uniquement d'intelligence, à penser comme si le tout de la pensée tenait dans l'entendement analytique, raisonneur et clair. Non pas, encore un coup, qu'il s'agisse de je ne sais quel abandon aveugle au sentiment, à l'imagination, à la volonté, ni^qu'on prétende restreindre les droits légitimes de l'intellectualité dans le jugement. Mais, autour de la raison critique, il y a une atmosphère vivifiante où résident les puissances d'intuition, il y a une pénombre lentement dégradée où s'opère l'insertion dans le réel. Si l'on appelle rationalisme l'attitude qui consiste à s'enfermer dans la zone de lumière géo métrique où le discours évolue, il faut dire que le rationalisme suppose autre chose que lui-même, demeure suspendu à un acte générateur qui lui échappe. La méthode que l'on cherche à pratiquer partout aujourd'hui est donc expérience ; mais expérience intégrale, soucieuse de ne négliger aucun aspect de l'être ni aucune ressource de l'esprit ; expérience nuancée, qui ne s'étale pas seulement en surface, nappe homogène d'un seul tenant, qui au contraire se distribue en profondeur sur des plans multiples et qui revêt mille formes diverses pour s'adapter aux divers genres de problèmes ; enfin expérience créatrice et informante, véritable genèse, véritable action de la pensée, œuvre et geste de vie par où naissent et se fixent en habi-
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ludes les principes recteurs, les formes d'intelligibilité, les critères de vérification. Et là encore c'est en empruntant à M. Bergson ses propres formules qu'on décrit avec le plus de justesse l'esprit nouveau.
Que d'ailleurs l'attitude et la démarche fondamentales de cet esprit nouveau ne soient en aucune façon retour vers le scepticisme ou réaction contre la pensée, rien ne le montre mieux que cette résurrection de la mélaphysique,'cette renaissance de l'idéahsme, qui est certes un des traits les plus marquants de notre époque. Jamais sans doute la philosophie n'a connu en France un moment si prospère et si fécond. Ce n'est pas, toutefois, qu'on revienne aux vieux rêves de construction dialectique. Mais on envisage toute chose du point de vue de la vie et de mieux en mieux on tend à reconnaître le primat de l'activité spirituelle. Seulement cette activité, cette vie, on veut la comprendre et la pratiquer dans toute sa richesse, à tous ses degrés, par toutes ses fonctions; on veut penser avec toute la pensée, aller au vrai avec toute l'âme ; et la raison dont on reconnaît le poids souverain, c'est la raison chargée de toute son histoire.
Qu'est-ce là, en définitive, sinon réalisme ? Réalisme : je veux dire don de soi au réel, travail de réalisation concrète, effort pour convertir toute idée en action, pour régler l'idée sur l'action autant que l'action sur l'idée, pour vivre ce que
Le Roy.
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fbn pense et penser ce que Ton vit. Positivisme, dira-t-on : et je n'y contredirai4)as. Mais positivisme combien transformé ! Bien loin de tenir pour positif cela seulement qui peut être objet de sensation ou de calcul, on salue d'abord de ce titre les grandes réalités spirituelles. En toute chose, chercher l'âme, Tâme spécifiante et vivifiante, et la chercher par un effort vers cette sympathie révélatrice qui est la véritable intelligence, et la chercher dans le concret, sans dissoudre la pensée en rêves ou en discours, sans perdre le contact du corps ni le contrôle de la critique, et la chercher enfin comme le plus réel et le plus vrai de l'être : voilà, partout, la vive et profonde aspiration de notre temps. De là son retour vers les questions que jadis on déclarait périmées et closes; de là son goût pour les problèmes d'esthétique et de morale, son obsession des problèmes sociaux et des problèmes religieux; de là sa nostalgie d'une foi où s'harmonisent les puissances d'action et les puissances de pensée ; de là son inquiet désir de retrouver le sens de la tradition et de la discipline.
A ce nouvel état des esprits, devait répondre une philosophie nouvelle. Déjà Ravaisson, en 1867, dans son célèbre Rapport, écrivait ces lignes prophétiques : « A bien des signes il est donc permis de prévoir comme peu éloignée une époque philosophique dont le caractère général serait la prédominance de ce qu'on pourrait appeler un réalisme