‹ Une plage d'amourChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XH

— Une fois, deux fois, trois fois! cria Tina du haut de sa petite voix furieuse, tu ne veux pas m'emmener à Paris?

— Non, mon enfant, répondit Maugis. Six semaines de vie commune, de joies également communes, mais point vulgaires, et dont je te saurai gré le restant de mes jours, m'ont révélé en toi des tendances qui me rassurent pleinement sur ton avenir; mais elles ne me laissent aucun doute sur ce que tu ferais du mien.

Quelque naïveté, néanmoins, persistait au cœur de la gosse :

— Mais enfin, gémit-elle, je ne t'ai pas encore trompé !

— Si Cardussac avait voulu, lanturlu! fredonna Maugis. Mais sois tranquille, Tina, si j'en crois mes pronostics, il t'apportera bientôt un cœur meurtri et repentant, entouré de finances congolaises.

— Tu crois? fit la petite, qui ajoula, déjà résignée: Après tout, nous ne nous étions pas juré une

fidélité éternelle... et, puisque tu veux bien me laisser de quoi me retourner...

— Avec l'art de t'en servir! Nous nous quitterons copains comme devant ; il nous restera d'avoir joué ensemble à quelques jeux où notre innocence, d'ailleurs enfuie, n'entra jamais pour rien... Ton vieux n'amant t'a aidée à quitter ce joli porc de mer, tu sais, l'aimable « mac à dames » qui te destinait au trottoir... Tu t'en souviendras parfois... Même, tu seras gentille de t'en souvenir plus spécialement quelques aprèsmidi, quand mon éventuel successeur t'amènera à Paris.

— Mais pourquoi, Henry, n'est-ce pas toi qui m'y conduirais?

— Parce que nous nous espionnerions mutuellement et que je ne veux pas de cette communauté réduite aux aguets, parce que je te rendrais malheureuse et que tu me ferais cocu. Or, s'il m'est indifférent d'être trompé par de jolies filles qui n'habitent point sous mon toit, et dont je ne partage point la vie, le cocuage à domicile me causerait de l'ennui, sans compter qu'il me vaudrait une réputation que je ne suis plus d'âge à supporter d'un dos léger...

Tina réfléchit un moment et, presque convaincue :

— C'est épatant! Je comprends tout ce que tu dis, à présent! Je crois que je pourrai causer avec Cardussac, et avec des autres aussi.

— Quand on prend du galant on n'en saurait trop prendre

— Et, dis-moi, quand pars-tu, gros n'amant?

— Demain, 31 octobre, notre terme expirera de sa belle mort. Je t'installerai donc à l'hôtel du Casino et peut-être y resterai-je moi-même pour quelques jours de rabiot... à moins que tu ne m'aies remplacé avant demain...

— Gomment veux-tu?...

Mais Maugis vaticina :

— Je pressens qu'il peut se passer d'ici ce soir plus d'événements que pendant tout le mois. Si, par aventure, Gardussac vient t'enlever de ma part, laisse-toi faire ....

— On sonne! s'écria la petite.

Elle courut à la fenêtre :

— Ce n'est pas lui! soupira-t-elle avec un désappointement dont Maugis s'amusa sans arrière-pensée.

Le groom apportait une enveloppe cachetée :

— De la part de Mrs. Caithfull ; la femme de chambre attend la réponse.

Maugis déchira nerveusement l'enveloppe et lut d'un regard ces quatre lignes :

« Cher ami,

» Je suis désespérée, tout s'écroule! Je n'attends plus qu'un conseil que je n'aurai peut-être pas le courage de suivre. Venez en toute hâte. Je vous attends. Merci.

Réponds que je viens tout de suite, dit Maugis à

Bob.

Aussitôt le groom disparu :

— Je savais bien, s'écria la gosse Tina, que tu me trompais avec cette Américaine !

— Mon enfant, je crains fort que ton éducation ne soit pas aussi complète que je l'aurais souhaité! Je puis te jurer, si ça t'amuse, que, depuis que nous avons fait connaissance, jamais l'idée ne m'est venue...

La gamine se jeta, repentante, au cou de Maugis :

— Je te regretterai tout de même, gros n'amant !

— Et moi aussi, ma gosse! dit-il, en soulevant jusqu'à ses lèvres les petits genoux nus.

— Ah! lui souffla-t-elle à l'oreille, si tu n'étais pas

si pressé...

— Il faut toujours se lever de table avec la faim! prononça doctoralement Maugis en reposant la gamine

à terre.

— Ma foi! dit Agostina (en tapotant sa robe d'intérieur qu'elle portait trop courte pour que Maugis lui permît de la montrer dehors), ça sera toujours à toi, tout ça, quand tu voudras; et ça me fera toujours plaisir!

— Pauvre Cardussac! Et dire qu'il aura des remords!... Quelle heure, petite?

— Trois et quart. Tu rentres dîner?

— Pas sûr. Et, qui sait? Peut-être ne seras-tu plus là pour me recevoir...

— Penses-tu! Je ne bouge pas d'ici!

— C'est justement pour cela.

Il s'éloigna, laissant la gamine perplexe et qui déjà songeait à son avenir.

« Enfin ! ruminait le journaliste, tout en se dirigeant vers la villa de Mrs.Caithfull, nous voilà au rouet, comme disait ce vieux rossard de Montaigne. Et si tout marche à souhait, comme je l'espère, en deux heures et trois visites, tout sera liquidé. Il n'est point impossible, d'ailleurs, que ça finisse par deux suicides. Mais sans risque, où serait le plaisir, je me le demande?... « Demande! » Cardussaca dû faire la sienne hier soir (association des idées, que me veux-tu?)... De ce côtélà, je suis tranquille : il doit être mûr pour les consolations de cette pauvre gosse qui les lui prodiguera de tout son corps... Et Mrs. Caithfull a certainement dû apercevoir son Sandier avec Calliope; dans l'état où elle est, ça peut tout démolir; je sais bien que c'est ce qu'il veut, mais ce bougre de morphinomane joue un jeu salement dangereux! Heureusement! je suis là pour nouer les ficelles éparses de cette intrigue et, si Gladys veut bien m'écouter... »

Il la trouva si accablée qu'il craignit d'abord qu'elle n'eût même pas la force de l'entendre. Elle ne se leva pas quand il entra et il demeura quelques secondes

silencieux, à contempler avec un plaisir uniquement esthétique cette adorable créature étendue sur sa chaise longue, dans une robe lâche, dont les plis pressés semblaient d'un rose humide... Un ruban d'argent haussait la taille jusqu'au-dessous des seins et le nez effilé d'un soulier de toile d'argent luisait, comme aux aguets, au bord de la jupe.

— Eh bien ! mon pauvre ami, dit-elle en lui tendant ses mains brûlantes, tout est fini!

— Vous voulez dire que tout commence, répondit Maugis en s'asseyant auprès d'elle.

— Mais vous ne savez donc pas?...

— Je sais tout ! fit Maugis avec le geste du monsieur furonculeux dont la tête est une mappemonde.

— Tout! mais quoi?

— Que Gardussac est venu demander votre main, que vous l'avez, naturellement, envoyé promener...

— Et si durement, que j'en garde presque un remords. Pensez donc! Un brave garçon qui s'imagine m'avoir sauvé la vie...

— Cette opinion lui est exclusivement personnelle! Gladys sourit tristement :

— C'est vrai qu'il est venu au moment le moins opportun...

— Oui, vous veniez d'acquérir la certitude que Sandier promène depuis trois jours la somptueuse cosmopolyglotle qu'est Mme Calliope van Langendonck...

— Comment! Vous saviez aussi cela, et vous n'êtes pas venu me prévenir!... Oh! pardon, reprit-elle; mais je souffre tant, si vous saviez, ami !

— Je vois, je vois...

— Ils ont passé sous ma fenêtre, trois fois, avanthier, comme pour me braver...

— A quelle heure?

— Entre trois et cinq.

— Pour que Sandier fût déjà levé, il fallait réellement qu'il eût envie de se montrer! Vou3 n'avez donc pas compris qu'il n'y a là qu'un moyen pour lui de s'assurer que vous l'aimez autant qu'il vous aime?

— Moi, j'ai considéré cela comme une cruauté et comme une injure... D'autant plus qu'elle est très belle, cette femme !

— Eh bien! Et vous?

— Ah! que m'importe ma beauté, puisqu'elle ne me vaut que de toujours souffrir!... Et, hier soir, après le départ de ce pauvre Cardussac, je me suis ravalée au métier d'espionne. Oui, Maugis, je suis allée dîner au Casino, parce que j'étais sûre que je l'y retrouverais...

— Cardussac? demanda malicieusement Maugis.

— Non, méchant homme !...Etje les ai vus, en effet. Il ne m'a même pas regardée ! Il parlait gaiement et sa bouche effleurait les bras et les épaules nus de cette femme. Oh! comme j'ai regretté, à ce moment-là, de ne pas avoir accordé ma main à l'autre, son meilleur

ami!... Je me demande pourquoi je l'ai refusé, ce Cardussac.

— C'est probablement parce qu'il ne vous plaît pas.. .

— Il ne me plaît pas : mais si je le revoyais aujourd'hui...

— Il n'a pas dû changer beaucoup depuis hier soir. Vous, non plus, du reste.

— Que voulez-vous dire?

— Que vous aimez Sandier autant que jamais.

— Allons donc ! Un garçon qui se diminue à plaisir et qui se tue lentement avec cette morphine...

— Dont vous seule pouvez le sauver, puisqu'il y cherche l'oubli de vous.

L'oubli! Ne l'a-t-il pas trouvé auprès de cette

femme?

Une épreuve !... Une liaison de parade!

De parade ? 11 s'est battu pour elle !

Ah! ça, non, par exemple! Moi qui fus son

témoin, je vous donne ma parole d'honneur qu'il s'est battu pour vous seule!

— Pour moi?

A propos d'un mot léger, mais point méchant,

certes, de quelqu'un qui s'était permis de faire de votre beauté un éloge un peu trop précis...

Ah ! s'écria Gladys, j'aurais dû m'en douter !

Et, saisissant les mains de Maugis :

Ami, vous me rendez un peu de courage!

Tant mieux; car il va vous en falloir pour suivre

le conseil que je vais vous donner et, subsidiairement, la route nationale de Biarritz à Paris...

— Subsidiairement? qu'est-ce que c'est donc, ce mot-là ?

— Un adverbe.

— Je ne vous comprends plus du tout.

— Vous m'avez bien appelé pour me demander un conseil?

— Oui... je ne sais plus que faire...

— Vous ne savez qu'une chose : c'est que vous n'avez jamais aimé, que vous n'aimerez jamais que ce maudit Sandier?

Gladys cacha sa tête dans le creux de son bras replié, mais ne répondit pas.

— C'est que, insista Maugis, mon conseil ne vaut que dans ce cas-là.

Gladys releva la tête :

— Alors, donnez-le vite.

— Savez-vous conduire une automobile?

— Oh! naturellement! Mais je ne vois pas...

— Avez-vous une machine à votre disposition?

— Oui, celle des Felton; ils ne s'en servent presque jamais depuis leur arrivée ici et je l'ai déjà maniée dix fois.

— Bon, nous sommes sauvés !

— Mais encore un coup, Maugis, je ne comprends rien...

— Cane va pas durer ! Écoulez-moi... D'abord, si je

vous démontre que Sandier n'hésitera pas à lâcher en dix minutes la personne dont vous feignez de le croire très épris, lui pardonnerez-vous cette épreuve? Gladys inclina gentiment la tête.

— Ensuite, continua Maugis, vous vous rendez bien compte, n'est-ce pas? que tout ce qui vous sépare, le mystérieux « obstacle infranchissable », tout enfin, ne résistera pas à dix autres minutes d'une explication nette et franche entre vous deux. Il ne s'agit que de vous ménager un tête-à-tête, que chacun de vous s'obstine à éviter pour d'extravagantes raisons de dignité mal entendue, ou de soi-disant indignité, que sais-je, moi?... Eh bien! vous allez envoyer chercher l'auto des Felton; vous y monterez toute seule avec le mécanicien, et vous partirez par la route de Dax. Et cela dans une heure, entendez-vous? dans une heure.., parce que, dans une heure et demie, je préviendrai négligemment Sandier que vous venez de quitter Biarritz sans esprit de retour. Je parie ma tête, c'est-à-dire mon principal moyen d'existence, qu'il vous aura rejointe avant Dax et que vous rentrerez, ce soir, à Biarritz, avec votre fiancé.

— Ah ! puissiez-vous dire vrai ! s'écria Gladys. Et quelle reconnaissance je vous devrai, mon ami... Songez que, si vous n'étiez pas venu, j'aurais été capable de...

— Tout dépend de vous, maintenant.

Gladys était déjà debout, toute frémissante du besoin

d'agir. Maugis ne la quitta que lorsque la femme de chambre, envoyée chez les Felton, revint annoncer que l'auto serait dans une demi-heure devant la porte de Madame.

— Surtout, pas de vitesse ! recommanda-t-il en se retirant.

En se retrouvant sur la côte des Basques, Maugis calcula qu'il lui restait une heure pour arranger l'avenir de la gosse Tina. Précisément, il aperçut Cardussac (sans doute envoyé par un dieu) qui grimpait la côte au pas de charge :

— Vous alliez chez moi ? lui cria-t-il.

— Non, cher maître et ami, répondit le Gascon essoufflé, je cours chez Mrs. Caithfull tenter une démarche suprême; car vous ignorez sans doute...

— Je connais votre malheur. Mais, prenez-en votre parti, il est irréparable. Dans une demi-heure, Mrs. Caithfull aura quitté Biarritz pour toujours. N'empêche qu'elle y rentrera ce soir, entre sept et huit, avec son fiancé, notre excellent ami Sandier...

— Vous dites?...

— La vérité, la seule, celle qui est en marche...

Et tranquillement, il raconta tout à Cardussac, qui s'écria atterré :

— Mais, alors, on s'est joué de moi?

— Nullement! Le sacrifice de Sandier reste très noble et parfaitement sincère : si Gladys vous avait agréé, il en eût été désespéré, sans doute, mais ne

vous l'eût jamais laissé voir. Quant à Mrs. Caithfull elle-même, vous pensez bien que, si elle a sauté sur mon idée avec une joie d'enfant, c'est qu'elle garde à Sandier tout son amour. Tous devez doncvousestimer trop heureux qu'elle ne vous ait pas accepté par dépit. Cardussac s'attesta pleinement convaincu :

— C'est vrai, pourtant ! Vous venez de me rendre un grand service, cher maître et ami, et j'aurais dû me dire tout cela avant de tenter une démarche ridicule... Ah! si vous saviez avec quelle ironie elle m'a congédié ! Une femme à qui j'ai sauvé la vie !

— Elle se refuse à le croire.

— Comment ! elle se refuse!...

— Oui, elle prétend qu'elle a tout bonnement plongé pour éviter la poursuite de votre bateau et que vous l'avez contrainte à boire un coup, par une intervention intempestive au moment où elle allait remonter.

— Ah ! la mâtine!... elle veut se payer sur moi des dédains de Sandier!

Maugis considérait la fureur de Cardussac avec une joie sournoise ; ce pantin-là, du moins, il en tirait les ficelles à sa guise.

— Mais je nie vengerai ! poursuivait Cardussac d'une voix vibrante. Ah! elle ose prétendre!... Eh bien ! je me vengerai de ses sarcasmes, entendez-vous ?

— J'allais vous en offrir le moyen, fit le calme Maugis. Que diriez-vous si, dès ce soir, vous pouviez

montrer à Mrs. Caithfull que vous l'avez déjà oubliée?

— Je donnerais la moitié de ma fortune !

— C'est trop ! je crois qu'avec cent louis, ou cent cinquante, par mois...

— Quoi? vous connaîtriez une jolie femme qui, dès ce soir...

— Cela dépend : qu'entendez-vous par « une jolie femme » ?

— Oh! pour ce que j'en voudrais faire!... Mais une fille d'une grâce un peu provocante, par exemple... tenez, cher maître et ami, excusez-moi de vous dire cela tout crûment. . . une gamine aguichante et pimentée comme votre admirable petite maîtresse.

— Eh bien ! mon cher, dit Maugis en frappant sur l'épaule de Cardussac, puisqu'aussi bien vous alliez passer devant ma villa, ne changez pas de direction. Vous trouverez chez moi la gosse Tina toute seule, et qui vous écoutera...

— Vraiment ! rugit Cardussac, ne sachant s'il devait s'indigner d'une telle proposition ou s'en esclaffer.

— A quoi vous sert-il donc d'arriver du Congo si vous vous épatez pour si peu? J'avais conclu avec cette gamine une liaison à bail, modèle colonial, comme vous en avez tant fait là-bas. Le bail expirait ce matin; moi, je repars demain pour Paris. La gosse va donc se retrouver seule et libre... et parfaitement décidée à me remplacer sans délai ; car elle ne compte point

choisir d'autre carrière que celle de courtisane, pour laquelle elle est faite au tour, je m'en porte garant I

— Je ne sais vraiment?... balbutia Cardussac, empêtré de joie.

— Je me demande un peu ce qui pourrait vous gêner, ou moi : la gosse Tina est charmante, elle sait déjà se tenir dans le demi-monde et je ne souhaite pas de successeur plus aimable et plus parfait gentleman que vous...

— Mais, si j'allais lui déplaire...

— Objection inutile et perfide ! Tina ne vous a jamais caché ni ses jambes, ni la plus vive sympathie. Et je ne vous dissimulerai pas, moi, que si, depuis la semaine dernière, vous n'aviez point pensé à toute autre chose, vous m'eussiez déjà fait cocu...

— Vraiment?

— Je ne vous en aurais pas voulu le moins du monde ! Vous le voyez, ce serait folie de rejeter l'occasion qui vous est offerte de vous venger spirituellement et de faire le bonheur d'une jolie gamine qui fera votre plaisir...

— Cher maître et ami, bégaya Cardussac attendri, vous êtes vraiment la figure la plus parisienne que j'aie encore rencontrée!

— Il y a des chances! fit Maugis avec un sourire.

— Ainsi, vous me permettez de monter jusque chez vous?

— Je vous en prie, joli brun, y a du feu. Je n'y suis

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pas et je ne dois pas rentrer pour dîner. Vous avez tout le temps de perpétrer un enlèvement dans les règles. Je ne vous offre pas de vous envoyer une voiture pour déménager les malles de la gosse, mais le groom est là-haut.

— Comment vous remercier ?

— Mais vous me rendez service... Allons! je vous laisse : courez vite mettre à profit ma vieille expérience et épargnez à cette petite Tina le triste sort d'Ariane.

— Ariane?

— Vous savez bien? « Ariane, masseur... »

— Ah ! parfaitement ! J'ai dû le voir quelque part, déclara Cardussac qui ne connaissait Phèdre que de réputation et eût donné tout le théâtre de Racine pour les psychologies, si départementales, de M. Michel Province.

Il s'éloignait... mais, revenant sur ses pas, il rappela Maugis et, confidentiel :

— Alors, vous croyez qu'avec cent cinquante louis par mois?...

— Ah! ça, mon cher Cardussac, je n'ai pas besoin de vous dire combien je m'en désintéresse; mais comme vous plaisez à la gamine, il est évident que ce sera plus cher!

Cardussac, cette fois, comprit, arbora un sourire avantageux et repartit à tire d'ailes.

« Et de trois !... se dit Maugis. Maintenant, tâchons de pénétrer chez le ténébreux Sandier, puis il me faudra

retrouver ce lâcheur de Blackspot... Bah ! sur le coup de huit heures, je suis bien sûr de le trouver à l'Impérial en train d'enfiler les perles de son plastron et un gilet blanc impeccable. Tout de même, que de bonheur j'échafaude, et sans la plus petite commission ! Je n'aurai pas perdu ma saison ! comme disait le regretté Titus. D'ailleurs il y a gros à parier que, dans quinze jours, tous ces gens que je sauve, que je colle ou que je marie, répandront sur mes mœurs les bruits les plus allègrement diffamatoires ! Sauf Sandier qui sait comprendre que la Morale n'a rien à voir avec la Bonté...»

Le baryton-majordome Ludovic fil comprendre à Maugis, d'un ton complice et mystérieux, que « Monsieur ne pouvait absolument recevoir personne ».

Inquiet de ce contretemps qui risquait de tout compromettre, le journaliste griffonna rapidement sur sa carte : a Imprévu et très grave. Entretien urgent. »

Le chanteur désaffecté l'introduisit dans le petit salon où, peu d'instants après, le rejoignait un Sandier en pyjama :

— Excusez-moi, cher ami, dit le morphinomane; mais j'étais seul et pas en train de recevoir...

— Ça se voit! Et je vous permets de m' accabler de malédictions provisoires... Ou plutôt, non, ne disons que des paroles nécessaires... Voire... dose actuelle vous accorde-t-elle deux heures d'énergie?

— J'ai toute ma volonté à moi, en ce moment.

— Eh bien ! soyez prêt à l'emmener faire un tour d'auto dans une demi-heure !

— Pour prendre la peine de quitter Biarritz, il me faudrait une raison bien grave.

— Cette raison, la vôtre en saisira l'importance : Mrs. Caithfull vient de partir. Demain, elle sera à Paris; après-demain partie pour toujours !

Sandier chancela. Comme Maugis faisait un pas vers lui pour le soutenir :

— Ce n'est rien, dit-il, en passant la main sur son front inondé de sueur, ce n'est que toute ma vie qui s'en va...

— Eh bien, rattrapez-la !

— Comment?

— Par la route... Mrs. Caithfull est partie d'après mes conseils...

— Vous avez fait cela, Maugis?

— ...mais partie en automobile sur une 35-chevaux que vous gratterez comme vous voudrez.

— Vous êtes le plus admirable ami...

— J'ai simplement le sens des dénouements; mais encore faut-il que vous l'utilisiez ! Mrs. Caithfull part, désespérée... J'ai pensé que vous voudriez la revoir une dernière fois, qu'un suprême entretien dissiperait peut-être le plus déplorable malentendu...

— Une seule question : quand elle a refusé la main de Cardussac, Gladys avait-elle appris mes relations apparentes avec Calliope ?

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— « Relations apparentes » me plaît. Et ne suffit-il pas que tu sois l'Apparence? » ajouta Maugis, baudelairien. Bien sûr qu'elle avait tout appris ! Je ne vais pas user mon éloquence à vous répéter cent fois qu'elle vous aime ; elle vous le dira mieux tout à l'heure, si vous savez profiter d'une occasion que vous ne retrouverez plus !

— Ah ! cher Maugis, s'écria Sandier transfiguré de joie, je vous devrai peut-être le bonheur ! Grâce à vous, je comprends enfin à quel point j'aime Gladys ! Je le sens mieux encore qu'hier, quand Cardussac est venu m'apprendre son échec : pauvre garçon ! je ne savais comment lui cacher ma joie !

— Ne vous faites pas trop de reproches! Cardussac se console, à l'heure qu'il est, dans les bras de la gosse Tina...

— Hein?

— Je me ferai une joie de vous conter tout cela, cette nuit, quand nous serons seuls, après que vous aurez ramené Mrs. Caithfull. Mais vous n'oubliez qu'une chose...

— Quoi donc?

— De me demander à quelle heure s'en est allée Mrs. Caithfull et quelle route elle doit suivre!

— Je pense que vous êtes venu me prévenir aussitôt après l'avoir décidée à partir, qu'elle a dû emprunter l'auto des Felton et qu'elle a pris naturellement la route de Bordeaux.

— Tout cela est juste, en effet ; Mrs. Caithfull doit quitter Biarritz en ce moment.

— Je la rejoindrai avant Dax ; il me faut vingt- cinq minutes pour me préparer. Et maintenant, ajouta-t-il, indélébilement romantique, embrassons-nous, mon vieil ami, je vais jouer ma vie, et une autre plus précieuse, sur la dernière chance que vous avez su me ménager ; si vous ne me revoyez pas ce soir, vous ne me reverrez plus jamais !

— Si je ne vous revois pas ce soir, dit Maugis gaîment, j'en conclurai que vous dînez à Dax avec votre fiancée.

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