Matière et Mémoire, p
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puis à sa lumière interpréter notre science rationnelle et notre perception commune. Au moins estce là ie premier stade, car nous verrons plus tard qu'il y a encore autre chose.
Cette conception de la philosophie peut être dite vraiment nouvelle, en ce que, pour la première fois, la philosophie se trouve distinguée spécifiquement de la science, tout en restant aussi positive qu'elle. La science, en effet, garde au fond Tattitude générale du sens commun, avec son outillage de principes et de formes. Sans doute elle le développe et le parfait, Taffîne et l'étend, le corrige même sur plus d'un point. Mais elle n'en change ni la ligne de visée ni les démarches essentielles. Ici, au contraire, ce qui est mis en doute et finalement modifié, c'est la direction de l'aiguillage initial. Non point que, par là, on entende condamner la science. Il ne s'agit que d'en reconnaître les justes bornes. Les méthodes proprement scientifiques sont à leur place et conviennent, elles conduisent à une connaissance vraie (encore que mêlée de symboles) tant que l'objet d'étude' est le monde même de l'action pratitjue, c'est-à-dire en somme le monde de la matière inerte. Mais l'àme, la vie, l'activité lui échappent, et c'est là pourtant ie ressort et fond dernier de tout ; et c'est d'avoir vu cela, avec ce qu'il entraîne, qui est nouveau.
Toutefois, si neuve qu'elle paraisse à juste titre.
la conception bergsonienne de la philosophie ne mérite pas moins, à un autre point de vue, d'être appelée traditionnelle et classique. Ce qu'elle définit, en effet, ce n'est pas tant une philosophie particulière que la philosophie elle-même, dans sa fonction originale. Partout dans l'histoire on la retrouve sous-jacente, qui circule sourdement. Tous les grands philosophes l'ont pressentie et pratiquée à l'heure de l'invention. Il est arrivé seulement qu'en général on ne s'en est pas bien rendu compte, et aussi qu'on a bientôt dévié. Mais sur ce point, je ne saurais insister sans de trop longs détails et force m'est de renvoyer au IV* chapitre de L'Évolution créatrice, où le lecteur trouvera toute la question traitée.
Une remarque, cependant, doit être faite encore. La philosophie, telle que la conçoit M. Bergson, implique et réclame durée ; elle ne vise point à s'achever d'un coup, car la réforme d'esprit qu'elle suppose est de celles qui ne s'accomplissent que peu à peu ; la vérité qu'elle apporte ne se donne pas pour une essence intemporelle qu'un génie assez puissant pourrait à la rigueur apercevoir entière d'une seule vue ; et cela même semble très nouveau. Certes, je ne veux pas médire des systèmes. Chacun d'eux est une expérience de la pensée, un moment de sa vie, une méthode pour explorer le réel, un réactif qui en décèle un aspect. La vérité s'analyse en systèmes comme la
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lumière en couleurs. Mais le nom seul de système évoque Fidée statique d'un édifice terminé. Ici rien de pareil. La philosophie nouvelle veut être une démarche autant et plus qu'un système. Elle réclame d'être vécue non moins que pensée. Elle exige que la pensée travaille à vivre sa vie propre, une vie intérieure et rapportée à elle-même, effective et agissante et créatrice, mais non plus tournée vers Faction au dehors. Et, dit M. Bergson, « elle ne pourra se constituer que par Teffort collectif et progressif de bien des penseurs, de bien des observateurs aussi, se complétant, se corrigeant, se redressant les uns les autres* ».
Voyons au moins comment elle commence et quel en est l'acte générateur.
Comment atteindre l'immédiat ? Comment réaliser cette perception du donné pur, où doit tendre, disions-nous, la première démarche du philosophe ? Si ce doute n'est pas éclairci, le but proposé restera devant nos regards comme un idéal abstrait et mort. Voilà donc le point qui réclame présentement explication. Car il y a une difficulté sérieuse sur laquelle pourrait tromf»er Temploi même du li-îot « immédiat ». V immédiat, en effet, au sens