Une plage d'amour
— . ..De grands yeux couleur marron d'In le (on dirait qu'ils sont fiers d'être riches!), des cheveux qui rendraient Mélisande jalouse, un joli nez droit, mobile et sensuel comme un accord deFauré, une bouche... une bouche...
Faute de découvrir une analogie congruente, le petit baron Lionel de Nestaques leva vers le plafond du bar un regard dont l'extase suppléait à l'insuffisance de son érudition musicale. Puis, comme le Brabançon Maurice Hanquinaux-Scliepers, amusé par l'enthousiasme de son copain, se cantonnait dans un mutisme souriant, peut-être sceptique, le narrateur poursuivit son énumération jalonnée de points exclamatns et su-pensifs :
:— Et une nuque, monvieuxl... Et un dos!... Et une
2 OHE PLAGE D'AMOUR
taille!... Et des jambes!... Ah! ces jambes! Deux arpèges enivrants grimpant vers le paradis!... Deux traits éblouissants aboutissant à un divin point d'orgue!...
— Ouye ! ouye! mélomane paillard, est-ce que tu prétends, par hasard, insinuer que tu...
Et l'index de Maurice Hanquinaux-Schepers, pointé, en guise d'épée, vers un adversaire imaginaire, exprima symboliquement le soupçon que son ami, en quelque secret assaut d'escrime amoureuse, eût pénétré fort avant dans l'intimité de la personne dont il détaillait les charmes avec tant de ferveur.
— Moi? protesta honnêtement Nestaques, non, mon vieux. Et les autres pas davantage : c'est une femme dont tout Biarritz s'occupe depuis son arrivée, depuis quinze jours,... et on ne trouve pas ça à lui reprocher!
— C'est pour vous dégoûter des plages!... Pourtant, insista Hanquinaux-Schepers, tu viens de parler sur les jambes de cette Lucrèce comme un qui les connaît familièrement...
— La belle malice! Elle prend son bain tous les matins à la grande plage... et dans des costumes! des vareuses souples que le vent lui plaque sur la poitrine! (Ah! que ne suis-je le vent pour me permettre d'aussi jolies harmonies plaquées)! Ses jupes, plus diminuées que des septièmes, découvrent la blancheur de ses jambes admira...
— Gomment! elle se baigne sans bas? Ça est contre l'usage, à Biarritz, sais-tu?
— Avec de telles jambes ! . . .
— Bois seulement ! tu te répètes.
— Tu ne comprendras jamais rien à l'art du leitmotiv, soupira Lionel.
— Et dire qu'on se plaint de ne savoir que faire le matin! Nom de patate! la première fois que j'irai coucher avant l'aurore...
— Tu te lèveras vers deux heures de l'après-midi!... Car enfin, ce n'est pas pour te le reprocher, mais qu'est-ce que tu viens faire ici tous les ans, du l*r septembre au 15 octobre?
— La noce, répondit Hanquinaux-Schepers, beau de conviction.
Puis il s'expliqua, doctoral, autopsychologue et Bruxellois.
Bruxellois, d'ailleurs, il l'était avec quelque affectation. Bien que son financier de père, vaniteux parvenu, l'eût envoyé faire ses études à Paris (le prix de la pension, à Stanislas, étant sensiblement plus élevé que dans les collèges catholiques belges), Maurice Hanquinaux, de retour au pays natal après le bachot, s'était retrouvé tout de suite cette âme curieusement panachée, mi-wallonne, mi-flamande, par quoi se distinguent de leurs compatriotes les habitants de la capitale brabançonne. Il s'en défendit d'abord, si fier de sa culture parisienne que les jeunes fêtards locaux, ses compagnons, lui reprochèrent de « fransquillonner quand même un peu trop y> ; pourtant, en dépit de ses efforts pour s'af-
lîrmer possesseur de la langue du « Boulevard », le soidisant fransquillon redevenait Bruxellois, invinciblement; mieux avertis, ses concitoyens l'eussent admis à représenter, sans plus, le boulevard... Anspach : les tournures flamingantes, les vocables marolliens surchargeaient l'argot montmartrois dont, laborieusement, il tâchait à réchampir son discours et qui n'abusaient que les naturels des bords de la Senne : ceux des bords de la Seine, au contraire, s'amusaient franchement quand, au cours de fréquents voyages en France, Hanquinaux-Schepers, confondant les idiomes des deux capitales, se prétendait « un castar à la coule » et « aussi parigot comme un qui est né dedans Paris ». Pourtant, point dépourvu de bon sens malgré ses tendances esbroufeuses, il renonça bientôt à « jouer le Parisien », du moins parmi des Français authentiques. Et, comme il tenait surtout à ne point passer inaperçu, il abonda dans l'excès contraire et s'attesta « Belge » avec ostentation, ravi désormais des solécismes nationaux qui lui montaient aux lèvres :
— Biarritz, sais-tu, mon vieux, professa-t-il, ça est une des rares villes d'eaux, le jour d'aujourd'hui, qui ne se soient pas trop démocratisées; tout y est médiocre, mais tu y payes tout assez cher pour que tu aies l'illusion de vivre dans un luxe perpétuel. Moi, sais-tu, je suis né michet, c'est ainsi! Ma vocation, c'est de casquer : si je ne donne pas deux louis pour une bouteille de vin et pour une femme cinquante, je me
fourre dedans la tête que je bois de la piquette et que je m'envoie un laissé pour compte... des grandes tailleuses! Ouye, ouye, ouye! Mon regretté papa m'a légué quelques millions et, en dessus du marché, la conviction que tout s'achète ; moi, je remets dans la circulation les liards que lui rapportèrent les deniers de Vestrivers, des houillères que je ne saurais seulement pas te dire, mon ami, oùsqu'elles se trouvent exactement. En somme, hein, ça est du socialisme pratique que je fais là !
— Je ne te blâme, fit Nestaques, que d'ignorer la musique et de te priver du meilleur de la vie. Tiens, Sandier te le disait encore hier : il n'y a qu'une seule chose qui vaille la peine de vivre, et c'est justement ce qui ne s'achète pas...
— Och! tu sais, les théories de Sandier, pour moi, c'est des carabistouilles! Lâche-moi une fois la jambe avec ce morphinomane qui joue le philosophe après l'injection! Ouye! ouye!
— Ne ris pas si fort! Sandier est un monsieur à qui la vie a appris quelque chose. Il a été aussi riche que toi et ne s'en est jamais vanté.
— Ça, je veux bien le croire : aussi sa fortune vient de plus loin. Son arrière-grand-père était déjà un des plus riches armateurs de Bordeaux dans l'époque où Bordeaux était encore port de mer! Et je dois reconnaître que Sandier, c'est un autre type que toute cette clique de rastas qui fréquentent ici...
— Mais tu ne vis que parmi ces gens-là î Pour causer une heure avec toi, moi, un vieux labadens, un sta, il faut que je fasse vingt kilomètres et que je laisse ma mère, mes sœurs el mon pleyel à Nestaques pendant deux jours, par la raison que je ne puis te rencontrer que dans ce bar, entre une heure et trois heures du matin !
— C'est ainsi, mon vieux musicant-farmer...
— Hé, là-bas! Vous n'avez pas fini de vous attraper? cria, du haut de son tabouret de bar, la jolie Louisette de Marigny qui, du reste, se disputait depuis une demi-heure avec son gigolo, le pelotari lïerritabegoyta.
— T'inquiète pas, Louisette, riposta Hanquinaux- Schepers. C'est seulement quinze ans que Nestaques m'engueule ; depuis le bachot, pas vrai, mon vieux? On trouve ça drôle tous les deux... et c'est pas ça qui me décidera à nf acheter une conduite.
— Une conduite! Voilà encore une chose que lu ne peux pas te payer, mon gros! cria Louisette.
Elle éclata de rire, en renversant sa gorge ronde que le pelotari couvait de regards concupiscents :
— El Louisette non plus, tu ne te l'enverrais pas pour tout ton pognon!
— Oh! loi, lit llanquinaux-Schepers d'un ton de blâme, toi, tu es une femme à béguins.
— Comme tu dis, boufli. Moi, la galette, ça me gâte mon plaisir. Demande plutôt à Sandier! Tu sais si j'ai eu un pépin pour lui, l'année dernière, quand il m'a
amenée de Paris avec son automobile. Ehben! mon petit, je voulais lui rembourser mes frais d'hôtel ! Non, ce qu'il s'est fichu de moi!... Fallait que j'en pince tout de même!
Le pelotari s'efforçait de paraître indifférent à ces souvenirs; mais sa main brunie se crispait sur la barre de cuivre du comptoir... « Voici l'instant de moduler à un ton éloigné ! » pensa le bon Nestaques, et il attaqua brusquement :
— Vous jouez dimanche à Anglet, Goyta?
— Oui, monsieur le baron. Mais je ne conseillerais pas à monsieur le baron de mettre un louis sur moi...
— Et pourquoi donc? Un joueur comme vous ne doit craindre personne. N'êtes-vous pas « en doigts »?
— Au haid à chistera, je ne dis pas. Mais au rebot... Ramuntcho est rentré samedi de Buenos-Aires, et personne ne peut se vanter de le battre.
— Si ces messieurs veulent prendre encore une consommation, proclama le barman, voilà deux heures... On va fermer.
— Fermer avant que Sandier soit arrivé? Vous ne ferez pas ça, Fred! protesta Nestaques qui, ayant sacrifié sa nuit, tenait à voir tout son monde.
Le barman excipa des règlements municipaux, parla d'une possible intervention de la police :
— Au bar de l'Impérial Hôtel, s'exclama Hanquinaux : non, je dois rire! Une boite dont le baes (le patron) est de la loge « Humanité et Désarmement » !
Pensez une fois, Fred, qu'il a fait le grand nettoyage dans le Troisième Appartement! Il a reloquelé le parquet du Neuvième Escalier! Pas de danger que la police l'empêche de profiler sur nous jusqu'à des heur.-s exlramaiinales. D'abord, moi, je vous paie les whiskies-sodas cent ;-ous à partir de deux heures. Et puis, nous dirons que nous habitons l'hôtel si, par hasard, un garde-ville trop zélé vient nous déranger. A ces arguments sans réplique Fred ne répliqua point... mais il alla mettre la barre à la porte extérieure qui s'ouvrait sur le parc. Il ne restait plus dans l'abreuvoir que Nestaques, Hanquinaux, Louisetteetson pelotai i, — et, tout au fond, assis à une table écartée, deux clients : un gros homme chauve et moustachu, d'aspect jovial, absorbé dans sa correspondance, et un jeune homme rasé, d'allures londoniennes, qui ne faisait rien, perdu dans la fumée d'une cigarette évidemment d'Orient ; patient et placide, il semblait ne pas trouver trop longues les lettres de son ami, ni trop bruyantes les paroles des buveurs.
— Dites donc, Fred, s'enquit tout bas le Belge pendant que le barman servait les whiskies-sodas, qu'est-ce que c'est que ça pour deux consommateurs?
— Sais pas, monsieur Hanquinaux. Ils ne sont arrivés que ce soir; des clients sérieux, sûrement, vu que le patron est venu les installer lui-même et qu'il a recommandé qu'on ne les dérange pas... Et puis, le gros a bu à lui tout seul une bouteille de clos-willy
sec, six verres de Fine Impériale, quatre whiskies... Et l'accent de Fred trahissait quelque respect.
— Mâtin!... Et le gigolo?
— Uu Anglais très chic, il ne consomme que de l'eau de Vittel. Ça prouve qu'il a dû boire beaucoup... Il me semble que je l'ai servi quand j'étais au Carlton.
— Ail right! dit immédiatement et trop haut le snob brabançon... Goyta, faites-nous une fois le plaisir de venir prendre le last drink avec Louisette. Vous parlerez pelote avec M. de Nestaques, qui est si lort animé là dessus.
— Ça n'est pas de refus, monsieur Hanquinaux, répondit le pelotari, visiblement flatté, d'aulant plus que je ne me remets au travail qu'après-demain.
Le petit baron de Nestaques vivait terré toute l'année dans une triste gentilhommière où, malgré l'unique fréquentation des hobereaux et hoberesses du voisinage, il était parvenu à se préserver de la neurasthénie par une culture musicale solitaire, intensive et exaspérée. Féru de mots techniques et de termes de métier, son langage subissait une déformation analogue à celle qu'on peut observer chez les chauffeurs, les séminaristes et les demi-mondaines sincèrement épris de leur profession. Considérant tout l'univers sous l'angle musical, il s'était peu à peu aménngé, dans une vie lamentable, un coin de paradis artificiel que San-
dier lui enviait cordialement. Il entreprit de démontrer à Herritabegoyta la parfaite similitude qui existe entre une fugue de Bach et une partie de pelote:
— Le premier coup lancé vous représente ce que nous appelons le « sujet », puis vous avez forcément, vous aussi, une « réponse ». Le camp adverse vous fournit le c contre-sujet » ; peu à peu les chisteras amorcent d'imprévus « divertissements », et la partie s'anime, s'enfièvre, se hâte vers le but dans l'éblouissement d'une « strette » éperdue...
Tandis que Nestaques exposait ainsi au célèbre c arrière », gloire d'Asquin et du pays basque, ses principes de contrepoint sportif, Hanquinaux-Schepers jabotait sans rancune avec Louisette, qui ne perdait jamais une occasion de proclamer son aversion pour les hommes gras en général et pour le Belge en cabinet particulier.
— Dis donc, Louisette, la connais-tu, toi, cette Américaine sur qui ils se montent tous le bourrichon ici? Moi, tu comprends, comme je ne suis jamais dehors de mon lit à l'heure de la trempette...
— Mon Dieu, te dire que je me suis fait présenter, tu ne me croirais pas : nous ne sommes pas tout à fait du même monde... Mais, pour la connaître, y a pas moyen de faire autrement ; on ne parle que d'elle. Quand elle entre dans l'eau, la grande plage est toute blanche de monde.
— Tu veux dire « noire », hein?
UNE PLAGE D'ÀMOtm 11
— Mais non, tourte : blanche ! Tu nepensespas qu'on sorte en smoking à neuf heures du matin!.... Mon cher, des gens qui n'étaient pas descendus sur la plage depuis des années y courent à cause d'elle, au risque de salir leurs souliers; et ça se comprend. Si tu voyais cette femme-là!...
— C'est pour se mettre à genoux devant, quoi?
— Tu ne crois pas si bien dire... Et une allure, avec ça ! Elle n'a même pas l'air de se douter qu'il y a là plusieurs douzaines d'huîtres qui bâillent en la reluquant.
— Et tes petites amies, qu'est-ce qu'elles pensent en bas de ça? Elles ne se plaignent pas trop de la concurrence?
— La concurrence, fourneau? Mais une femme comme ça dans une ville d'eaux, ça fait marcher les affaires : les hommes aiment les autres gonzesses à sa santé, tu comprends?... Et quant à la débiner, y a pas plan, parce que la beauté, n'est-ce pas, ça se défend tout seul.
— Louisette, sais-tu, tu deviens lyrique !
— Et toi, tu restes bourrique... Enfin, tu me déplais comme ça, continue...
— Dis donc, crotteke, tu veux pas bientôt finir de jouer en dessous ta patte et de zwanzer sur mon compte?... Mais quoi-s-que tu dirais donc, si je m'offrais ce numéro-là?
— Toi, mon pauvre vieux! Avec ton bedon, tes
jambes courtes, ta gueule eu rosbif et tes mains en gigot de monion!
— Blague tant que tu voudras... Si je voulais seulement y mettre le prix...
L'allégresse de Louisette chavira dans l'incongruité :
— Ah! non, non, gloussa-t-elle, tu vas me coûter quinze centimes ! Y mettre le prix ! mais, fleur de pochetée, elle s'en fiche pas mal, de ton aubert, cette Américaine a millions ! Elle est veuve d'un type qui lui a laissé de quoi acheter toute la Chambre des députés... Ça te la coupe, hein? Elle a loué pour la saison la plus chique villa de Biarritz, celle d'où l'on voit la grande eau de partout...
— Et elle vit toute seule là-dedans?
— Toute seule. Elle n'a même pas une amie avec elle. Si elle en avait une, parbleu! tout s'expliquerait...
— Explique une fois comment ça s'expliquerait, lit. le Belge, simulant l'incompréhension de l'innocence.
— Ah ! non, bouffi, ne me fais pas marcher! tu as beau être une gourde... En tout cas, c'est jamais toi, ni personne de ta bande, qui sera de taille à s'envoyer une femme de ce modèle-là. Je ne connais qu'un type à Biarritz, s'il voulait se mettre à l'ouvrage, qui aurait peut-être des chances...
— Et qui ça?
— Sandier...
— Sacré vingt patates 1 s'écria Hanquinaux-Sche-
pers en reposant violemment sur la table le verre qu'il s'apprêtait à vider, j'en ai assez de subir encore, toujours, l'éloge de Sandier! D'abord, il n'a plus le sou!
— Tu me barbes avec ta galette ! Pour plaire aux femmes, il y a d'autres moyens... que les moyens d'existence... Et puis ce n'est pas parce que Sandier a boulotte deux ou trois millions qu'il en est réduit aux fourneaux économiques. Il ne t'a jamais lapé, n'est-ce pas ?
— Bon, je mets qu'il reste à Sandier un peu plus de cent mille francs de rente, de quoi vivre ici toute Tannée tranquillement...
— Et après? quand même il serait dans la purée, ça ne l'empêcherait pas d'être un chic type. Bâti, faut voir! Et un cavalier épatant! Et un chauffeur comme il n'y en a pas ! Et le premier tireur aux pigeons du monde : il dégote le Roi.
— Quel roi?
— Ben! le roi d'Espagne donc ; ici il y a qu'un roi qui compte, le petit Alphonse...
Descoups violents dans la porte du bar interrompirent ce panégyrique, mêlés aux éclats de deux voix qui s'exerçaient sur le mode impératif, catégorique.
— Voilà Sandier! s'écria Nestaques, ravi.
— Parbleu ! répondit du dehors une voix joyeusement claire, tandis qu'une autre lâchait dans le parc endormi une bordée de jurons espagnols dont la sono-
rite évoquait le rebondissement d'un tombereau de ferraille sur des pavés de grès.
— Fred, demanda le petit baron, voulez-vous oui ou non ouvrir à ces messieurs? Vous renouvelez la gaffe de Kurwenal qui se barricadait en entendant arriver le roi Marke. Vous savez ce qui lui est arrivé?...
Et Nestaques, fermant les yeux, entendit grimper le trait de « l'Exaltation », suite ascendante des notes du « Motif de la Souffrance ».
Peu sensible aux arguments wagnériens, le barman fit un geste d'impuissance polie, mais ne bougea pas. Lionel de Nestaques se levait, quand une des vitres de la fenêtre vola en éclats, l'espagnolette grinça, un grand corps sec et nerveux bondit par-dessus la tête de Fred qui voulait s'interposer, et Sandier vint retomber légèrement devant la table du client sérieux, qui salua gravement, en amateur éclairé.
— Ne m'en veuillez pas, monsieur, d'entrer un peu brusquement, dit Sandier en manière d'excuse à la don César, mais on a tant de peine à se faire servir depuis la Révolution...
Et retournant à la fenêtre, il y dressa un échafaudage de tabourets, grâce à quoi put apparaître, en beauté, le gros et jovial caballero argentin José Maria Lopez de la Soledad del Atlantico, à la grande joie de Lionel qui sililail inconsciemment l'Évocation d'Erda, issant des cryptes natales, aus heimischer Tiefe.
Cependant le jeune Anglais avait daigné tourner la
tête avec un demi-sourire et son gros compagnon qui, jusque-là, n'avait rien vu, considérait Sandier d'un regard clair et bleu, celui qu'on réserve, quand on possède des prunelles couleur de ciel matinal, pour quelqu'un dont le seul aspect permet de juger qu'il n'est pas le premier venu, ni (quoique arrivé après tout le monde) le dernier.
En effet, l'apparition de ce corps maigre et athlétique, de cette tète hautaine, au nez aquilin, aux lèvres minces, éclairée de deux grands yeux verts, devait susciter partout, dans un tripot comme dans un salon, l'impression qu'on avait devant soi mieux que le ponte courant, ou le mondain quelconque tiré à quatre épingles et à trois cent mille exemplaires.
Le vice dominant de Sandier avait marqué son visage de cette pâleur verdâtre qu'on voit à la plupart des morphinomanes ; mais le regard restait vif et la bouche expressive.
Après avoir salué ses amis, Sandier alla s'accouder à la barre du comptoir et commanda deux verres de porto :
— Vous savez, Fred, le même qu'hier.
— Den hehrsten Trank, chantonna le tristanien Nestaques.
— Mais, monsieur Sandier, supplia le barman, vous savez bien qu'il m'est interdit de servir après deux heures. Si le patron...
— Le patron est en train de repasser au Casino cin-
quante louis que j'ai commis la soltise de lui rendre. Il en a pour deux heures au moins, car c'est un homme qui ne s'emballe pas et qui perd méthodiquement... D'ailleurs, Fred, voici pour le carreau cassé.
Et il déposa un louis sur le comptoir. Fred balbutia des excuses éperdues.
— Ah rà ! Sandier, fit Hanquinaux, vous êtes donc cousu d'or, ce soir?
— Non, je viens seulement de gagner trois cents louis à celte aimable fripouille... qui taillait pour la maison.
Et Sandier appuya son dire d'une tape vigoureuse sur l'épaule de Très haut et Très puissant seigneur de la Soledad del Allantico, qui ne protesta même pas.
— Je croyais que tu ne jouais plus? dit Lionel de Xestaques avec une nuance de reproche.
— Oh! je ne joue plus que pour m'amuser, et pour me donner la joie réconfortante de mépriser mes contemporains.
— Sandier, vous n'êtes pas gentil ce soir, observa piteusement José Maria.
— Je ne dis pas ça pour vous... aujourd'hui que je viens de vous gagner... Et puis, le mépris, c'est le fondement de l'indulgence, sans laquelle les relations deviendraient impossibles... Ah! mais, dites donc, Fred, continua Sandier en s'adressant au barman, vous n'allez pas me faiie avaler cette saleté-là pour l'admirable porto d'hier?
— Die mœcht'gen Zauberlrœnke, précisa Lionel. Le barman protesta en posant sur son cœur une main
qui faisait tout ce qu'elle pouvait (pas grand'chose) pour être loyale.
— Voyons, celui d'hier était du 74, je m'y connais, je pense, et celui-là est doucereux comme un sirop! Allez me chercher le sommelier.
— Il est couché depuis minuit, monsieur Sandier.
— Quelle boîte, mon Dieu! Il n'y a pas de sommelier...
— « ...il n'y a que de sottes gens », termina, de sa table lointaine, le client sérieux, que nul n'entendit.
Louisette de Marigny contemplait avec une admiration évidente son ancien béguin, tandis que son pelotari lui murmurait à l'oreille des menaces qui la berçaient doucement. Le barman, convaincu d'imposture, cherchait une diversion et se dirigeait vers la fenêtre restée ouverte depuis l'invasion de Sandier.
— Non, Fred, fit celui-ci, ne fermez pas... du moins pas la fenêtre. On entend la mer et ça fait oublier les mufles.
— Je suis curieux comment! ricana le Brabançon. L'occasion se présentait superbe pour Louisette de
manifester tout ensemble son hanquinauxophobie irréductible et sa persistante sandiérophilie :
— Oh! toi, Hanquinaux, jeta-t-elle, tu ne vois jamais rien : c'est ta spécialité... Ainsi, la mer, je parie que tu ne Tas jamais regardée !
— Allons donc ! On ne voit qu'elle ici ! C'est toujours la même chose...
— Oui, sourit Sandier, vous êtes de ceux qui pensent tout le temps : « 0 patrie monotone et imméritée! »
Hanquinaux s'ahurit; malgré sa grande fortune, il n'avait encore pas fait la dépense des Moralités légendaires. Du fond de ses lettres, l'homme gras et chauve s'amusa. Cependant, Sandier développait :
— La mer n'est jamais pareille, car elle vit ; comme dans les yeux d'une femme aimée, on y peut lire... tout ce qu'on y met. Et puis, n'est-ce pas? Nestaques, la mer... ça fait partie de la nébuleuse...
— Mon cher Sandier, ce qui est nébuleux, je trouve, c'est vos paroles, savez-vous!
— Aussi, je m'adresse à Nestaques.
— Et tu as bien raison, approuva l'ardente Louiselte. Tu parles de la mer comme d'une maîtresse ; est-ce que Hanquinaux sait ce que c'est qu'une maitresse? Il n'a jamais eu que des fournisseuses!
— Ma chère, répondit l'interpellé, je ne sais plus où j'ai lu que le silence est la plus belle parure d'une femme...
— Ça, c'est gentiment dit! fit la jeune personne, point vexée. Ce n'est pas Hanquinaux qui se serait gêné pour me dire : « Ta gueule » !
— J'aurais dit: « Ta smoel!* rectifia le Bruxellois... Ah ! Sandier, vous avez de la chance de savoir encore vous enthousiasmer. Moi, je m'embête partout.
UNE PLAGE D'AMODR! 19
— Parce que vous vous regardez vivre.
— Merci pour cette bonne parole... Non, ce que je ne comprends pas, c'est que vous ayez pu passer cette année entière à Biarritz. Vous qui avez roulé par toute la terre, qui avez tant aimé Paris...
— Justement ! Je suis bien ici pour défiler mes souvenirs. Rappelez-vous la phrase de Ylmitation ; « Que verrez-vous dans tout l'immense univers que vous ne voyiez déjà de cette petite fenêtre?... » C'est pourquoi j'ai prié le barman de la laisser ouverte.
— Vous ne me ferez quand même pas croire que l'immense univers tienne entre la plage et la gare de la Négresse. Ouye ! ouye !
— Mais si ! La vie tient tout entière partout, et ce Biarritz que vous méprisez parce que la cuisine y est infecte est un microcosme qui résume toutes les passions, toutes les énergies. J'ai l'air de faire des phrases, mais, vraiment, je ne sais pas de ville plus intéressante que celle-ci, où chacun a son vice, son tic ou sa manie, où l'on ne rencontre pas un type qui ne soit alcoolique, neurasthénique, joueur, morphinomane, sadique, fétichiste ou pire...
Hanquinaux écoutait Sandier avec quelque hébétude :
— Je suis curieux, mon cher, à quelle heure vous pouvez bien faire ces découvertes... Car enfin, vous menez tout justement la même vie que moi! Et... tenez! je suis content de gager cinq louis avec vous
que vous ignorez la présence de cette épatante Américaine dont...
— Mrs Gaithfull ?
— Comment, vous la connaissez?
— Je ne l'ai pas revue depuis son arrivée à Biarritz; mais je l'ai connue, voilà trois ans, à New-York, avant son mariage.
— Ah ! je l'aurais parié ! s'écria Louisette.
Un éclair vite éteint brilla dans les yeux de Sandier.
— Louiselle, dit-il doucement, tu serais bien gentille de te mêler de ce qui te regarde... de ce qui te regarde, même avec passion : j'ai nommé notre grand champion Henilabegoyta.
Louisette lit la moue d'une gamine privée de dessert et son pelotari qui sentait, avec l'heure avancée, la nécessité de lui adresser des remoutrances particulières, se leva et prit congé. Elle le suivit, boudeuse et résignée, non sans jeter à Sandier un regard lourd de déception, « leregard du dépité sortant », murmura le gros épistolicr de la table du fond.
— Elle t'aime toujours, cette jolie ûlle, dit Nestaques, quand le couple eut disparu.
— Je ne demanderais qu'à le lui rendre, mais tu le sais, c'est mon inlirmité, c'est bien ma pire peine, de ne plus pouvoir aimer. Je ne me tords pas les bras vers le ciel, je ne dis pas comme llamlet : « Ce siècle est disloqué... », mais ça m'embèle... et tu sais comment je m'en console.
— Hélas ! ce n'est même pas le philtre de Brangaene ! fit Lionel.
Et, rependant que résonnait dans soo cerveau le trouble accord du breuvage magique, il n'entendit pas Sandier répondre :
— Bah ! c'est l'oubli, l'illusion ! Avec une piqûre, mes ennuis s'envolent, mes habituels camarades me semblent plus aimables, l'air du soir plus caressant, la vie de Biarritz moins bêtement factice.
— Ce Biarritz, remarqua le Belge avec une comique prétention de compétence, ça n'est pas précisément un centre intellectuel.
— Pas précisément, concéda Sandier; les seulslivres qu'on y trouve sont Les 69 manières de gagner au baccara et How to play petits chevaux. Quant à nos écrivains biarrots...
— A propos, interrompit Hanquinaux-Schepers, savez-vous quelle nouvelle?...
On fit : « Non », naturellement.
— Eh bien ! votre Maugis national va honorer Biarritz de sa présence.
— Henry Maugis va venir ici? demanda le baron de Nestaques, avecétonnemenl.
Hanquinaux prit la mine de l'homme informé dédaigneusement pitoyable à l'ignorance des humbles :
— Ah çà! vous ne lisez donc pas les journaux?... Comment est-ce que vous faites, alors, pour vous endormir?... Toutes les gazettes locales annoncent
l'arrivée du célèbre auteur de Fleur des Poids (histoire d'un lutteur), l'éminent critique musical, notre spirituel confrère de la grande presse parisienne, etc.. La Petite Revue du Midi lui a consacré trois colonnes; ah! c'est un qui connaît soigner sa publicité, celui-là !
— Ne récitez pas les articles d'Ernest-Charles, conseilla Lionel, vous passeriez pour une poire. Maugis mérite ces clichés élogieux autant que les marchands de pâles alimentaires qui ne se privent pas non plus de l'aire chanter leurs mérites par la presse. Et, puisqu'on a réduit les gens de lettres à faire du commerce, je ne me plains pas quand leurs produits valent ceux de ce Maugis... que je serais heureux de voir ici.
— Mais il a une réputation déplorable !
— C'est pour cela qu'il doit gagner à être connu.
— Ça, je ne crois pas 1 C'est mieux de ne jamais voir de près les gens qui font dans les livres et aussi de ne pas fourrer son nez dedans leur vie privée : on dit que celle de ce Maugis, en particulier...
Dans son coin, le jeune Anglais se leva : « Ilear, hear ! » fit-il froidement, comme en un meeting politique.
— Je vous demande pardon, messieurs, dit, à son tour, le client sérieux, qui, depuis quelques instants, semblait s'intéresser à la conversation... Je ne voudrais pas me mêler à votre causerie, sans en être prié, iu;iis je crois devoir vous avertir que, si j'entends
chiner avec excès Henry Maugis, je vais être forcé d'intervenir...
— Et pourquoi, s'il vous plaît, monsieur? se gendarma Hanquinaux, déjà rouge comme un syndicat de grévistes.
— Mais tout simplement parce que j'ai l'avantage, discuté, d'être Maugis lui-même et que jusqu'ici je n'ai laissé à personne le soin de me défendre.
Sandier s'avança vers le romancier et, galamment :
— J'espère, monsieur, que vous ne nous refuserez pas de prendre place à notre table.
Maugis lui sut gré de ne pas l'avoir traité de « cher Maître » et répondit avec bonne humeur :
— Mon Dieu, si mon détracteur n'y voit pas d'inconvénients...
— Ah! cher Maître, s'écria Hanquinaux-Schepers, vous ne devez pas prendre attention ni être fâché sur moi quand je fais une gaffe : je suis ainsi, que c'est mon habitude de n'en pas rater une !
— Vous en vouloir, justes dieux! S'il me fallait garder rancune à tous ceux qui, sans me connaître, s'en vont répétant le mal qu'on leur a dit de moi, mon foie sécréterait assez de « bile » pour fournir le Parlement anglais jusqu'à la consommation des siècles. Au surplus, je suis pour beaucoup dans la confection des potins qui circulent sur mon compte, lequel n'est pas encore arrêté... ce en quoi il se distingue de quelques financiers de ma connaissance.
Sandier se nomma et présenta ses amis au gros romancier.
— Laissez-moi maintenant, fit à son tour Maugis, vous introduire, comme ils s'expriment en Angleterre, mon ami et confident, Blackspot, dit Blackie, un parfait swell londonien, qui est, avec quelques autres, l'homme le mieux habillé de la Métropole. Admirez ses complets, c'est sa raison d'être; il cherche à réaliser le dandy défini par Carlyle : un homme dont l'existence, le but, l'occupation unique consiste à porter des vêtements...
— Wisely and well, conclut le jeune homme, souriant. Et il salua d'un global « Hovv d'ye do? »
Le baron de Nestaques s'était vivement rapproché de Maugis et lui exprimait toute sa satisfaction de rencontrer enfin « l'admirable critique dont la prose autorisée apportait chaque semaine au fond de sa retraite un si joyeux écho de la vie musicale à Paris ».
— Le si joyeux Écho de Paris!... Frères Simond, voilà comment vous juge la candide province ! soupira Maugis.
— Laissez-moi vous le dire, continua Nestaques qui s'emballait: vous écrivez la prose avec une technique de compositeur moderne; vous modulez continuellement et avec un savoureux imprévu, vous usez des renversements et des changements de mode avec une virtuosité inégalée; vous goûlez l'accord rare du mot précieux et les altérations piquantes de l'argot,..
— Largo, langage un peu traînard inventé par Hœndel...
— Et tenez, poursuivit Lionel, j'admire votre judicieux emploi du calembour, cette enharmonie du langage qui vous permet de passer sans effort aux tonalités les plus lointaines. Enharmonie verbale, changement à vue, fenêtre qui s'ouvre brusquement sur un horizon insoupçonné et qui projette soudain la clarté lunaire des bémols au milieu d'une phrase toute chaude de dièzes!... Ah! le calembour, vous le réalisez par augmentation, par diminution ,renversable et à l'écrevisse!... C'est du grand art, vous dis-je !...
— Monsieur de Nestaques, je vous vénère, coupa Maugis. En échange de votre nuage d'encens, laissezmoi vous donner un conseil s'il en est temps encore: avez-vous jamais songé à faire de la critique musicale?
— Moi? Certes non!
— Eh bien, n'essayez jamais : vous connaissez trop bien la musique, vous ne feriez pas un sou !
— Pourtant, répondit le petit baron scandalisé, il me semble qu'une éducation technique est nécessaire pour. . .
— L'éducation technique d'un critique musical!... Il faut venir ici pour entendre de telles audaces de langage!... Mais, malheureux, un critique musical ne peut avoir d'autorité sur ses concitoyens que s'il représente la « suspension » comme une note qui se pro-
longe jusqu'au milieu de la salle à manger, et s'il croit le cor anglais un durillon dont souffrent les pieds de la Grande-Bretagne!...
Voyant Nestaques pâlir, Sandier s'enquit :
— Qu'est-ce que vous prenez?
— Qu'est-ce que j'allais prendre surtout... pour ma laryngite? riposta Maugis en riant franchement, tandis que Hanquinaux-Schepers s'agitait sur le divan. Eh bien! ce sera mon night-cup, alors, car l'heure est aussi avancée que les opinions de M. Hervé.
— Moi, j'aurai une demi-bouteille de Vittel water, if you don't mind. J'ai les reins dans un état !
— Nous savons, dit Hanquinaux bien informé. Le barman..
— Oli! really, vous avez demandé à notre sujet!... how nice !
Maugis n'eut pas l'air de voir la gêne du Bruxellois, de plus en plus ennuyé.
— Il ne faut pas, surtout, que nous vous empêchions de travailler, fit Nestaques.
— Oh! je suis venu ici avec la plus virile résolution de n'en pas ficher une datte pendant six semaines.
— Que diront vos lecteurs?
— 1 don 'tcare, murmura Blackspot sur l'air de the Qirl from Kays, immédiatement traduit € Moi j'm'en fous » par le gros journaliste, qui ajouta :
— Mon brillant collaborateur « Intérim » me remplace... Et puis, à dater d'aujourd'hui et durant un
mois et demi, ma devise est : Rien faire et laisser rire; et Blackie m'y aide fort bien.
— Pourtant, tout à l'heure, vous paraissiez absorbé dans un travail acharné : une analyse thématique, sans doute?...
— Pas tout à fait! J'écrivais une lettre de rupture et je ne m'en tire jamais à moins de huit pages : un « pli » professionnel comme vous voyez. En outre, je calte à sept plombes, ce matin, pour Saint-Jean-de-Luz, et comme je serais bien sûr de ne pas pouvoir me lever aussi tôt, j'ai résolu de passer la nuit pour ne pas manquer le train.
— Si je ne suis pas indiscret, dit Sandier à qui la figure de Maugis revenait (de loin), puis-je vous offrir de venir causer chez moi, où nous trouverions quelques alcools et des cigares? Cette proposition est dictée par la plus saine raison : voici trois heures et, dans quelques instants, Fred va nous mettre à la porte. Or, si vous rentrez à l'hôtel, vos plus fortes déterminations s'anéantiront dans un sommeil bien gagné par dix heures de chemin de fer dans les cabanons de torture étiquetés « wagons -lits » par des puffistes sans vergogne.
— Mais je ne puis vraiment pas vous tenir éveillé...
— Je ne me couche jamais avant midi et vous me ferez le plus grand plaisir en achevant la nuit avec moi. Votre ami M. Blackspot n'y verra pas d'inconvénient; j'ai de l'eau de Vittel 4905, excellente. A sept heures précises, vous ne prendrez pas votre train...
— Parce que?...
— Parce que je vous conduirai moi-même à Sainl- Jean-de-Luz dans ma 60-chevaux que je mène gentiment, et je vous déposerai à la porte du brave père Montier.
— Ça, c'est trop fort ! Vous êtes donc somnambule extra-lucide? Qui a pu vous faire deviner?...
— Tout simplement un exemplaire dédicacé d'A draps ouverts, que j'ai emprunté à ce bon vieux peintre, un de mes meilleurs amis, et qui me parlait de vous la semaine dernière encore.
— Votre perspicacité eût fait honneur à Sherlock Holmes, ce « Monsieur Lecoq » pour Yankees.
— Holmes, sweet Holmes! Vous êtes très élever, monsieur Sandier. Dites, Maugis, vous acceptez?
— Naturellement, c'est-à-dire que je n'y trouve rien à objecter... quoique M. Hanquinaux me reproche de vivre dans l'objection! ,
La large face de l'infortuné gaffeur arbora une telle expression de détresse que Blackspot eut envie de le consoler...
Lorsque le barman apporta la « dernière », la plus franche entente cordiale triomphait sur toute la ligne. Quant au seigneur de la S^ledad del Atlantico, voyant que personne ne s'occupait de lui, il avait pris le parti de se retirer, en négligeant de régler ses soucoupes.
...Au sortir du bar, Lionel de Nestaques, enchanté de voir que Maugis avait décidément conquis Sandier, demandait à l'auteur de Fleur des Poids (histoire d'un lutteur) ce qui l'avait décidé à choisir Biarritz pour faire la cure de repos de Fervaal dans les jardins de Guilhen :
— Mais, répondit Maugis en riant, c'est que je n'y connaissais personne!