Revue de Métaphysique et de Morale, mai
qui convenait au siècle de l'histoire? Peut-être indique-t-elle qu'une époque est venue où la mathématique, perdant le rôle de science régulatrice, va céder la place à la biologie. » C'est ce programme que remplit — avec quelle originalité, on le sait — la doctrine de V Evolution créatrice.
Lorsqu'on examine le savoir antique, un caractère en est tout de suite visible. De la réalité changeante, il n'étudie guère que certains moments privilégiés, certaines formes stables, certains états d'équilibre. La géométrie des Anciens, par exemple, se borne presque toujours à la considération statique des figures une fois tracées. Tout autre se montre la science moderne. Le plus grand progrès qu'elle a réalisé dans l'ordre mathématique n'a-t-il pas été en effet Tinvention de Tanalyse infinitésimale, c'est-à-dire un effort pour substituer au tout fait le 5e faisant, pour suivre dans sa continuité la génération mobile des phénomènes et des grandeurs, pour se placer le long du devenir à un instant quelconque ou plutôt de proche en proche à tous les instants successifs? Cette tendance fondamentale, jointe au développement des recherches biologiques, devait l'incliner vers une doctrine d'évolution ; et de là le succès de Spencer.
Mais le temps, dont la science moderne fait partout la variable principale, n est encore qu'un temps-longueur, indéfiniment et arbitrairement divisible. Point de durée véritable, rien de réelle-
LE PROBLÈME DE l'ÉVOLUTION I8;j
ment évolutif dans l'évolution spencérienne : pas plus que dans la marche périodique d'une turbine ou dans le tremblement stationnaire d'un diapason. N'est-ce pas ce que souligne l'emploi perpétuel des images mécaniques, grossières métaphores d'ingénieur, dont le moindre défaut est de supposer un temps homogène, théâtre immobile du changement, qui n'est au fond que de l'espace ? « Dans une pareille doctrine, on parle encore du temps, on prononce le mot, mais on ne pense guère à la chose : car le temps y est dépourvu d'efficace ^ )> D'où un matérialisme latent, prêt à saisir Toccasion de s'expliciter. D'où le retour automatique à ce rêve de calcul universel que Laplace, Du Bois- Reymond et Huxley ont exprimé avec tant de
précision ^
Pour échapper à de telles conséquences, il faut avec M. Bergson réintroduire dans révolution la durée vraie, c'est-à-dire la durée créatrice; il faut concevoir la vie selon le mode qu'il a exposé à propos du changement en général. Et à ce travail c'est la science même qui nous invite. Que nous dit-elle en effet, quand nous la laissons parler au lieu de lui prescrire des réponses conformes à nos préférences ? La vitalité, en chaque point de son devenir, est tangente au mécanisme physicochimique. Mais la physico-chimie n'en donne pas