‹ Une plage d'amourChapitre 14 sur 14 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

— Toujours rien derrière nous, François ? demanda pour la dixième fois Mrs. Caithfull au mécanicien qui se retourna, docile, et scruta l'horizon.

— Non, rien, madame. C'est même épatant qu'on n'ait pas été grattés par personne depuis Biarritz; car, c'est bien sûrpas pour en faire un reproche à madame' mais si on fait du 35, c'est toutle bout du monde !

— Oh! il suffit que nous arrivions à Dax avant sept heures...

— N'empêche, murmura François, que je n'avais jamais vumadamemener comme ça en père de famille!

Mais Gladys n'écoutait plus... Avmesure qu'elle se rapprochait de Dax, soninquiétude s'aggravait ; chaque minute de cette fuite ad salices, où elle ne souhaitait rien tant que d'être rejointe, lui enlevait une espérance :

« Comment n'est-il pas encore là ? songeait-elle tout

en prêtant une attention instinctive aux manœuvres de son volant et à ses leviers. S'il m'aime autant que le prétend Maugis, et que je le voudrais, la nouvelle de mon... embarquement pour ailleurs a dû susciter son énergie. Mais peut-être que cette femme... »

— Attention, madame, v'ià une vache !

Gladys ne sentit point l'inconscient à-propos de cet

avertissement; d'un léger cà gauche elle tourna l'obstacle qui se mit à bondir stupidement sur place. La route molle, et comme veloutée par la pluie tombée le matin, semblait fondre sous la voiture.

c Aussi, c'est ma faute : nous allons trop vite ! » se dit Gladys.

— Si madame nous met en première, observa Fran çois, c'est bien juste si nous arriverons à Dax pour sept heures ! Il en est presque six et il reste bien vingtcinq kilomètres.

— Il faitsi bon, François ! répondit Gladys, distraite. Et puis voici une côte assez rude. . .

— Oh! la voiture la monte en troisième! répondit fièrement le mécanicien.

Gladys pensait anxieuse :

« S'il ne me rejoint pas avant Dax, tout est bien fini! »

Au ronron du moteur qui berçait sa rêverie, elle revoyait leur idylle à New-York, l'espièglerie de leurs conversations en français qui trompaient la surveillance de la famille hostile; il lui avait plu dès le

premier jour, tellement supérieur aux business men qui fréquentaient chez son père!... Que n'avait-elle connu à temps le motif vrai du retard de Sandier, l'accident imbécile dans l'ignorance de quoi, doutant de celui qu'elle aimait, elle avait accepté un mariage navrant! Elle serait allée le rejoindre, tout de suite, le cher blessé, malgré tous!...

— Rien derrière nous, François ?

— Rien, madame.

...Être pauvre avec lui, connaître le bonheur qui ne se paie pas!... Comme elle l'eût donnée, toute sa fortune, et avec quel enthousiasme, pour la joie de percevoir, maintenant, au lointain de la campagne silencieuse, le bruit d'un autre moteur!...

— Vous n'entendez rien, François?

— Ma foi, madame, j'en répondrais pas. Jl m'a semblé entendre ronfler quelque chose, mais j'oserais pas affirmer, et puis ça serait au diable, parce que nous voilà presque en haut de la côte et en me retournant, je découvre toute la route jusqu'à trois kilomètres... Pourtant...

Gladys se sentit comme soulevée d'espérance.

— Non, je m'avais trompé.

Rejetée au désespoir, Gladys, durant quelques secondes, entrevit son triste avenir d'étrangère nomade à travers l'Europe, une existence banale de casinos et de grands hôtels... Car elle ne retournerait pas à New- York ; oh! cela, jamais I Elle y avait trop souffert!

276 UNE PLAGE D'AMOTR

Elle traînerait, au hasard des musées et des sites célèbres, son rêve avorté, son incurable ennui...

— Madame ! madame ! Tenez bien votre droite descendez la côte en vitesse ! Voilà la voiture de M. Sandier... Si c'est permis. Il fait au moins du 110! Dans une minute il sera ici!

Les yeux de Gladys se brouillèrent de larmes heureuses. Elle balbutia :

— Vous êtes bien sûr?

— Tiens, pardi, sa voiture, je connais qu'elle ! G'est-il pas fou de mener à des vitesses pareilles! S'il nous accroche, je nous vois pas frais...

Affolée de joie, Gladys remua ses leviers au hasard, sans savoir ce qu'elle faisait; la voiture, qui avait commencé de descendre l'autre pente de la côte, stoppa brusquement.

— Ah ! vingt dieux, nous sommes frits ! La côte nous cache : il ne nous verra qu'à dix mètres. Sautez, madame, sautez vile! Pas le temps de remettre en marche !

Et, n'écoutant que sa prudence, François bondit sur la gauche et gagna le talus.

Gladys, engourdie d'émotion, attendit le Destin.

Tout à coup, à vingt mètres derrière elle, le monstre de mêlai apparut au sommet de la côte et plongea... Gladys entendit un grand cri, vit cela passer à un mètre sur sa gauche; la 30 11. P. lit une embardée terrible, frôla les arbre,, alors seulement Gladys euf

peur... Mais déjà, ramenée au milieu de la route, la machine fuyait, disparaissait, là-bas, vers Dax...

Cependant, François, un peu penaud, regagnait sa place; mais, bien vite, sa frayeur abolie faisait place à l'enthousiasme professionnel :

— C'est chouette tout de même de mener comme ça ! Si m'sieu Sandier avait perdu la carte en voyant devant son nez un obstacle pareil, madame était tichue, en parlant par respect!... Et madame a vu comme il a repris sa voiture, après l'embardée!...

Gladys n'entendait pas, seulement attentive à l'auto qui n'était plus qu'un point à peine perceptible là-bas, tout là-bas...

— Tiens! dit François, il a coupé son allumage! Est-ce qu'il aurait démoli quelque chose? Ah! voilà qu'il s'arrête... Non ! Il revient par ici !

Gladys crut que son cœur cessait de battre ; elle se leva, sauta légèrement à terre :

— François, vous ramènerez la machine à Biarritz... Le chauffeur de M. Sandier montera près de vous.

— Mais il est tout seul, m'sieu Sandier ! Quand il marche à ce train-là, il n'emmène pas toujours Bernard... Alors, comme ça, madame n'a plus besoin de moi?

— Non, merci, François. Vous allez pouvoir faire de la vitesse à présent !

Gladys tendit un louis au mécanicien, qui ôta sa

casquette, tourna deux tours de manivelle et s'installa sur le siège :

— Et la petite valise à madame?

— Non, merci, François... je l'enverrai prendre demain.

— Je puis la déposer chez madame?

— Si vous voulez. Encore merci.

— C'est moi qui remercie bien madame ! François vira et disparut avec célérité et discrétion. « Mince de rendez-vous ! rigolait-il intérieurement.

C'est donc ça qu'elle demandait tout le temps si je voyais personne derrière nous ! »

Restée seule sur le bord de la route, Gladys rejeta son capuchon en arrière, lissa ses cheveux ; elle venait de brûler ses vaisseaux, représentés par l'auto des Felton; il faudrait bien que Sandier la ramenât à Biarritz, et alors...

La 30 H. P. stoppait à quelques pas d'elle; Sandier arrêta le moteur, sauta à terre, arracha lunettes et casquette et, s'avançant vers Mrs. Caithfull :

— Alors, Gladys, vous me fuyez?

— Pas bien vite, comme vous avez pu voir!

— Sans Maugis, j'aurais ignoré votre départ...

— Et cela eût mieux valu peut-être ! lit-elle, gentiment hypocrite.

— Gladys, voilà deux mois que nous vivons dans la même ville, presque voisins, et pourtant aussi étrangers...

— A qui la faute? Mais pas de récriminations inutiles! J'en ai assez, je n'en puis plus!... Dites-moi seulement si vous m'aimez encore?

Sandier lui saisit les deux mains et les porta à ses lèvres :

— Je ne vous ai jamais autant aimée !

— Eh bien, alors?

— Eh bien! n'avez-vous jamais pensé que, si je croyais pouvoir encore vous épouser...

— Ah! oui, le fameux obstacle! Qu'est-ce donc? Vous êtes jaloux de mon passé?

Sandier ne répondit pas.

— Mais comprenez donc, mon ami, que je n'ai jamais aimé que vous, que l'autre ne m'a laissé qu'un souvenir odieux.

— Hélas ! non, Gladys, il ne vous a pas laissé que cela !

— Je ne vois pas...

— Mais vous avez de lui celte fortune qui nous sépare ! Et c'est là l'obstacle, cet argent que je ne veux pas partager avec vous, que je ne veux pas devoir à...

— Mon ami, interrompit Gladys, des amants qui se retrouvent commencent d'ordinaire par s'embrasser ; voulez-vous que nous commencions par nous serrer la main, en honnêtes gens! Je doterai ma petite sœur, nous ferons quelques heureux et vous m'aurez pauvre... et nue, comme vous dites, je crois, en français...

Sandier ne serra point la main qu'on lui tendait, il

attira la jeune femme sur sa poitrine et la baisa tout près de l'oreille en murmurant :

— Je t'adore!

Gladys ne répondit pas, parce que les grandes joies sont muettes, et aussi parce que la bouche de Sandier, maintenant, ayant abandonné l'oreille, emprisonnait ses lèvres.

Comme ils revenaient vers Biarritz, en « première » cette fois :

— Pauvre chérie! J'ai bien peur que vous ne regrettiez un jour votre sacrifice... car moi, j'ai bêtement dissipé les trois quarts de ma fortune; à peine s'il me reste une centaine de mille francs...

— De capital?

— De rente! Mais, auprès de ce que vous-même...

— Bah! fit gaiement Gladys, il y aura toujours du pain à la maison! Même, avec de l'économie, on pourra encore se payer une petite bonne...

— Et puis... et puis, ce n'est pas seulement ma fortune, c'est moi surtout que j'ai gâché, je ne suis plus celui que vous avez aimé!

— Vous êtes celui que j'aime!... Vous voulez parler sans doute des moyens auxquels vous avez recouru pour m'oublier? Permettez-moi de vous dire que le dernier que vous ayez choisi me rassure tout à fait : vous savez? celui que vous promeniez sous mes fenêtres!... Je suis bien certaine que vous saurez enseigner à votre Gladys tout ce qu'elle ignore.

— Et quoi donc?

— L'amour! Et je ferai en sorte que vous ne puissiez plus penser à autre chose.

Sandier enlaça Gladys de son bras gauche :

— Mon Dieu! que je t'aime! dit-il.

— Monsieur mon fiancé, repartit Gladys, vous aurez toute la vie pour me le dire ; mais si vous voulez que nous soyons rentrés pour l'heure de dîner, accélérez un peu l'allure ! Je tiens à avoir le temps de m'habiller afin que vous puissiez m'afficher dès ce soir! Une veuve a bien le droit d'accepter l'invitation d'un célibataire, d'autant plus que, maintenant, vous n'êtes presque plus célibataire et je ne suis presque plus veuve!

...L'entrée de Gladys au bras de Sandier révolutionna, quelques heures plus tard, le public — un peu mêlé, mais si élégant! — qui remplissait la grande salle à manger de Bellevue.

Maugis y dînait, visiblement radieux, avec Mme van Langendonck, Nestaques et Blackspot. Près d'eux, une table restait inoccupée. Sandier ne fut pas peu surpris de voir le maître d'hôtel s'avancer vers lui avec un noble empressement : « Voici votre table, monsieur Sandier! »

— J'étais si sûr de vous revoir, cher ami, s'écria Maugis, que je vous ai retenu ces deux places.

Gladys tendit la main, sans un mot, à l'auteur gai, cependant que Sandier disait, d'une voix dont il réussissait mal à cacher le petit tremblement ému :

— On m'a tout raconté, Maugis, je vous dois plus encore que je ne croyais!

— Ma foi! il était temps que je m'en... mêlasse, car ça y tournait fâcheusement... Et puis le temps pressait : je rentre demain à Paris... Mais laissez-moi vous présenter, voici ma belle amie, votre rivale, mistress Caithfull...

Galliope sourit le plus aimablement du monde. Quant à Gladys, elle s'avança vers la Grecque et, d'un mouvement spontané, sans manifester nulle gêne, même légère, l'embrassa :

— Vous êtes charmante, lui dit-elle.

Mais à une table proche éclata soudain un rire jeune et un peu forcé, qui fit retourner tout le monde. Sandier ne ressentit point de surprise à y voir Cardussac buvant d'une lèvre extasiée cette factice allégresse de demi-mondaine... car c'était la gosse Tina, vêtue de fleurs et coiffée de plumes coûteuses, qui s'acharnait à décortiquer des écrevisses.

Neslaques s'extasia :

— Cette délicieuse enfant a compris qu'il fallait s'habiller en Fille-Fleur pour manger dignement ces crustacés qui sont l'enchantement des vendredis saints!... 0 Parafai 1;.j

— Il est indispensable, Gladys, que j'aille féliciter de ce dénouement voire sauveur.

— Encore une de mes bonnes actions ! s'écria Maugis.

— Do you know, Mrs. Gaithfull, after ail, Maugis, is the most moral of ail the immoral writers!...

Cependant Sandier se dirigeait vers le Gascon qui, en secouant sa barbe d'ébène sur son plastron éclatant, s'écria pour être entendu de Gladys :

— Ah! cher Sandier, la vie a de belles revanches I

— A qui le dis-tu!... Et je pense que, toi aussi, tu vas partir pour Paris?

— Nous prenons le même train que Maugis, annonça la gosse Tina d'un ton où frétillait quelque sournoiserie.

— Je n'aurai pas de meilleur ami là-bas, continua Cardussac.

— Naturellement! chuchota-t-elle.

— ... Jusqu'au jour où tu viendras t'y installer toimême... avec ta femme!

— Allons, conclut le fiancé de Gladys, nous n'avons plus qu'à être heureux!

— Bon! je crois tout de même, m'sieu Sandier, dit la nouvelle amie de Cardussac, que c'est vous qui le serez le plus longtemps.

Sandier baisa la petite main où brillait déjà une énorme émeraude, d'une provenance indirectement congolaise, et s'en fut retrouver Gladys et ses compagnons. Nestaques s'attendrissait sur le départ de ses nouveaux amis. A grand renfort de comparaisons mu-

sicales il expliquait à Maugis combien lui semblerait plus morne maintenant sa provinciale gentilhommière, et son perfide confident l'invitait à mettre en pratique sa science de la fugue pour venir en faire une, sérieuse, à Paris. Le vertueux petit baron résistait mollement et finissait par s'engager à abandonner sa famille pour aller courir les concerts de cet hiver, en compagnie de son gros cicérone.

— Vous me montrerez Fauré? demandait-il en rougissant.

— Certes, je vous présenterai à l'ange Gabriel, et si vous êtes bien sage on vous fera même souper avec Lenepveu!... En tout cas je demanderai à d'indy votre inscription au cours d'Yvette Guilbert qui, grâce à la protection de Bordes, vient d'être nommée professeur de chant à la « Scala cantorum ! »

— Ah! cher Maugis, murmurait Lionel ravi, comment vous remercier?...

— Mais qu'est donc devenu Hanquinaux-Schepers, le brillant Belge?

— Il voyage en Suisse, répondit Nestaques, et Maugis, parodiant le Chalet, barytonna « Wallon de l'ilelvétie?... »

Après dîner, sur la terrasse du Casino, Maugis se sentit une âme émue de terre-neuve... Au lieu de transpirer dans la fumée du cercle, il s'assit en compagnie de Blackspot sur les fauteuils de bois auxquels

donnent droit les trois francs de l'entrée quotidienne.

— Well, Maugis, c'est la lin?

— Oui, mon vieux, c'est le dernier miso...gin cocktail que vous sirotez ici.

— Vous savez, c'était absolument stupide de partir si brusquement. Je pensais que nous étions ici pour quinze jours encore au moins?

— Quelque chose vous y rattache? Un joli souvenir à noter dans vos « Éphébérides » ?

— Oh! non, non, fit l'Anglais d'un air détaché, c'està-dire... peut-être... je ne sais pas bien. Et puis, ça ne fait rien, je retrouverai bientôt ces amis à Londres...

— Quels amis?... Je vous ai un peu perdu de vue tous ces jours.

— Je vous dirai plus tard... quand je reviendrai de Londres... Dear old London!... je la reverrai avec joie... Waiter!,.. two whiskies, quick!...

Le garçon se précipita et revint avec les deux verres.

— Maugis dear! Vous devez boire avec moi ...to London!...

Il éleva son verre dans ce qu'il croyait être la direction de la lointaine métropole.

— ... Ah! London!... old pal!...

Give my regards to Leicester square, To Piccadilly and Mayfair, Remember me to Régent street And give them my love in the Strandl...

— Vous devenez sentimental, Blackie!...

— L'effet du départ. Tout le monde s'en va...

— Sauf Galliope... Elle tient à rester pour apprendre le basque!...

Le soir d'octobre était tiède, la brise légère et le whisky écossais.

— Quand retrouverons-nous de pareilles soirées? gémit le jeune Anglais !... Combien je vais regretter Biarritz avec plaisir et insistance : la parade du matin, les tamaris du soir, sous lesquels il se passe tant de choses!... Oh! vous savez que j'y ai trouvé le marquis de Santo, l'autre jour... comme je passais, par hasard...

— Par hasard...

— ... le rocher cimenté, la mer changeante, les routes bordées de cannes, les bois de pins... le bureau de poste trop petit et si dégoûtant... les postillons des victorias...

— La vie à grandes guides, quoi!... Oh! mais vous avez là une épingle de cravate épatante!

— Oui, n'est-ce pas? C'est une très belle perle même... Imaginez-vous qu'un jour nous avons été en moto-car, Wladimir et...

— Wladimir?...

— Oui, le prince Nitchevoff et moi, jusqu'cà Roncevaux, vous savez, où il y a une abbaye et des « sites enchanteurs ». Well ! En pleine campagne nous attrapons une panne; alors, pendant que le chauffeur travaillait nous avons un peu marché under the trees; il

faisait beau, et c'est à ce moment-là qu'avec un mot affectueux le prince m'a mis dans la main his lovely pin.

— Ben, mon cochon!... conclut Maugis.

ris

722. — L.-Impr. réunies, rue Saint-Benoit, 7. — Mottehoz, dir.

La Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance

The Library University of Ottawa Date due

jan 27 wr:

Page 1