UNE HISTOIRE DE VOLEURS
L'autre soir, — comme je passais tranquillement dans une rue de la Chaussée-d'Antin, j'entendis de telles clameurs, des cris si désespérés, qu'ils m'auraient paru exagérés, même jetés par quelqu'un qu'on aurait étranglé. — Il est vrai qu'il s'agissait de bien pis que d'être étranglé pour celui qui les poussait. — C'était un épicier auquel un voleur avait pris la moitié d'un pain de sucre. Tous les boutiquiers de la rue sortirent en grande hâte, et, joignatit leurs voix à celle du volé, remplirent le quartier des cris : « Au voleur ! » et « Arrêtez-le ! f> qui amenèrent en effet l'arrestation du coquin. Et je continuai ma route en roulant dans ma tête diverses réflexions au sujet de ce qui venait de se passer.
On vous fait lire au collège, avec un étonnement de commande, cette loi des Lacédémoniens qui ne punissait que le voleur maladroit qui se laissait prendre. Et je me demandai ce qu'avait cette loi d'extraordinaire, puisqu'elle existe de fait dans tous les temps de l'histoire et dans tous les pays du monde.
Je me rappelai aussi que j'avais vu le matin, dans un grand journal, une longue liste de marchands de diverses denrées condamnés par les tribunaux, la veille, pour vente à faux poids, tromperie sur la qualité de la marchandise, sophistication, etc., etc., — et je me demandai s'il ne se trouvait pas dans cette foule qui criait : « Au voleur ! » avec tant d'acharnement, quelque nom qui figurât sur la liste du journal, — s'il y avait beaucoup de ces boutiquiers
justement irrités qui n'eût jamais fait un peu pencher la balance en sa faveur, ou trompé légèrement sur « la qualité de la marchandise vendue, » mêlé de la chicorée au café et du sable à la cassonade, etc.
'■'. Que celui qui est sans péché jette le premier cri ! »
Il est remarquable de voir combien on a peu d'idées nettes. — En général, — voler, — pour presque tout le monde, ce n'est pas seulement prendre pour soi la chose d'autrui, — c'est encore la prendre d'une certaine façon convenue. — On ne voit jamais une horde d'acheteurs poursuivre à travers les rues en criant : « Au voleur ! » le nTarchand qui leur a vendu une denrée à faux poids ou traîtreusement mélangée. — >'on, on lui dit tout au plus, et d'un air timide : — « Il me semble que vous ne me pesez guère bien ; » — ou : — « Dites donc, votre marchandise n'est guère belle. »
Ce n'est pas tout de suite qu'on arrive aux idées simples. Il en est de même dans les opérations de l'esprit et dans celles de la mécanique : on commence par des machines composées et compliquées, et on n'arrive aux machines simples qu'après de longs efforts : c'est une infirmité de l'esprit humain.
Qu'est-ce que le vol? L'action de s'attribuer injustement la chose d'autrui.
Pourquoi alors ne pas toujours donner au vol le nom de vol?
Si je prends un morceau de sucre à l'épicier, c'est un vol.
Si l'épicier pèse mal la livre de sucre que je lui achète, et qui est ma chose, il me prend un morceau de sucre ; c'est une « vente à faux poids. »
Si je mets dans la marmite de l'épicier une substance empoisonnée, cela s'appelle empoisonnement.
Si l'épicier me vend sous un autre nom, en mélange, la même substance vénéneuse, — c'est-à-dire s'il m'empoisonne en me volant, cela s'appelle « marchandise sophistiquée. »
Si je prends un livre au libraire, c'est un vol ; ^ si le hbraire me prend un livre, c'est une contrefaçon, etc.
Ce ne serait rien, c'est-à-dire ce ne serait que ridicule si la chose ne consistait^iu'en synonymes ; — mais, ce qui est grave, c'est que, grâce à ces synonymes, la peine encourue par le vol appelé vol , et la peine imposée au vol appelé vente à faux poids ou contrefaçon, ne sont nullement pareilles ; — il en est de même de l'empoisonnement appelé empoisonnement, et de l'empoisonnement que la justice appelle sophistication et « tromperie sur la nature de la marchandise vendue. »
Un marchand de vin vient cependant d'encourir une peine assez sévère pour avoir, pendant plusieurs années, notablement trempé d'eau le vin vendu à l'hôtel des Invalides pour réconforter ces vieux débris de nos armées. — Sa punition, sévère sous certains rapports, l'est moins cependant que ne l'aurait été la vôtre ou la mienne si nous lui avions volé le vin qu'il donnait en moins à ces pauvres vieux soldats.
Dans le prononcé du jugement, il m'a semblé que les magistrats avaient négligé un détail.
Une grosse amende a été prononcée contre le marchand de vin. Il a été, en outre, condamné à des dommages-intérêts d'une certaine importance. L'amende restera aux caisses de l'État, les dommages-intérêts rentreront dans la caisse de l'hôtel des Invalides ; mais alors, comment répa-
rera-t-on, à l'égard des hôtes de la maison, le désagrément d'avoir bu, pendant plusieurs années, en place de vin, de l'eau plus ou moins rougie? — Comment leur rendra-t-on l'oubli des ennuis, le souvenir de leur gloire, les douces joies que leur aurait donnés le vin pur qui leur était alloué ? — J'aurais voulu, ou que le jugement en ait dit quelque chose, ou que l'administration l'annonçât. — Il me semble que cette amende et ces dommages-intérêts n'auraient fait que leur devoir, en se consacrant à donner chaque matin, tant qu'ils auraient duré, à chaqi^ invalide, un petit verre de fil-en-quatre ou de liqueur des braves, en supplément à la ration ordinaire.
Je me suis ému de la distinction des amendes en général. Un homme vous rencontre dans la rue; il vous donne un coup de bâton sur la tête ; vous le citez à comparaître devant les tribunaux. — Il est probable qu'il va être condamné à une amende — à votre profit. — Non pas; au profit de l'État. — L'État a éprouvé, à ce qu'il paraît, bien plus de chagrin que vous du coup de bâton que vous avez reçu, et c'est lui surtout qui a besoin de consolations.
On m'envoie des échantillons de papier que certains détaillants font fabriquer exprès, sous prétexte d'envelopper la marchandise , mais en réalité pour trouver un moyen nouveau de ne pas donner le poids convenu à l'acheteur et payé par lui. Mon correspondant, qui n'observe pas superficiellement, a numéroté ses spécimens de papier.
Ainsi le spécimen \ — B contient du grès en si grande quantité, qu'on le voit briller à la surface.— Vous comprenez que quand vous enveloppez n'importe quoi avec du papier, et que, par une industrie ingénieuse, ce papier est, en réalité, un morceau de pavé, vous pouvez faire une no-
table économie sur la quantité de marchandises à livrer à l'acheteur.
Le modèle 2 — C a la consistance du carton.
Le sac 3 — D est un sac formé de papier moins épais, mais, sous prétexte de le coller, on se rattrape en le doublant sur la moitié de son étendue.
Le modèle 4 — A pèse sec treize grammes, mais humide, et on n'est pas assez bête pour ne pas le tenir à la cave, son poids monte à dix-huit grammes, lesquels forment juste le septième du poids de la marchandise vendue, attendu qu'il enveloppait cent vingt-cinq grammes de fromage acheté par mon correspondant. Ces procédés, pratiqués sur une certaine échelle, ajoutent aux bénéfices avoués un sou sur sept, c'est-à-dire mille francs sur sept mille francs. — Sans parler des tromperies accessoires sur la qualité de la marchandise et les mélanges plus ou moins dangereux. — Non, certes, je ne cesserai pas cette guerre, faite au bénéfice des gens les plus nécessiteux, qui sont naturellement les victimes sans défense des détaillants de mauvaise foi.
d'une chose royale.
Il est probable que les premiers hommes qui ont été pris pour chefs des nations ont été ceux qui ont délivré leurs compagnons de quelque horrible danger, — tels que le sanglier d'Erymanthe, quelque hydre du dragon enjolivé par les terreurs de l'imagination. Je sais qu'il est à ce sujet d'autres théories, et qu'on pourrait*élablir que les nations se sont souvent donné des maîtres en retour du mal qu'elles avaient reçu de ceux qu'elles élevaient au pouvoir; on pour-
rait m'objecter que j'ai moi-même écrit à ce sujet : « Aime Lien qui est bien châtié ; » mais, pour le besoin de ma cause, j'adopte pour aujourd'hui la première version. Eh bien ! la chasse, la grande chasse, est réputée un plaisir royal, puisqu'on la désignait ainsi par excellence, et que dans le procès-verbal de la pendaison de plus d'un braconnier, on pourrait lire : « Pour avoir chassé sur les plaisirs du roi. » La chasse devrait être l'image et le souvenir de ces premiers services que je suppose avoir été rendus aux hommes par leurs premiers chefs. Ainsi, quand un roi s'avisait de chasser, il eût été, ce me semble, très-raisonnable que sa chasse eût pour but et pour résultat la destruction de quelques animaux nuisibles et dangereux.
Loin de là, l'animal qui est le sujet habituel et exclusif d'une chasse royale, est le plus beau, le plus gracieux, le plus léger et le plus amoureux des habitants des forêts ; — ce n'est qu'à la fin de la chasse que, exténué, haletant, le cerf essaye d'opposer aux chiens une résistance sans aucunes chances favorables pour lui ; car, si cette résistance dépasse la durée ordinaire, on le dépêche d'un coup de couteau ou d'un coup de fusil.
On ne laisse au cerf aucune égalité dans la lutte; ce n'est pas un combat entre le chasseur et le cerf, puisque le chasseur ne l'attaque que lorsqu'il est accablé et près de sa fin, et chargé de grappes de chiens ; •— ce n'est pas non plus un combat entre les chiens et l'hôte de's forêts ; — car il est attaqué successivement par des relais de chiens nouveaux et frais, à mesure qu'il fatigue les premiers. C'est une chasse sans utiUté pour personne et sans danger pour le chasseur, qui me fait simplement l'effet d'un boucher prétentieux.
Je trouverais beaucoup plus royal, — dans le sens favo-
rable du mot, car il a d'autres sens, — une chasse aux loups, aux ours, aux renards, aux sangliers, etc., une chasse après laquelle une contrée serait délivrée d'animaux dangereux, une chasse qui serait un bienfait, et qui, en même temps, exigerait du chasseur du courage et du dévouement, et l'exposerait à quelques honorables dangers.
Je n'ai pas voulu parler de la chasse à tir, — de celle qui, faite par des gens auxquels des gardes donnent successivement des fusils chargés d'avance; de celle qui a pour résultat des montagnes de lièvres, de perdrix, traqués et réunis sous les coups faciles des tueurs ; je n'ai voulu traiter que la grande chasse, celle dont on a fait une science, celle dont on dit qu'elle est « l'image de la guerre. » D'abord, h quoi bon nous présenter l'image de la guerre? Est-ce donc une si belle et si heureuse chose, qu'il faille se consoler de son absence par la représentation? Quand les imbéciles humains comprendront-ils combien le plus illustre conquérant est au-dessous de la vieille femme qui fait de la charpie dans un coin?
Mais, en outre, il n'est pas exact de dire que la chasse du cerf est l'image de la guerre, — à moins qu'on n'entende parler de la guerre telle qu'elle se pratique au Cirque- Olympique, — guerre dont les péripéties sont convenues d'avance, et dont le résultat n'est jamais douteux.
Au lieu de lire dans le récit d'une chasse : « Le cerf s'est mis à l'eau à tel endroit, il a fait tète aux chiens à tel autre; — M. ***, capitaine des chasses, lui a tiré un coup de carabine, et on a fait la curée aux flambeaux, etc. ; tels beaux messieurs et telles belles dames suivaient en calèche, etc.;» si, dis-je, on lisait: « Des loups ayant été signalés dans telle forêt, après une chasse fatigante et dangereuse, on
en a détruit plusieurs, » j'affirme que cela serait, à mon gré, infiniment plus royal, toujours dans le sens favorable du mot, bien entendu.