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LES MEDAILLES DE SAUVETAGE ET LE MONITEUR

Au milieu des vrais vices et, qui pis est, des fausses vertus qui désolent également le monde, il est bon de reposer parfois les yeux sur de véritables vertus, sur ^es actes de courage et de dévouement.

Le Moniteur [1849] vient de publier deux listes de récompenses décernées à des hommes qui ont exposé leur vie pour sauver d'autres hommes en danger.

Les peuples anciens, réputés les plus sages, veillaient

avec une grande sollicitude à mettre ainsi les citoyens à la garde les uns des autres. — En Egypte, la loi punissait de mort celui qui, voyant un autre homme en danger, ne faisait pas tout ce qui dépendait de lui pour le secourir. — A Rome, la couronne civique, c'est-à-dire celle que recevait un citoyen qui avait sauvé un citoyen, était réputée la plus glorieuse de toutes,, et passait avant celle qu'on décernait pour les plus brillantes actions guerrières. .

Alors la patrie était véritablement une mère, elle récompensait celui de ses fils qui lui en avait conservé un autre.

Malgré l'institution des médailles d'honneur, il est facile de démontrer combien nous sommes éloignés en France de témoigner la même reconnaissance aux hommes généreux qui affrontent ainsi les plus grands dangers. — Cela vient-il de la conviction oii l'on est dans les sociétés modernes qu'on est exposé à sauver beaucoup de gredins et de citoyens inutiles, et que, conséquemment, leur vie n'a pas la valeur qu'y attachaient les sociétés anciennes?

Quand le Moniteur annonce ou dénonce une nouvelle promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur, — il s'exprime ainsi : — « Le roi, ou le président (selon le gouvernement que l'on a ou que l'on est censé avoir), sur la proposition de tel ministre, a nommé dans l'ordre de la Légion d'honneur, » etc.

Quand il s'agit de médailles d'honneur, c'est le ministre de l'intérieur qui écrit au roi ou au président pour lui « demander l'autorisation de décerner lesdiles médailles. »

Cela rappelle les annonces de M. Yilliaume, célèbre entrepreneur de mariages, qui écrivait dans les journaux : « C'est toujours dans les hautes classes de la société que M. Yilliaume fait luire le flambeau de l'hyménée. — Nota. Son secrétaire place les domestiques. »

A côté de cette différence il y en a une autre, il faut tout dire, qui, aux yeux des gens sensés, rétablit singulièrement l'équilibre : — c'est que, si pour les croix d'honneur on se contente de donner le nom du nouveau décoré, — on ajoute au nom de celui qui obtient une médaille d'honneur le récit succinct de l'action qui la lui a fait obtenir. Cette cause est également gravée sur la médaille. — Il y a beaucoup de croix d'honneur qui ne s'empresseraient pas d'offrir le petit rond opposé à la figure de l'empereur Napoléon pour y faire inscrire la cause ou le moyen qui les ont fait décerner aux chevaliers qui en sont ornés.

Il faut reconnaître, je l'ai déjà dit, que, entre les croix le plus légitimement acquises, on doit mettre au premier rang celles données aux soldats qui ont exposé leur vie ou sacrifié leurs membres pour la défense du pays, — et souvent, hélas ! au service d'un prince, — quoiqu'on ait presque toujours plus à se plaindre du prince pour lequel on se bat que de celui contre lequel on se bat.

Les croix sont donc données pour avoir tué des hommes, les médailles pour en avoir sauvé.

Mon Dieu, les hommes ne valent pas grand' chose, c'est -sTai ; — cependant il ne faut pas tant ravaler l'action de les sauver, et ce n'est pas trop, ce me semble, de demander que l'on ne traite pas ceux qui sauvent les hommes plus mal que ceux qui les tuent.

En même temps que le ministre de l'intérieur « obtenait du président de la République l'autorisation de décerner des médailles, » et que les noms et les belles actions de ceux qui les recevaient étaient inscrits au Moniteur, — le même Moniteur publiait la note que voici :

€ Plusieurs personnes qui ont obtenu des médailles d'honneur pour actes de coumge et de dévouement sus-

pendent ces médailles à leur boutonnière au moyen d'un ruban de fantaisie, et portent même quelquefois ce ruban isolément sans la médaille, comme le ruban de la Légion d'honneur, c'est là une infraction qui peut les exposer à une répression légale. »

» On doit leur rappeler que le seul ruban autorisé \\owv le port des médailles d'honneur est un ruban tricolore de trois centimètres, dans la largeur duquel chacune des couleurs nationales occupe un espace légal [le Moniteur veut sans doute dire égal) de un centimètre.

» Le ruban n'étant destiné qu'à suspendre la médaille, ne doit, d'ailleurs, pas être porté isolément comme un ruban d'ordre. »

C'est juste, il faut prendre garde, — ça pourrait avoir l'air 6! un ordre, — ça serait l'ordre du courage et du dévouement, — ça serait d'un mauvais exemple, on pourrait arriver à respecter les citoyens qui en feraient partie, — ça pourrait vexer les autres.

Tout bien examiné, il vaut mieux cacher votre médaille ; car si vos trois lignes tricolores n'avaient pas juste un centimètre, — s'il y avait un peu plus de bleu que de blanc, ou un peu plus de rouge que de bleu, vous pourriez être poursuivi, condamné, emprisonné; — et puis je connais de ces médailles qui sont plus grandes qu'un écu de six livres et qui ont le poids de deux pièces de cinq francs : en les suspendant à un ruban de trois centimètres de large, — comme vous y êtes obligé, si vous ne voulez pas vous exposer à une répression légale, — vous êtes exposé à perdre la médaille, et si vous la perdez, on ne vous en donnera pas une autre, — et vous ne pourrez pas en acheter une autre, comme si vous aviez perdu une croix. Vous me direz qu'on peut mettre le ruban de la croix d'honneur de la

largeur que Ton veut; mais la croix d'honneur, c'est un ordre, tandis que vos médailles, ce n'est pas un ordre, c'est quelque chose qui établit simplement que tel jour vous avez préféré à votre propre vie la vie d'un homme en danger; ça n'est pas un ordre, ça ne peut pas être un ordre; on présente les armes à la croix d'honneur, mais pas à vos médailles. — Allez-vous-en cacher vos médailles.

Permettez-moi, cher lecteur, de répéter à peu près ici ce que j'ai dit au commencement de ce volume, afin de rendre ma présente plaidoirie complète.

Depuis quinze ou seize ans, j'ai eu au nombre de ce qu'on appelle presque des amis dans les relations ordinaires du monde, plusieurs hommes qui ont été successivement ministres. J'avais eu occasion de leur parler de cette ridicule et odieuse injustice; tous étaient tombés d'accord avec moi qu'il était absurde de donner à une distinction un signe, un ruban que tout le monde a le droit de porter en France ; — car je vous défie d'empêcher le premier venu de porter, si ça l'amuse, un ruban tricolore.

Tous étaient tombés d'accord avec moi qu'on ne saurait trop honorer ce genre d'actions.

Quand mes propres amis devenaient ministres, j'allais les revoir. — Eh bien ! je viens vous parler des médailles d'honneur dont nous avons causé dans le temps. Quel ruban leur donnerez-vous?

— Ah ! — les médailles d'honneur ! qu'est-ce que c'est que ça?

J'expliquais, je rappelais ce que c'était que les médailles d'honneur.

— Ah ! oui — très-bien ; les médailles d'honneur, — trèsbien. — A quel propos me parlez-vous des médailles d'honneur?

— A propos d'une injustice et d'une absurdité sur laquelle nous avons la même opinion ; — il n'y a pas de ruban spécial pour les médailles d'honneur.

— Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

— Mais que vous leur en donniez un.

— Quel ruban leur donner ?

— N'importe lequel, pourvu que ce soit un ruban que tout le monde n'ait pas le droit de porter. — Par exemple, un ruban rayé également rouge et vert ; cela ne ressemble à aucune autre décoration, que je sache, et rappelle, si on veut, le feu et l'eau, les deux éléments auxquels le plus souvent les citoyens décorés de médailles d'honneur ont dû offrir leur vie en échange de celle de leurs semblables.

— Ah ! c'est impossible.

— Pourquoi?

— Ça aurait l'air d'un ordre.

— Eh bien! quand ça aurait l'air d'un ordre; quand ça serait un ordre ?

— Ah bien ! ça ferait joliment crier.

— Qui? ceux qu'on a sauvés?

— Non; mais, à coup sûr, ceux qui savent d'avance qu'ils ne sauveront jamais personne.

— J'insistai; — mon presque ami le ministre me faisait comprendre que je l'ennuyais. — Je m'en allais et je ne revoyais plus mon presque ami, le laissant au seul soin et au seul devoir qu'aient les ministres : — empêcher les autres de le devenir.

J'ai découvert les causes de cette indifférence, disons plus, de cette hostilité à l'égard des médailles d'honneur ; — je suis obligé d'avouer que ces causes sont peu honnêtes, comme les causes de beaucoup d'autres choses ; ce qui fait que je ne me rends pas bien compte du bonheur

qu'attribue le poëte latin à ceux qui connaissent les causes des choses.

Félix qui potuit rerum cognosccre causas.

Voici ces causes :

Prenons les deux dernières listes de médailles décernées, et voyons quels sont les gens qui les ont méritées.

Les deux listes se composent de 222 noms ; sur ces 222 noms, — 20 appartiennent à ce qu'on appelle des bourgeois, — c'est-à-dire 2 à des prêtres; — 2 à des propriétaires ; — 4 à des officiers de sapeurs-pompiers ; — 2 à des instituteurs primaires; — 2 à des officiers de la garde nationale; — 2 à des maires; — 1 à un marchand de bois;

— 1 à un vétérinaire ; — 1 à un graveur sur bois ; — là un entrepreneur; — i à une dame; — 1 à un employé.

Vous voyez que j'étends aussi loin que possible le cercle de ce qu'on appelle vulgairement la classe bourgeoise; car les officiers ont été soldats, les maires et les instituteurs sont peut-être ou ont été ouvriers, etc.

Eh bien! les 202 autres noms sont des noms d'ouvriers, de soldats et de sous-officiers, — gendarmes, pompiers ou marins, etc.; en un mot, du peuple, de la basse classe^ comme on dit. On leur a laissé c€s grosses vertus, comme on leur laisse les ouvrages durs et les lourds fardejaux.

Faites donc un ordre de la basse classe. — Comme ça serait bien composé ! Si on accorde des médailles à ces gens-là, donnez-les grandes, et lourdes et embarrassantes;

— ne permettez de les suspendre qu'à un ruban de trois centimètres, qui ne se voie pas trop; — puis, en donnant les médailles, faites-leur un peu peur, menacez-les de répression légale; qui sait?— Ces gens, qui n'ont pas peur

de la mort, auront peut-être peur de la prison;— ils auront peut-être peur de s'exposer à ce qu'un agent de police les arrête dans la rue et leur dise : — Attendez, citoyen, que je mesure la largeur de votre ruban ; a-t-il bien juste trois centimètres de large? — Oui. —Eh bien, à la vue, j'aurais parié pour trois centimètres et demi ; — vous êtes innocent, pourvu, toutefois, qu'il y ait bien juste un centimètre de rouge, un centimètre de bleu, un centimètre de blanc, — et ayez soin d'avoir la médaille avec, car tout citoyen a le droit de porter un ruban tricolore, excepté cependant ceux auxquels on a décerné une médaille d'honneur. Ceux-là nous les surveillons ; qu'ils ne s'en avisent pas : ils s'exposent à une répression légale.

Mais j'ai encore une observation à faire au sujet des deux listes du Moniteur :

Quoique les médailles d'honneur ne constituent pas un ordre, et que l'on s'occupe avec tant de sollicitude et de sévérité de ne pas leur laisser élever cette prétention, on trouve moyen encore, dans leur distribution, de faire de petits scandales et de donner quelques avantages aux gens d'une classe supérieure qui veulent bien se compromettre dans des vertus et des actes abandonnés au populaire.

Il y a vingt ans que j'écris ; — mes lecteurs savent que je n'ai jamais flatté le peuple, que je ne l'ai jamais opposé aux bourgeois : — je n'ai pas peur du peuple et je n'attends rien de lui ; mes lecteurs savent aussi que personne plus que moi — et surtout avant moi — n'a fait la guerre aux théories ambitieuses et aux utopies redoutables ; mais, au lieu de faire la guerre au socialisme en englobant dans cette guerre et les rêves et les réclamations légitimes, — j'aurais voulu — je n'ose dire je voudrais — que les gens de bon cœur et de bon sens fussent assez forts pour s'em-

parer du pouvoir, et dire aux diverses doctrines socialistes, si peu d'accord entre elles sur ce qu'elles veulent mettre à la place de ce qui est et sur les moyens d'y parvenir : « Nous ne vous laisserons en propre que les rêves ridicules, — les utopies dangereuses, les théories inapplicables,

— mais nous nous emparerons de tout ce que vos réclamations renferment de juste, — nous prendrons notre bien où nous le trouverons. »

Mais on ne m'écoute guère; — en face d'un parti qui veut tout garder, il se dresse naturellement un parti qui veut tout prendre. — C'est le premier qui crée le second.

Comment se fait-il que dans ces récompenses données au courage — on distingue et on favorise, parmi les citoyens qui ont donné des secours utiles et périlleux dans les incendies, ceux qui ont eii affaire à des incendies politiques? Cela paraît bizarre, —cela paraît bête. — Je crois même pouvoir dire que cela ne fait pas que le paraître. Voici les preuves.

Les médailles sont ainsi divisées : 1 ° médailles de bronze, qu'on ne donne jamais ; â*^ médailles d'argent de deuxième classe; — 3^ médailles d'argent de première classe ; 4° médailles d'or de deuxième classe; — 5^ médailles d'or de première classe.

Presque toujours ces médailles s'obtiennent successivement. — Pour un premier acte de dévouement, on obtient une médaille d'argent de deuxième classe. Le possesseur d'une médaille de deuxième classe, s'il mérite ultérieurement une autre médaille, la reçoit alors de première classe;

— puis ensuite une médaille d'or, etc.

Quelquefois cependant — rarement — les dangers courus font intervertir l'ordre, et on reçoit tout d'abord une médaille d'argent de première classe. — Quand, par ha-

sard, des conditions extraordinaires dans l'acte à récompenser semblent mériter une rare exception, on donne une médaille d'or pour un premier acte de dévouement ; mais alors une note particulière explique les causes de cette dérogation, et la justifie.

Ainsi madame Parent, veuve d'un médecin, — s'est jetée dans la rivière ml mois de mars, et en a retiré une femme qui se noyait. — Le Moniteur explique que la témérité généreuse de cet acte, de la part d'une femme, justifie la concession d'une médaille d'or de deuxième classe.

L'obtention des autres médailles d'or est suivie de cette note : — « Le titulaire a déjà obtenu deux médailles d'honneur. »

Revenons aux incendies politiques et aux flammes de circonstance.

Beaucoup de récompenses ont été décernées pour des actes de dévouement dans des incendies.

Ainsi Pelatan, ouvrier d'artillerie, troisième compagnie, « a été blessé en sauvant un homme dans un incendie ; — dix-huit mois auparavant, il sauvait une femme qui se noyait dans la Saône. » Pelatan reçoit une .médaille d'ar- (jent de première classe.

Bolard et Faure, pompiers, « dans un horrible incendie, ont exposé leur vie pour sauver deux enfants dans leurs berceaux déjà atteints parles flammes. » — Médaille (^ argent de deuxième classe.

Marie Cartery. — « Cette jeune fille s'élança au premier étage d'une maison incendiée, et arracha aux flammes un enfant de quatre ans, qui aurait infailliblement péri, — aucun des témoins de l'événement n'ayant osé pénétrer dans l'escalier en feu » (ajoute le Moniteur, pour expliquer que

Marie Cartery a reçu une médaille d'argent de premièrù classe, etc., etc.).

D'autre part, et dans les deux listes, nous voyons de très-braves gens de divers états, qui ont sauvé un château de l'incendie et des incendiaires. Il était parfaitement juste de leur accorder des médailles d'honneur ; — mais, sans spécifier aucun trait particulier des huit honorables ci^ toyens, sans qu'aucun d'eux soit titulaire d'autres médailles précédemment obtenue.-, — ils ont reçu tous les huit une médaille cl or.

Comparez leur action à celles que nous avons citées d'abord et jugez. — Eh bien ! ce qui justifie pour le Moniteur l'exagération relative de la récompense, c'est que le château défendu est le château de Neuilly. — Rien de si juste et de si honorable que de chasser et de combattre les brigands et les incendiaires : — mais rien de moins juste que de faire entrer une considération poUtique dans la distribution de récompenses dues au courage et à l'humanité.

Où diable la réaction va-t-elle se nicher ? Alors autant que les médailles soient un ordre.

.Te ne vous parle pas — faute de place — du pompier Théry, blessé grièvement à la tête en rendant des services immenses dans un incendie, et recevant une médaille (V argent, et de vingt autres.

Mais je mettrai en regard deux faits qui se ressemblent, sauf dans la récompense.

« Le garde champêtre Lorthiol a réussi à sauver la vie à une jeune fille dont les vêtements étaient en feu.* » — Médaille à'argcnt de deuxième classe.

Le sieur Coulomb — jnaire — a également éteint le feu mis aux vêtements d'une femme, et il a reçu une médaille

d'or ; mais voyez de quel autre style le Moniteur raconte la chose.

« Dans la journée du 2 novembre 1848, le sieur Coulomb, entendant des cris de détresse dans la maison voisine de son habitation, s'y dirigea en toute hâte, et trouva la veuve Aboulein, dont les vêtements étaient enflammés. Ne consultant que la voix de Vliumanité, ce courageux magistrat s'élança au secours de cette malheureuse femme et parvint à éteindre le feu. En accomplissant cet acte de dévouement, M. Coulomb s'est lui-même brûlé les deux mains et plusieurs parties du corps. »

Eh bien ! M. Coulomb a bien agi ; — mais ce n'est pas précisément une belle action que celle qu'on ne peut se dispenser de faire sans être un lâche. M. Coulomb, entendant des cris de détresse dans la maison voisine de la sienne, pouvait-il ne pas aller voir ce qui se passait? Et une fois là, voyant une femme dont les vêtements étaient en feu, — pouvait-il la regarder brûler sans essayer de les éteindre ? Il s'est brûlé les mains ; mais, si le feu avait pris aux rideaux de son propre lit, n'aurait-il pas fait les mêmes efforts et n'aurait-il pas couru le même danger?

Dans tous les cas, c'est absolument la même chose que l'action du garde champêtre. — Le garde champêtre reçoit une médaille Chargent, et le maire une médaille d'or.

Pourquoi? — le voici : le garde champêtre n'a exposé qu'un garde champêtre, et le maire a exposé un maire. Le garde champêtre n'a brûlé que de la peau de garde champêtre, et M. Coulomb, le prodigue ! a brûlé de la peau de magistrat.

Mais, outre que le garde champêtre est aussi précieux pour le garde champêtre que M. le maire est précieux pour M. le maire, - il faut dire que les dignités, quelque hautes

OU petites qu'elles soient, que cette noblesse d'élection, obligent comme l'autre ; et que, le cas échéant, le maire, qui n'aurait pas plus fait que le garde champêtre, pourrait ne pas avoir fait son devoir.

Voyons ! — Puisque vous ne voulez pas faire l'honneur aux médailles de les traiter comme un ordre, puisque vous ne voulez pas leur donner un ruban spécial, puisque ce ruban banal est accompagné d'une menace et d'un danger, au moins ne venez pas gâter cette institution que vous avez le tort de ne pas assez honorer, en y laissant se glisser des considérations politiques et des privilèges de rang.

Dédaignez-la encore un peu plus ; et, puisque ce n'est pas un ordre, ne vous en servez pas comme d'un ordre.

Si M. le maire de Souvignarques a été si bien récompensé pour s'être brûlé les mains, il est d'autres gens auxquels on tient la dragée plus heiute. — J'en vais raconter un exemple.

— Il y a quatre ans, nous étions sur la plage de Sainte- Adresse, près du Havre^ occupés à remonter nos canots de pêche jusque dans la prairie — la mer était furieuse ; le vent qui augmentait à la fm du jour, l'horizon qui, au couchant, était coloré d'un jaune pâle ; tout annonçait que la tempête n'était pas près de s'apaiser.

Tout notre monde était rentré, mais nous songions aux marins qui passeraient cette nuit à la mer.

Bientôt nous vîmes un navire qui doublait la. pointe de la Hève— ses voiles étaient serrées contre les vergues, à l'exception des petites voiles des huniers. Néanmoins il était chassé par le vent avec une telle violence, que les mouettes, qui mêlaient leurs cris sauvages au bruit de la tempête, semblaient, par moments, avoir peine à le suivre. Il se dessinait en silhouette sur l'horizon jauni, — on pouvait

distinguer jusqu'à ses cordages, quoiqu'il fût encore à plus d'une lieue de nous. — Tantôt de grosses lames rélevaient jusqu'au-dessus de la partie colorée du ciel ; tantôt il s'abaissait entre les vagues, de telle sorte qu!on ne voyait plus que le sommet de ses mats.

« La goélette est bien près de la côte, dit le père Glam, un de nos plus vieux pêcheurs, en hochant la tête ; — il faut qu'il y ait quelques avaries à bord et qu'on ne puisse plus gouverner — car je ne puis croire qu'on ait confié un si joli navire à un homme qui ne saurait pas le métier. »

La goélette cependant reprit un peu le large, et, quand la nuit nous empêcha tout à fait de la voir, nous rentrâmes chacun chez nous.

Mais voici ce qui se passa, et ce que nous n'apprîmes que le lendemain.

Le navire était une goélette anglaise, appelée i/e66î^rn- Hall — je ne suis pas bien sûr d'écrire le nom correctement.— Elle était chargée de charbon de terre et avait beaucoup souffert à la mer, et, comme l'avait bien vu le père Glam, elle ne gouvernait presque plus. — Aussi, manqua-t-elle la passe du port entre les deux jetées et allât-elle se jeter sur lepoullier, où tant de navires ont péri. — Là, la mer soulevait la goélette et la rejetait sur le roc pour la soulever et la rejeter encore. Des lames monstrueuses balayaient le pont et brisaient les cordages. Les hommes furent obligés de se réfugier dans le haut de la mâture, qui menaçait à chaque instant d'être brisée — et de là jetèrent d'horribles cris de détresse.

« Au secours î pour la vie ! » etc.

On avait vu du Havre comme de Sainte-Adresse la mauvaise manœuvre de la goélette — mais le phare de la jetée éclairait la passe, et la foule ne s'était pas retirée, —la

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jetée était couverte de monde. — On ne voyait plus le navire, mais on devinait sa situation ; et, au milieu des sifflements, du vent et du bruit de la mer, on entendait les cris de désespoir des naufragés.

Que faire? — Comment les secourir? — Comment envoyer un canot au secours d'un fort navire que la mer déchirait?— Cependant quatre matelots anglais dirent qu'ils iraient volontiers au secours de leurs compatriotes, mais qu'ils ne sortiraient pas du port sans être conduits-par des pilotes français.

On entendait de toutes parts : — C'est impossible, il n'y a pas moyen. — On périra avec eux sans les sauver.

Mais deux hommes s'étaient déjà jetés dans une barque, — c'étaient deux hommes, qui, tous deux, avaient bien des raisons de tenir à la vie. Lefèvre, pilote de Quillebœuf, devait se marier dans quinze jours. — Durécu quittait sa sa femme en proie aux douleurs de l'enfantement ; — les quatre matelots anglais les accompagnent. Durécu prend la barre du gouvernail, Lefèvre rame avec les Anglais. — Deux fois la mer les repousse, — deux fois des vagues furieuses les rejettent sur le gravier de la jetée ; mais ils ne se découragent pas ; ils ne tardent pas à disparaître dans la nuit, et le bruit des avirons est étouffé par le bruit de la mer. — Il se passa alors une demi-heure pendant laquelle personne ne quitta la jetée, — une demi-heure pendant la^quelle plus de la moitié des spectateurs crurent les six courageux ma- 1 ins victimes de leur générosité. L'œil et l'oreille interrogeaient la nuit ; — on ne voyait rien ; — on entendit quelque temps encore les cris de détresse des Anglais, — puis on n'entendit plus que le vent et la mer. — C'est fini; — ils sont tous perdus ; — mais bientôt l'œil exercé d'un marin annonça qu'il voyait une barque au sommet d'une

lame, puis elle s'enfonça, puis elle reparut, — et bientôt passa rapide comme une flèche entre les jetées. — Durécu tenait toujours la barre, mais la barque était churgée de monde, et Durécu, répondant à l'anxiété des spectateurs, s'écria d'une voix qui domina un instant le bruit de la tempête : « Sauvés ! Tous ! »

Les cœurs serrés se détendirent, — des larmes sortirent de tous les yeux ; — on courut au-devant des naufragés et de leurs sauveurs; on les embrassa ; on les emporta.

Lefèvre alla se coucher et rêver à sa fiancée ; Durécu alla voir la fille qui lui était née pendant sa course périlleuse, et qui avait bien failli ne voir jamais son père.

Le lendemain matin, nous apprîmes tout cela à Sainte- Adresse. — Je partis pour le Havre; — je voulais connaître ces deux généreux marins ; — je voulais leur demander l'honneur de leur serrer la main.

On était assez agité au Havre.

— Eh bien ! dis-je aux deux premiers hommes de ma connaissance que je rencontrai, — c'est bien beau !

— Nous l'espérons, me dit l'un d'eux ; — mais dix francs par tête sans le vin, ça doit être très-bien.

— Mais de quoi me parlez-vous?

— Eh ! parbleu! de la chose dont on parle aujourd'hui, du banquet.

— Ah ! il y a un banquet? c'est une bonne idée ; j'en suis.

— Il est arrivé c€ matin.

— Qui, lui?

— Eh ! le ministre !

— Il vient un ministre pour le banquet?

— Eh non ! on fait un banquet pour l'arrivée du ministre.

— Comment, ça n'est pas pour ces deux braves marins?...

— Quels marins?

— Durécu et Lefèvre, ceux qui ont sauvé les Anglais cette nuit.

— Ah ! oui, les Anglais leur doivent une fameuse chandelle.

— Mais je crois que tous les hommes leur doivent de la reconnaissante.

— Vous dites donc que vous êtes du banquet ?

— Du banquet pour le ministre? Je le connais un peu ; je l'estime fort; mais je n'ai pas le temps. Dites-moi, où pourrai-je trouver Durécu et Lefèvre?

Mes hommes n'en s'avaient rien. — Je demandai à d'autres, je ne pus obtenir d'autres renseignements. On ne les connaissait pas et on ne s'en occupait pas autrement. — Enfin des pilotes m'apprirent que Lefèvre était reparti pour Quillebœuf, à la marée — et que Durécu travaillait au bassin Vauban.

J'eus rhonneur de les voir successivement, et je les compte aujourd'hui avec orgueil au nombre de mes amis.

Lefèvre a reçu une boîte d'argenterie au nom de la reine d'Angleterre. — Une erreur commise par un subalterne dans un rapport, qui fut depuis rectifiée par les témoins oculaires — fut cause que Durécu ne reçut rien.

Depuis ce temps, j'ai tout mis en usage pour faire obtenir à ces deux courageux marins une récompense digne de leur courage. — Je me suis adressé au ministre et aux deux sous-préfets successifs : le premier avait un sourire qu'il mettait comme on met des lunettes ; — il fut toujours de mon avis, mais ne tlt rien; — le second, auquel je me suis adressé récemment à propos d'un nouveau trait de dé-

vouement de Durécu, le second, qui me paraissait brave homme, a mieux aimé quitter le Havre et devenir préfet que de répondre à la lettre que je lui ai écrite à ce sujet. — Cependant Lefèvre a fait d'autres belles actions, — Durécu a sauvé antérieurement, en diverses occasions, vingtsix personnes, dans les mers du monde entier, qu'il a passé sa jeunesse à parcourir. — J'en ai soumis les certificats aux autorités compétentes. — Il paraît qu'on n'a pas le temps de s'occuper de ces choses-là. Le Moniteur nous donnera quelque jour des nouvelles des brûlures de M. le m a lie de Souvignarques. *

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