ET LES JÉSUITES
Il y a près de deux ans, une petite feuille illustrée me tomba sous les yeux: c'était le No 44 des Causeries du dimanche. Les quatre pages portaient en sous-titre: Le Protestantisme: Parmi les diverses citations, destinées à prou- , ver les vices épouvantables et les crimes abominables de Calvin, une en particulier me frappa. La voici: «Jean Haren (J. Harenius, de Vita Calvini), disciple de Calvin et témoin oculaire de sa mort, rapporte également que «Calvin »est mort dans le désespoir, d’une de ces morts: » honteuses et dégoütantes, dont Dieu a menacé >» les impies et les réprouvés. Je puis l’attester >» en toute vérité, ajoute-t-il, puisque je lai vu »de mes veux. »
Témoin oculaire! Voilà un titre qui rend son
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témoignage singulièrement important. Car parmi les innombrables calomniateurs de Calvin, J. Haren et Bolsec seraient les deux seuls qui pourraient s’arroger cette autorité exceptionnelle, pour des périodes diverses.
Et même, quant à la mort du Réformateur, I. Haren l’emporterait sur Bolsec, qui, en 1564, n’était pas à Genève.
Après avoir étudié minutieusement la grande calomnie de Bolsec!, relative à la vie infâme de Calvin, je me résolus donc à étudier, non. moins minutieusement, la grande calomnie de J. Haren, relative à la mort infâme de Calvin; estimant qu'après cette étude des deux calomnies principales, il serait inutile de s'occuper beaucoup des autres: a duobus disce omnes.
Il m'a fallu environ deux ans pour aboutir, tellement il est facile de lancer une calomnie, et tellement il est difficile de la repousser. Ni la Bibliothèque nationale de Paris, ni le British Museum de Londres ne possèdent les documents nécessaires. [ls sont en Hollande. Grâce à un séjour prolongé dans ce pays, et grâce à
4 Voir Appendice I : «Le Faux Bolsec. »
PR OPCEN
l’obligeance de MM. les bibliothécaires de la Haye et de Rotterdam, sans oublier celui de Gand, en Belgique, celui de Strasbourg, en Alsace, et celui de Halle, en Allemagne, grâce enfin à l’obligeance d’un savant dont la biblio- | thèque est aussi inépuisable que l’érudition, M. le professeur Rütgers, d'Amsterdam, j'apporte aujourd’hui une étude que je crois exacte et complète. Je ne cite pas un texte! que je n’aie vu de mes yeux, et pas un volume que je n’aie feuilleté de mes mains.
Puisse ce long et minutieux travail être utile à la bonne cause, j'entends celle de la
vérité.
Ce serait une grave erreur de considérer le témoignage de J. Haren comme un fait isolé, qui peut être étudié complètement à part. I faut, au contraire, pour bien l’apprécier,commencer par le replacer dans son milieu, je veux dire dans le système jésuitique de calom-
1 Je parle des textes dont la référence est indiquée au bas des pages.
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nies contre Calvin, — système dont il est tout
simplement un spécimen caractéristique.
Pour faire connaître ce système, je me bornerai à citer trois exemples.
Nous trouvons d’abord les deux lettres de Calvin au marquis du Poët, un seigneur hu- ‘guenot du Dauphiné. |
La première, datée du 8 mai 1547, contient cette déclaration:
€ Il faut que chacun songe à son intérêt ; moy seul ay négligé le mien, dont ay grand repentance?. »
Et on lit dans la seconde, datée du 13 sep-
tembre 1561 :
« Vous, n’espargnez ni courses ni SOIngs;
1 Le lecteur est averti que nous écrivons tantôt : Faux (sub-
stantivement), pour indiquer le Faux commis par quelqu'un de connu — ainsi le Faux Bolsec, veut dire le Faux commis par Bolsec — et tantôt : faux (adjectivement),pour indiquer la série ve d’altérations et de manipulations anonymes, grâce auxquelles: : on a faussé telle déclaration de Calvin, de Bèze, ou de Bucer,et
on nous présente un faux Calvin, un faux Bèze, un faux Bucer. 2 J. Bonnet, Leftres de Jean Calvin, recueillies pour la première fois et publiées d’après les manuscrits originaux. Lettres françaises, 1854, Il, p. 593.
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travaillez, vous et les vostres trouveront tour. Un jour, honneur, gloire et richesses seront la récompense de tant de peines. Surtout ne faites faute de deffaire le pays de ces zellés faquins, qui exortent les peuples par leurs discours à se bander contre nous, noircissent nostre Conduitte, et veulent faire passer pour resverie nostre croyance. Pareils monstres doivent estre étouffés, comme fis icy en l’exécution de Michel Servet, Espagnol! » |
Ainsi, de son propre aveu, Calvin était un vulgaire fanatique, aussi altéré d’argent que de sang! Que veut-on de plus probant?
Voltaire n’a pas manqué de citer les deux lettres ironiquement. Les Capefigue et les . Audin ont encore moins manqué de les citer triomphalement. Des historiens graves et autorisés, comme Lavallée, en sa très estimée Histoire-des Français, en ont fait usage, et elles ont été imprimées maintes fois, et réimprimées?.
Il n’y a qu'une toute petite question à exa- miner. Ces lettres sont-elles authentiques?
1 Ibid, p. 594. — 2 Ibid, p. 590.
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La question ne se pose même pas pour quiconque connaît un peu l’âme de Calvin et son style. Mais que répondre à ceux qui ignorent l’une autant que l’autre, sans que chez eux l'ignorance exclue cependant la bonne foi?
Veuillez observer, leur dirons-nous, comment ces deux lettres ont fait leur apparition dans le monde.
- En 1750, l’abbé d’Artigny, chanoine de Ia cathédrale de Vienne, en Dauphiné, les publia dans ses Nouveaux Mémoires (III, p. 313-316) et les introduisit comme suit: € Un jésuite habile [nous y voilàl], et très curieux d’'anecdotes littéraires, m'a communiqué les deux lettres suivantes, dont M. le marquis du Poët conserve précieusement les originaux....Ces deux lettres, où le patriarche des prétendus réformés s’est peint au naturel, lui font si peu d'honneur, qu'il n’est rien que l’on n’ait mis en œuvre pour les retirer d’entre les mains de M. du Poët, jusque-là qu’un ministre des Cévennes, ayant demandé à les lire, voulut s’en saisir de force, ce qui donna lieu à une scène un peu
ÉSMONCE
vive, dont on imagine bien que les suites ne furent pas à l’avantage du prédicantf. »
L'abbé d’Artigny exagère en vantant l’habileté de son jésuite. Ou du moins cette habileté ne pouvait en imposer qu'à une condition, c'est que les manuscrits des deux lettres ne fussent pas étudiés par quelque savant compétent. Or, en 1854, M. Jules Bonnet, ayant pénétré dans les archives? de la famille dn Poët, constata facilement deux choses.
49 «Ces originaux de la main de Calvin (c’est Voltaire qui l’assure) ne sont rien moins qu’autographes. Ce n’est ni l'écriture de Calvin, ni - celle de Charles de Joinvillers, son secrétaire. »
20 « Les deux lettres fourmillent de confusions et d'erreurs historiques, qui trahissent l’œuvre d’un maladroit faussaire. La première, datée du 8 mai 1547, et adressée à M. du Poët, général de la religion en Dauphiné, décerne ce titre à ce seigneur, quinze ans avant l’époque où il se déclara pour la Réforme, et lorsque la
1 Jbid., p. 588, 589.
? À l’époque où M. J, Bonnet écrivait, elles étaient chez M. le marquis d’Alissac, de Valréas.
foi nouvelle, n'ayant en Dauphiné ni une Eglise, ni un soldat, v comptait à peine d’obscurs martyrs. La seconde, datée du 13 septembre 1561, a pour suscription, à M. du Poët, grand chambellan de Navarre et gouverneur de Montélimart, dignités dont il ne fut revêtu que vingt ans après, en 15841.
Le Faux est impudent. Et d’un!
Passons au fameux conseil donné par Calvin, sur la conduite à tenir vis-à-vis des Jésuites. Un auteur bavarois, Schenkelius, en 1830, puis Alzog, dans son Histoire universelle de. l'Eglise chrétienne (qui, de 1840 à 1854, a eu
cinq éditions?), citent une parole latine de
1 J. Bonnet, p. 592. Voir aussi Bulletin du Protestantisme, IV, p. 7, qui donne le fac-similé d’une vraie signature et des deux signatures fausses de Calvin. Un simple regard suffit: pour faire reconnaître la fraude. SLA
2 Voir: Theologische Jahrbücher, von Baur und Zeller.. 1851, p. 595-598, «Ehrenrettung Calvins gegen eine katholische | Verunglimpfung, » von Dr Baur; — Bulletin du Protestantisme, IV. p. 150-153.