Ibid
n'autorise pareille accusation, car limiter une corn* pétence n'est pas méconnaître tout exercice légitime. Seulement, l'intelligence n'est pas toute la pensée, et ses produits naturels n'épuisent ni ne manifestent totalement notre pouvoir de lumière. Que, du reste, l'intelligence, que la raison ne soit point chose faite, à jamais arrêtée dans sa structure intérieure, qu'elle évolue et se dilate, c'est un fait : le lieu de l'invention est justement cette frange résiduelle dont nous parlions tout à l'heure. A cet égard, l'histoire de la pensée fournirait des exemples à foison. Des intuitions d'abord obscures et seulement pressenties, des données primitivement inassimilables et comme irrationnelles deviennent éclairantes et lumineuses par l'usage fructueux qu'on en fait, par la fécondité qu'elles manifestent. Pour saisir la richesse complexe du réel, il faut que l'esprit se fasse violence, qu'il réveille ses puissances endormies de sympathie révélatrice, qu'il se dilate jusqu'à s'adapter à ce qui choquait auparavant ses habitudes au point de lui sembler presque contradictoire. Un tel travail est d'ailleurs possible : nous en accomplissons la différentielle à chaque instant et l'intégrale en apparaît dans la suite des siècles. Au fond, la nouvelle théorie de la connaissance n'a de nouveau que le souci de tenir compte de tous les faits : elle réintègre la durée dans l'esprit pensant et elle se place au point de vue de l'invention créatrice, non pas seulement à
LE PROBLÊME DE LA CONNAISSANCE i^l
celui de la démonstration d'après coup . De là sa conception do l'expérience, qui pour elle n'est pas simple information par mise en des cadres préexistants, mais élaboration des cadres eux-mêmes.
Dès lors change d'aspect le problème de la raison. Bien à tort a-t-on cru que la doctrine bergsonienne le méconnaît : autre chose est de nier, autre chose de situer. Au plus intime d'elle-même, la raison est exigence d'unité : c'est pourquoi elle se manifeste comme faculté de synthèse et pourquoi son acte essentiel se présente comme aperception de rapport. EUe est activité unificatrice, moins encore par dialectique de construction harmonieuse que par vue d'implication réciproque. Mais tout cela sous-entend, si estompée qu'on la suppose, une analyse préalable. Si donc on se place dans une perspective d'intuition, je veux dire de perception intégrale, ce n'est plus qu'au second rang, mais sans qu'on Fait destituée de son vrai rôle, qu'apparaît l'exigence rationneUe : écho et souvenir, appel et promesse de la continuité profonde, primitivement pressentie, finalement espérée au sein du morcelage élémentaire qui caractérise la région transitoire du discours ; et la raison marque ainsi la zone de contact entre l'intelligence
et l'instinct. , i • j
La pensée n'est-eUe possible que sous la loi du nombre ? La réalité ne devient-elle objet de savoir que comme système de facteurs et de moments à
la fois distincts et ordonnés ? Les idées n'ont-elles d'existence que par leurs relations mutuelles qui d abord les opposent, puis forcent Tintelligence à se mouvoir sans fin d'un terme à l'autre ? S'il en était ainsi, la raison serait bien première, comme faisant seule de la perception discontinue une continuité intelligible, par une dialectique de synthèse retrouvant l'unité totale dans chaque pièce provisoire. Mais tout cela, au fond, n'a de sens qu^une fois analyse faite. L'exigence d'unité rationnelle constitue au sein du morcelage quelque chose comme une résonance de la continuité profonde sous-jacente : elle exprime, dans la langue même du morcelage, l'irréalité foncière de celui-ci. Il n'est question que de la remettre à son rang, non point de la méconnaître. Dans une perspective d'intuition intégrale, rien ne demanderait à être unifié. La raison serait alors résorbée dans la perception. C'est donc qu'elle mesure et corrige en nous les limites, les lacunes, les défaillances de la faculté perceptive. A cet égard, nul de nous ne songe à lui dénier son rôle. Mais nous faisons effort avec M. Bergson pour réduire ce rôle à sa juste valeur, à son importance véritable. Car nous sommes las décidément d'entendre invoquer la « Raison » d'une voix attendrie et solennelle, comme si d'en écrire le nom vénéré avec le plus grand des R suffisait à résoudre magiquement tous les problèmes.
En fait, l'esprit part de l'unité plutôt qu'il n'y arrive ; et l'ordre qu'il semble découvrir après coup dans une expérience d'abord multiple et incohérente n'est qu'une réfraction de l'unité première à travers le prisme d'une analyse spontanée. M. Bergson expose admirablement * qu'il y a deux types d'ordre : le géométrique et le vital, l'un hiérarchie statique de rapports, l'autre continuité musicale de moments. Ces deux types s'opposent, comme l'espace à la durée, comme la matière à l'esprit ; mais la négation de l'un coïncide avec la position de l'autre. Donc impossible de les abolir tous deux à la fois. L'idée de désordre ne correspond à aucune réalité véritable. Essentiellement relative, elle naît lorsque nous ne rencontrons pas le type d'ordre que nous attendions, et elle exprime alors notre déception dans le langage de notre attente, l'absence de Tordre attendu équivalant au point de vue pratique à l'absence de tout ordre. Prise en soi, cette notion n'est qu'une entité verbale, indûment hypostasiée en substrat commun des deux types antithétiques. Dès lors que vient-on parler d'une u diversité sensible » que l'esprit aurait à ordonner, à unifier? Cela n'est vrai tout au plus que de rexpérience désarticulée que pratique le sens cornmun. La raison, acceptant cette analyse préalable, se laissant aUer au discours, cherche à l'organiser