‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 10 sur 60 · Préface de VÉvolution créatrice · texte numérisé non relu

Préface de VÉvolution créatrice

qui nous occupe, n'est pas du tout ou du moins n'est plus pour nous \q passivement subi, le je ne sais quoi qu'on recevrait infailliblement, pourvu qu'on ouvre les yeux et qu'on s'abstienne de réflexion. En fait, nous ne pouvons pas nous abstenir de réflexion ; la réflexion est aujourd'hui incorporée à nos yeux mêmes ; elle entre en exercice dès qu'ils s'ouvrent. De sorte que, pour retrouver l'immédiat, il nous faut un effort et un travail. Comment conduire cet effort ? En quoi va consister ce travail? A quel signe pourra-t-on reconnaître que le résultat est obtenu ? Autant de questions à résoudre. M. Bergson en parle surtout à propos des réalités de la conscience ou, plus généralement, de la vie. Et c'est là en effet que les conséquences importent le plus, ont la plus grave portée. Aussi aurons-nous à y revenir avec détail. Mais, pour la commodité de l'exposition, je choisirai ici un autre exemple : celui de la matière inerte, de la perception qui est à la base de la physique. Ce cas est celui où l'écciri demeure le moindre, si réel soit-il, entre la perception commune et la perception pure. Il paraît donc le mieux approprié à l'esquisse que je voudrais tracer d'un travail fort complexe dont je ne puis songer évidemment qu'à indiquer les grandes lignes et la direction d'ensemble.

Nous croyons volontiers qu'en promenant nos regards sur les objets qui nous entourent, nous

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entrons sans résistance en eux et les appréhendons tout d'un coup selon leur nature intrinsèque. Perception ne serait ainsi que simple enregistrement passif. Or rien n'est plus faux, si du moins on entend parler de la perception qui s^exerce sans critique profonde au cours de la vie journalière. Ce que l'on prend alors pour donnée pure est au contraire le terme ultime d'une série très compliquée d'opérations mentales. Et dans ce terme il entre autant de nous que des choses.

Toute perception concrète, en effet, se présente à Tanalyse comme un indissoluble mélange de consiruU et de :lonni\ où le donné ne se révèle qu'à travers le construit et coloré de sa teinte. Nous savons tous, par expérience, combien l'ignorant est incapable de traduire la simple apparence du moindre fait sans y incorporer une foule d'interprétations adventices. Nous savons moins, — mais il est aussi vrai, — que le plus averti et le plus habile ne procède pas d'une autre manière : il interprète mieux, mais il interprète. C'est pourquoi il est si difficile de bien observer : on voit ou on ne voit point, on remarque tel ou tel aspect, on lit ceci ou cela, suivant l'état de conscience dans lequel on est, suivant la direction de recherche que l'on suit. Qui donc définissait l'art : la nature vue à travers un esprit? La perception aussi est un art.

Cet art a ses procédés, ses conventions, ses instruments. Entrez dans un laboratoire et considérez

un de ces appareils complexes qui nous font des sens plus puissants ou plus fins : chacun d'eux est littéralement un faisceau de théories matérialisées et, par son intermédiaire, toute la science acquise vient peser sur chaque nouvelle observation du savant. Eh bien ! nos organes sensoriels sont de véritables appareils montés par le travail inconscient de l'esprit au cours de l'évolution biologique : eux aussi résument, concrétisent et véhiculent un système de théories informantes. Mais ce n'est pas tout. La psychologie la plus élémentaire montre combien il entre de pensée proprement dite, — souvenir ou inférence, — dans ce que nous serions tentés de croire perception pure. Constater n'est pas recevoir naïvement l'empreinte fidèle de ce qui est : c'est toujours l'interpréter, en faire un système, le mettre en des formes préexistante* qui constituent de véritables cadres théoriques. Et c'est pourquoi l'enfant doit apprendre à percevoir. Il y a une éducation des sens, qu'il acquiert par de longs exercices. Un jour même, l'accoutumance aidant, il cessera presque de voir les choses ; quelques traits, quelques lueurs, simples signes cueillis au vol d'un regard bref, lui suffiront pour les reconnaître ; et de la réalité il ne retiendra plus guère que des schèmes et des symboles. « Percevoir, dit à ce sujet M, Bergson % finit

i. Matière et Mémoire, p. 59,

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par n'ôtre plus qu'une occasion de se souvenir.» Toute perception concrète, en eflet, porte moins sur le présent que sur le passé. La part de perception pure y est petite : recouverte aussitôt, presque submergée par Tapport de la mémoire. Cette part infinitésimale joue un rôle d'amorce. Appel lancé au souvenir, elle nous provoque à extraire de notre expérience antérieure, à construire avec nos richesses acquises un système d'images permettant de lire roxpérience actuelle. Avec le projet d'interprétation ainsi constitué, nous allons audevant des quelques traits fugitifs effectivement perçus. Que la théorie élaborée par nous s'y adapte, réussisse à en rendre compte, à les relier, à leur donner un sens : nous aurons en fin de compte une perception proprement dite. Percevoir, au sens usuel du mot, c'est donc résoudre un problème, vérifier une théorie. Par là s'expliquent les u erreurs des sens », qui sont en réalité des erreurs d'interprétation. Par là aussi, et de la môme façon, s'expliquent les rêves.

Prenons un exemple simple. Quand vous lisez un livre, est-ce que vous en épelez chaque syllabe une à une, pour grouper ensuite les syllabes en mots, les mots en phrases, et aller ainsi de l'écriture à la signification ? Non point ; mais vous saisissez tout juste quelques lettres, quelques jambages, des silhouettes graphiques ; puis vous deviniez le reste, en allant au contraire d'une significa-

tion probable à l'écriture qu'il s'agit d'interpréter. De là les erreurs de lecture ; de là aussi la difficulté bien connue de voir les fautes d'impression. Des expériences curieuses confirment cette observation banale. On écrit sur un tableau noir une formule quelconque d'usage courant, mais avec, çà et là, des incorrections voulues, des lettres changées ou omises. Cette formule est placée dans une salle obscure devant une personne qui naturellement ignore la formule écrite. Puis on illumine l'inscription pendant un temps trop court pour que l'observateur puisse l'épeler. Malgré cela, le plus souvent, il lit la formule entière sans hésitation ni difficulté. Il a donc restitué ce qui manquait ou corrigé ce qui était défectueux. Maintenant, si on lui demande quelles lettres il est sûr d'avoir vues, on constate qu'il indique aussi bien une lettre omise ou changée qu'une lettre réellement écrite. Ainsi l'observateur peut voir se détacher en pleine lumière une lettre absente, si cette lettre, en vertu du sens général, doit entrer dans la formule. Mais iiy a plus, et l'expérience peut être variée. Je suppose qu'on ait écrit correctement le mot « tumulte ». Cela fait, pour orienter la mémoire de l'observateur dans une certaine direction de souvenir, on lui crie à l'oreille, pendant la brève durée de l'illumination, un autre mot de signification différente par exemple le mot « chemin de fer ». L'observateur lit « tunnel », c'est-à-dire un mot dont la sil-

Le Roy. 3

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houette graphique ressemble à celle du mot écrit, mais dont le sens appartient à Tordre de souvenir évoqué. Dans cette erreur de lecture comme dans les corrections spontanées de l'expérience précédente, ne voit-on pas bien nettement que percevoir est toujours accomplir un travail de divination ? C'est le sens de ce travail qu'il s'agit de caractériser. Selon ridée vulgaire, la perception a un intérêt tout spéculatif : elle est connaissance pure. Voilà Terreur fondamentale. Remarquez d'abord combien, a priori, il est plus probable que le travail de perception, de même que tout travail naturel et spontané, ait une signification utilitaire. « Vivre, dit justement M. Bergson \ c'est n'accepter des objets que Timpression utile pour y répondre par des réactions appropriées. » Et cette vue reçoit une éclatante confirmation objective si, avec Tauteur de Matière et Mémoire, on suit le progrès des fonctions perceptives le long de la série animale depuis la monère jusqu'aux vertébrés supérieurs, ou si, analysant avec lui le rôle du corps, on découvre que le système nerveux se révèle, par sa structure même, instrument d'action avant tout. N'est-ce point d'ailleurs indiqué déjà par le fait que chacun de nous paraît toujours à ses propres yeux occuper le centre du monde qu'il perçoit.^ Le Riquet d'Anatole France est bergsonien : « Je suis toujours

au milieu de tout, et les hommes, les animaux et les choses sont rangés, hostiles ou favorables, autour de moi. »

Mais une analyse directe conduit plus nettement encore à la même conclusion. Tenons-nous-en à la perception des corps. 11 est facile de montrer, — et je regrette de ne pouvoir sur ce point retracer la démonstration magistrale de M. Bergson, — que le morcellement de la matière en objets distincts aux contours précis s'opère par une sélection des images toute relative à nos besoins pratiques. « Les contours distincts que nous attribuons à un objet, et qui lui confèrent son individualité, ne sont que le dessin d'un certain genre à'influence que nous pourrions exercer en un certain point de l'espace : c'est le plan de nos actions éventuelles qui est renvoyé à nos yeux, comme par un miroir, quand nous apercevons les surfaces et les arêtes des choses. Supprimez cette action et par conséquent les grandes routes qu'elle se fraye d'avance par la perception, dans Tenchevêtrcment du réel, l'individualité du corps se résorbe dans l'universelle interaction qui est sans doute la réahté même. » Ce qui revient à dire que « les corps bruts sont taillés dans l'étoffe de la nature par une perception dont les ciseaux suivent, en quelque sorte, le pointillé des lignes sur lesquelles Y action passerait* ».

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