L OEUVRE DE M. BERGSON
ou positivisme spirituahste, ayant pour principe générateur la conscience que l'esprit prend en luimême d'une existence dont il reconnaît que toute autre existence dérive et dépend, et qui n'est autre que son action. » Cette vue divinatoire était d'ailleurs commentée par une œuvre où M. Bergson relève justement un sens perspicace et pénétrant de l'avenir : « Quoi de plus hardi, quoi de plus nouveau que de venir annoncer aux physiciens que l'inerte s'expliquera par le vivant, aux biologistes que la vie ne se comprendra que par la pensée, aux philosophes que les généralités ne sont pas philosophiques*? » Mais laissons à chacun sa part. Ce que Ravaisson avait seulement pressenti, M. Bergson lui-même le fait, avec une précision qui donne corps au souffle impalpable et flottant de l'inspiration première, avec une profondeur qui renouvelle également les preuves et les thèses, avec une originalité créatrice qui défend au critique soucieux de justice et de justesse toute insistance aux recherches de filiation.
Une cause de la faveur que rencontre aujourd'hui cette philosophie nouvelle, nous pouvons sans doute la trouver dans les tendances mêmes du miUeu où elle se produit, dans les aspirations qui le travaillent. Mais, une fois notés ces désirs, il
1. Notice SU7' la vie et les œuvres de M. Félix Ravaisson-Mollien, dans les comptes rendus de l'Académie des sciences morales et politiques, 1904.
ne faut pas oublier non plus que M. Bergson a contribué plus que nul autre à les susciter, à les déterminer, à leur faire prendre conscience de soi. Efforçons-nous donc surtout de comprendre en elle-même et par elle-même Tœuvre géniale, dont nous recherchions tout à Theure les préparations crépusculaires. Quelle formule synthétique pourra le mieux nous dire la direction essentielle de son mouvement ? Je remprunterai à Fauteur lui-même : « Il me semble, écrit-il S que la métaphysique cherche en ce moment à se simplifier, à se rapprocher davantage de la vie. » Toute philosophie tend à s'incarner dans un système qui lui constitue comme un corps d'analyse. Envisagée ainsi dans sa lettre, elle apparaît infinie complication, édifice complexe aux mille détours d'architecture savante « où les dispositions ont été prises pour qu'on y pût loger commodément tous les problèmes ^ ». Ne nous laissons pas tromper à cette apparence : elle signifie seulement que le langage est incommensurable avec la pensée, que le discours se multiplie sans fin en approximations incapables d'épuiser leur objet. Mais avant de se construire un tel corps, toute philosophie est une âme, un esprit, et elle commence par l'unité simple d'une intuition génératrice. Voilà où il convient d'en voir l'essence ;
1. L'intuition philosophique, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, novembre 1911.