‹ Une poignée de véritésChapitre 17 sur 47 · L^E POIGNÉE · texte numérisé non relu

L^E POIGNÉE

y régner despotiquement; la terreur fait sa force; on le fuit quand on peut; mais, quand il vous surprend, on nei lui résiste pas plus qu'un pinson ne s'avise de résister à l'épervier qui plane au-dessus de lui. — Le pauvre petit oiseau se blottit treaiblantet déjà demi-mort sous la feuillée qu'il remplissait tout à l'heure de ses chants. — Il y a un culte pour l'ennui dans ce pays gaulois, où sont nés la gaieté et l'esprit, comme il y en avait un chez les Romains pour les Euménides, pour la guerre, pour la peste, pour la fièvre.

On essaye de l'apaiser par toutes sortes de sacrifices, de lui donner en holocauste les bibliothèques, les sinécures, les pensions ; on lui immole les gens d'esprit qui osent dire que ce qui est obscur n'est pas français. L'ennui n'aurait pas un tel empire dans un pays où on oserait le regarder en face ; mais ici on se prosterne devant lui pour ne pas le voir. Tout le monde publiquement lui rend un culte aussi hypocrite que fervent ; mais en cachette on n'adore réellement que l'esprit, la gaieté, le bon sens, auxquels on rend hommage dans les arrière-boutiques de la vie.

Ainsi, dans la pièce la plus apparente de la maison, on dresse à l'ennui ua autel appelé bibliothèque. Là on rassemble'une centaine de gros livres magnifiquement reliés, puis on ferme à clef le temple sous prétexte de n'y pas laisser pénétrer les profanes, mais en réalité pour que le Dieu ne sorte pas. Ces beaux gros livres, revêtus de maroquin et d'or, on ne les Ht jamais; on s'abonne au cabinet de lecture du coin, et on dévore en cachette une foule de livres amusants.

On sait par cœur une vingtaine de citations, d'oracles du dieu, que l'on se redit de temps en temps dans la conversation ; à peu près soixante lignes vers et proses, que l'on a

'air de choisir, tandis qu'on ne sait que cela, non pas qu'on l'ait lu soi-même, mais on le répète pour l'avoir entendu dire à d'autres.

Ces soixante lignes, je pourrais les transcrire ici ; mais ce serait désigner les livres, et je ne suis pas plus esprit fort que bien d'autres. Je ne crois pas au dieu en question ; mais je ne le blasphème que tout bas, entre amis, les portes bien fermées et les esclaves retirés.

Eh bien ! ces dix ou douze volumes savants , longs , lourds, je dois y renoncer ; je les perds, je ne les ferai pas. Il n'est plus temps.

Je ne donnerai donc, et en quelques lignes, que le sommaire d'une partie des ouvrages nombreux que j'aurais pu tirer d'un grain de chènevis, une sorte d'argument ou de scénario. Quelqu'un viendra après moi, qui nécessairement mettra en œuvre ces matériaux et s'en fera une gloire immortelle. C'est ici le cas de dire ce que tout autre dirait à ma place : Sic vos non vobis, — une des citations dont je parlais tout à l'heure.

Mon premier livre eût été un livre très-savant, c'est-àdire que je n'y aurais rien mis qui fût né naturellement dans mon cerveau : — ces idées naturelles, ces fleurs simples, qui sont fécondes comme toutes les fleurs simples, auraient été sarclées et arrachées sans miséricorde.

<i Le savant n'est pas une source, c'est un tuyau, » a dit un philosophe moderne. Taurais fait un bon tiers du volume surl'étymologie du nom du chanvre, — cannabis en grec et en latin, — canapa en italien, — canamo en espagnol, — hemp en anglais, — Hanf en allemand, — hcnnip

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en hollandais, — hampa en suédois, — et konop en polonais. — J'aurais ensuite donné la nomenclature de tous les écrivains qui ont écrit sur le chanvre, — je parle des écrivains anciens ; — car, pour les savants, tout ce qui n'est pas mort ne mérite pas qu'on s'en occupe. Quand un homme est mort, on en hérite tranquillement ; quand il est vivant, il le faudrait tuer, et il y en a qui se défendent.

J'aurais parlé du chanvre et des cordages chez les anciens ; j'aurais dit comment, du temps des empereurs romains, le chanvre nécessaire aux emplois de la guerre s'amassait dans deux villes de l'empire d'Occident, à Ravenne et à Vienne, — et beaucoup d'autres choses que j'aurais trouvées dans des livres.

Ce premier ouvrage m'aurait établi comme savant.

Dans un second ouvrage, j'aurais renouvelé à tout hasard contre un ministre quelconque les plaintes que firent autrefois, vers l'an 1760, les auteurs des Mémoires de la Société d'agriculture de Bretagne ; j'aurais accusé avec véhémence le ministre qui se serait trouvé alors aux affaires de tirer les chanvres nécessaires à la France du nord de l'Europe, au lieu d'en encourager la culture en France. Cela m'eût posé en homme politique sérieux.

Un troisième ouvrage aurait été une comparaison entre les chanvres de Riga et ceux de Lannion en Bretagne.

Un quatrième sur l'influence délétère que peat avoir l'usage de faire rouir le chanvre dans les eaux courantes. Ces quatre ouvrages m'eussent fait nommer membre de toutes sortes d'académies, d'instituts, de cercles, de comités.

Alors j'aurais pu me permettre de « sacrifier aux Grâces. »

J'aurais tiré, toujours de mon même grain de chènevis, une trentaine de romans et une cinquantaine de nouvelles.

Ainsi, la graine mise en terre, il en sort un pied de chan-

vre.; de ce pied de chanvre, des graines qui à leur tour produisent un grand nombre de nouveaux pieds. Il en serait sorti déplus:

Un roman terrible dans lequel paraît un berger sorcier qui empoisonne les habitants et les bestiaux d'une ferme en persuadant à une femme de faire rouir son chanvre dans la mare de cette ferme.

Un autre roman plus terrible encore, où un homme est pendu avec une corde faite de ce chanvre.

Plusieurs nouvelles dans le genre de Berquin, avec la corde du cerf-volant et celle de la toupie. Combien ne peuton pas faire de romans pleins de morale et de sensibilité avec le 111 à coudre et les femmes qui l'emploient?

Ensuite, l'histoire d'une cravate, l'histoire d un mouchoir brodé, celle d'une robe, etc.

Puis les voiles et les cordages d'un navire, encore tirés du grain de chènevis , donneraient lieu à toute une série de romans maritimes.

L'huile de chènevis et la lampe qu'elle alimente, — les fagots de chènevotte pour allumer le feu le soir à la veillée, — ne sont pas sans intérêt.

Puis le hachich, — ce produit des feuilles de chanvre, ce poison enivrant et agréable — qui donne à l'homme éveillé des rêves fantastiques.

Mais la tempête a déchiré les voiles du navire ; la mode, bien plus vite, a fait rejeter la cravate, et la robe et le mouchoir.

Tout cela, ramassé la nuit et jeté dans une cuve, devient du papier.

Du papier ! Où est le chapeau de l'escamoteur?

Nous avons tiré déjà du grain de chènevis — du fil, de la ficelle, des cordages, des voiles, des robes, des mou-

choirs, des cravates, le hachich et ses rêves enchanteurs, de l'huile, des fagots.

Voilà que nous en tirons du papier, — des billets doux et des billets de banque ; ce billet de banque a été un vieux chiffon ; ce billet doux a été une cravate, qui a été du chanvre qui est sorti du grain de chènevis.

Puisons encore dans le grain de chènevis : — voici des livres, des lettres de mariage et des lettres de mort, et des journaux , — la lumière et l'obscurité, — la vérité et le mensonge , — la haine et l'ambition , — l'infamie et la gloire, — le charlatanisme, la science, — les mœurs changées, les empires bouleversés, etc., etc.

Tout cela, et mille autres choses encore, est sorti d'un grain de chènevis, — et il faut à un pinson trois cents grains de chènevis pour son déjeuner.

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