Essai sur les données immédiates, pp
renouvelée qui est celui de notre vie intérieure. C'est dans la durée en effet que nous sommes libres, non point dans le temps spalialisé que supposent au contraire toutes les conceptions déterministes. Je ne reviendrai pas sur les preuves de cette thèse, résumées plus haut d'après le troisième chapitre de VEssai sur les données immédiates. Mais j'emprunterai à M. Bergson lui-même quelques explications complémentaires, pour prévenir autant que possible tout malentendu. « Le mot liberté, dit-il, a pour moi un sens intermédiaire entre ceux qu'on donne d'habitude aux deux termes liberté et libre arbitre. D'un côté, je crois que la liberté consiste à être entièrement soi-même, à agir en conformité avec soi : ceci serait donc, dans une certaine mesure, la « liberté morale » des philosophes, rindépondance de la personne vis-à-vis de tout ce qui n'est pas elle. Mais ce n'est pas tout à fait cette liberté, puisque l'indépendance que je décris n'a pas toujours un caractère moral. De plus, elle ne consiste pas à dépendre de soi comme un effet dépend de la cause qui le détermine nécessairement. Par là, je reviendrais au sens de a libre arbitre ». Et pourtant je n'accepte pas ce sens complètement non plus, puisque le libre arbitre, au sens habituel du terme, implique l'égale possibilité des deux contraires, et qu'on ne peut pas, selon moi, formuler ou même concevoir ici la thèse de l'égale possibilité des deux contraires
sans se tromper gravement sur la nature du temps. Je pourrais donc dire que l'objet de ma thèse, sur ce point particulier, a été précisément de trouver une position intermédiaire entre la « liberté morale » et le « libre arbitre ». La liberté, telle que je Fentends, est située entre ces deux termes, mais non pas à égale distance de Tun et de Tautre. S'il fallait à toute force la confondre avec l'un des deux, c'est pour le « libre arbitre » que j'opterais*. »
En somme, quand on se place dans la perspective du temps homogène, c'est-à-dire quand on substitue au moi réel et profond son image réfractée à travers Tespace, l'acte apparaît nécessairement soit comme la résultante d'une composition mécanique d'éléments, soit comme une incompréhensible création ex nihilo. « Nous avons pensé qu'il y aurait un troisième parti à prendre. Ce serait de
nous replacer dans la durée pure Alors nous
avons cru voir l'action sortir de ses antécédents par ♦ une évolution sut generis, de telle sorte qu'on retrouve dans cette action les antécédents qui l'expliquent, et qu'elle y ajoute pourtant quelque chose d'absolument nouveau, étant en progrès sur eux comme le fruit sur la fleur. La liberté n'est nullement ramenée par là, comme on l'a dit, à la spontanéité sensible. Tout au plus en serait-il
1 Bulletin de la Société française de Philosophie, Vocalulaire philosophique, article « Liberté ».
ainsi chez l'animal, dont la vie psychologique est surtout affective. Mais chez l'homme, être pensant, Facte libre peut s'appeler une synthèse de sentiments et d'idées, et l'évolution qui y conduit Une évolution raisonnable*. »
Enfin, dans une lettre fort importante \ M. Bergson précise encore un peu davantage. Certes il ne faut pas confondre l'affirmation de la Uberté avec la négation du déterminisme physique : « car il y a plus dans cette affirmation que dans cette négation. » Mais cependant la liberté suppose une certaine contingence. EUe est « ia causalité psychologique elle-même », que l'on ne doit pas se représenter sur le modèle de la causaUté physique. Au contraire de celle-ci, elle implique qu'il n y a pas entre deux moments d'un être conscient une équivalence permettant déduction, qu'il y a dans le passage de l'un à l'autre une création véritable. Sans doute l'acte libre n'est pas sans raisons explicatives. « Mais ces raisons ne nous ont déterminés qu'au moment où elles sont devenues déterminantes, c'est-à-dire au moment où l'acte était virtuellement accompli, et la création dont je parle est tout entière dans le progrès par lequel ces raisons sont devenues déterminantes. » H est vrai que tout cela sous-entend une certaine indépendance