ARTICLE UNIQUE
La propriété littéraire est une propriété.
Ce principe posé, je vous défie de trouver un seul cas où les lois sur la propriété en général ne s'appliquent pas parfaitement à la propriété littéraire. Prenons au hasard quelques exemples dans les circonstances qui se présentent le plus fréquemment.
Un vaudevilliste trouve à son gré le sujet d'un livre , il veut le mettre sur la scène — quelle est la situation légale des deux auteurs ? — Rien n'est plus simple : celle de deux propriétaires voisins dont l'un veut bâtir sur le niur de l'autre ; le premier achète au second le droit à la mitoyenneté.
Acceptons pour un moment les grosses phrases de flam-
beaux, de lumières, etc., avec lesquelles on dépouille les écrivains. Supposons qu'en effet tel ouvrage intéresse la uloire du pays : on ne veut pas qu'un héritier, par mauvais vouloir, ignorance ou indifférence, laisse disparaître un ouvrage utile à l'instruction publique, à l'élévation des esprits, à l'honneur de la France : c'est encore plus simple que tout à l'heure.
Voici une maison qui occupe un emplacement indispensable pour une gare de chemin de fer — pour un hôpital — pour une destination, en un mot, qui intéresse le bien pubUc : — que faites-vous? Vous expropriez le propriétaire « pour utilité publique, » et vous lui payez son immeuble sur estimation.
Faites de même pour l'œuvre du génie que pour le travail des mains ; — ne prenez pas l'œuvre de Molière quand vous achetez l'ouvrage du maçon Laroze ; — accordez au livre la protection que vous donnez au moellon.
Que diraient les propriétaires de maisons si uîie loi venait dire : « Les maisons appartiendront aux héritiers de ceux qui les auront bâties, pendant vingt ans, à partir du décès de ceux-ci. Au bout de vingt ans, elles appartiendront à ceux qui voudront les prendre. »
Il est évident qu'il ne serait pas difficile de démontrer combien il serait utile et agréable à ceux qui n'ont pas de maisons d'en trouver.de toutes faites sans bourse délier.
Quelle est cependant la différence entre les deux cas?
Qu'est-ce que le domaine public dans lequel tombent^ dit-on, les œuvres de l'esprit, vingt ans après la mort de leurs auteurs? Supposons un moment qu'on suive le conseil que je donne, c'est-à-dire : si un livre n'intéresse ni la gloire, ni la prospérité du pays, laissez-le aux héritiers; ils en useront et abuseront comme la loi le permet à l'é-
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gard de toute propriété. Mais, si, au bout d'un temps prescrit, quand la postérité a porté son jugement, si on pense que ce livre doive être propriété nationale, la nation l'achète, et l'Etat en publie des éditions à mesure des besoins, lesquelles éditions , n'étant pas une spéculation, peuvent se répandre dans le public à très-bon marché.
Mais qu'arrive-t-il ? Le jour où cessent les droits des héritiers de Corneille, la propriété de ses œuvres n'appartient pas à la France pour cela ; elle appartient au premier libraire qui met la main dessus, et qui seul en bénéficie. Donc, puisque cela reste propriété particuhère, puisque le public n'y trouve aucun avantage, pourquoi ne pas laisser cette propriété aussi bien dans les mains des héritiers légitimes ?
Il existe encore des héritiers de Corneille auxquels on accorde quelques secours. — Comment n'a-t-on pas même pensé à donner à la loi imparfaite qui régit la propriété Uttéraire un effet rétroactif en leur faveur, et à leur payer une indemnité représentant le droit, pendant vingt années après la mort de Corneille, dont ils n'ont pas joui, aux termes mêmes de cette loi restreinte?
Mais est-il possible de songer cinq minutes à cet état de choses sans ressentir un douloureux étonnement à la vue d'une classe d'hommes, qui, seuls, ne peuvent laisser à leurs enfants le résultat de leur travail — dont la vie entière, — les jours et les nuits, — ne réussit jamais à créer un héritage réel et à assurer le pain de leur famille?
J'assistais, il y a quelque temps, à l'enterrement du regrettable docteur Blanche, célèbre dans la cure des maladies mentales. — L'église de Passy était pleine d'amis du mort. — Blanche aimait les artistes et les écrivains, et, dans ces professions où on est plus pauvre et où on devient
plus fou que dans les autres, il n'avait eu occasion que trop souvent de leur donner des preuves de sympathie et de désintéressement.
Eli bien ! je regardais ces visages dont aucune autre réunion ne pourrait donner une représentation analogue : ces crânes dépouillés de cheveux, ces cheveux blanchis avant l'âge, ces fronts profondément sillonnés, ces yeux lançant de sombres éclairs du fond d'une orbite cave, ces corps maigres et débiles, ces mouvements nerveux, ces tics douloureusement étranges , ces physionomies tourmentées , cette marque d'une mort prochaine imprimée sur des hommes de quarante ans ; et je songeais qu'il y avait là l'élite des artistes et des penseurs, que ces hommes ravagés étaient les maîtres des esprits du monde entier, et je me disais: « Je voudrais que les bourgeois vissent cette assemblée, et peut-être ils pardonneraient enfin au talent et au génie. »
Et en revenant du cimetière, je rappelai dans ma mémoire les noms des auteurs morts de faim.
« Quel bien possédait Homère ?
Uoe besace, un bâton.
Torquato Tasso, dans un sonnet à sa chatte, la prie de lui prêter la lumière verte de ses yeux, car il n'a pas de quoi acheter une chandelle :
Non avendo candellc inscrivere i mioi versi.
Milton vendit au libraire Thomson son Paradis perdudix livres sterling, en stipulant que la moitié de ce prix ne serait payable que dans le cas où l'ouvrage aurait une seconde édition. Ce poëme a donné plus de cent mille écus
à la famille du libraire Thomson. — Milton mourut dans la pauvreté, il est vrai que ce fut un peu par sa faute, — il avait été républicain ardent, et, à la restauration des Stuarts, il se figura, on ne sait pourquoi, qu'il devait conserver ses principes et ses opinions.
Le Camoëns mourut à l'hôpital, blessé, estropié et pauvre, à soixante-deux ans.
Cervantes Saavedra vécut, mourut aussi estropié et aussi pauvre, en 1616.
L'Arioste habitait une maison fort mesquine, et plaisantait lui-même sur la magnificence des palais qu'il avait décrits dans son Roland. Il disait : « Il est plus facile d'assembler des mots que des pierres. »
Lesage passa sa vie dans des travaux opiniâtres et dans la misère.
Où serait mort La Fontaine, si, après avoir passé près de vinoft ans chez madame de la Sablière, il n'eût trouvé asile chez une autre amie, madame d'Hervart, qui lui dit : « Madame de la Sablière est morte, venez chez moi. — J'y allais, » répondit-il.
Durier, un des premiers académiciens, ne put offrir à d'illustres visiteurs qu'une collation composée de cerises, d'eau fraîche et de pain bis.
Dufresny épousa sa blanchisseuse, faute de pouvoir payer ses mémoires.
L'abbé d'Allainval, auteur de l'i'co/e des bourgeois et de V Embarras des richesses, mourut à l'Hôtel-Dieu, en 1753.
Boissy, de l'Académie française, dont quelques pièces sont restées au théâtre, fut un moment si découragé par la pauvreté, qu'il s'enferma avec sa femme, résolus tous deux à se laisser mourir de faim. Quelques voisins ne les sauvèrent qu'en enfonçant leur porte.
D'Hèle, nuienr de Y Amant jaloux, le jour de la première représentation, écrivait à Grétry : «Apportez-moi une culotte, sans quoi je ne pourrai aller au théâtre ce soir. »
Henri Estienne mourut à l'hôpital de Genève à l'âge de soixante-dix ans, et son petit-fils, Antoine, termina ses jours à riIôtel-Dieu, à quatre-vingts ans.
Varillas était si pauvre, que Furetière disait de lui que les vers avaient froid dans son manteau.
Vaugelas légua en mourant son corps aux chirurgiens, pour que le prix servît à acquitter ses dettes.
Diderot considéra comme une bonne affaire d'écrire pour un missionnaire six sermons qu'on lui paya cinquante écus.
— Un écrivain se plaignait de la cherté du pain à Paris — cet écrivain était J.-J. Rousseau.
On a assez parlé de la lin de Gilbert, de celle de Malfilatre, de celle de Chatterton, etc.
L'abbé Raynal disait des messes à huit sous.
Samuel Boyer fut trouvé mort dans un grenier.
Dryden mourut indigent à soixante-dix ans.
Rusworth niourut à Londres dans là prison pour dettes d'où Ockley, savant orientaliste, datait ses ouvrages.
Butler, auteur iVlIudibras, fut enterré aux frais de ses amis.
Le grand Linnée raccommodait ses vieux souliers avec des morceaux de carton.
Justi-Wondel, le Corneille hollandais, se fit marchand de bas, et mourut de besoin à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
Le cardinal Bentivoglio mourut dans une extrême indigence.
Winckelman fut longtemps maître d'école dan* un \illage où il se nourrissait de pain et d'eau.
Nous pourrions trouver d'autres exemples dan-s nos contemporains.
Nous ne demandons certes pour les écrivains et les artistes ni pensions ni charité — les encouragements de ce genre arrivent le plus souvent à des gens médiocres qui n'ont pas besoin d'encouragement, car eux seuls ne se découragent jamais. — Nous demandons que l'on fasse rentrer les écrivains et les artistes sous la loi commune, qu'ils ne soient plus des parias dont la loi déshérite les enfants.
— La loi est égale pour tous — dit-on : — oui, pour le chiffonnier et pour le prince, pour le paysan et pour le duc et pair — il n'y a qu'une seule exception — c'est contre l'écrivain et l'artiste — dont les enfants, seuls entre tous, ne possèdent l'héritage que pendant vingt ans.
C'est pourtant déjà, il me semble, bien assez de l'envie, de la calomnie et de l'injustice auxquelles sont exposés les gens de talent de la part du public — cet impôt que paye toute supériorité est déjà assez lourd.
Une chose remarquable, c'esi que, entre tous ceux qui consacrent leur exislence aux beaux-arts, .l'écrivain est, de tous, le plus mal traité.
Le vulgaire pardonne au peintre de talent et au grand musicien. Vis-à-vis d'eux son amour-propre ne souffre pas trop ; il n'a pas appris la peinture, il n'a pas pris de leçons de musique : — sans cela, qui sait? — .. rien ne prouve qu'il n'aurait pas été, lui aussi, un grand musicien ou un grand peintre. Mais l'écrivain ! On a appris à écrire; il faut donc admettre une supériorité d'intelligence et la lui faire payer cher.
Inventez sur un auteur célèbre les plus gros mensonges, les plus immondes calomnies, personne presque ne les ré-
voqiiera en doute. C'est si doux de le remettre au niveau de la -foule !
La musique et la peinture offrent, en outre, une autre fiche de consolation à l'impuissance et à l'envie : cela s'admire en un langage convenu, en une sorte d'argot qui donne à celui qui l'emploie un air capable, savant et fort, — tandis qu'il faut parler de la littérature en langage à peu près humain.
Je me résume donc en me répétant encore une fois.
Je ne demande qu'une chose relative à la propriété littéraire, — une loi ainsi conçue :
Considérant :
Les travaux de l'esprit seront désormais traités à l'égal des tra^uxdu corps ;
Les travaux littéraires sont des travaux ;
Ce qu'on a construit avec son sang, sa moelle et sa pensée, sera élevé au rang de ce qu'on construit avec des pierres et du plâtre ;
L'homme de lettres ayant du génie est néanmoins un homme et un citoyen ;
La loi, égale pour tous, le sera aussi pour lui ;
Les petits qu'il mettra au jour ne seront pas maudits et déshérités entre les autres enfants ;
La propriété de Lamartine et de ,Hugo sera considérée comme aussi sérieuse que la propriété du bonnetier du coin. — En un mot :
LOL
« La propriété littéraire est une propriété. »